LES AGENTS
15 janvier 1921.
Je veux parler de l'air qui vivifie, de la terre en amendements qui nourrit, des fumiers qui fertilisent, des engrais qui activent les sèves, de l'eau enfin qui féconde, sans qui rien ne serait. Tout a besoin de respirer, de se refaire ou de s'épanouir ; tout a besoin d'être désaltéré et rafraîchi. Ainsi, pour alimenter la vie, mille éléments se combinent, se fondent et réagissent les uns sur les autres. Les floraisons, les fructifications naissent de cet amalgame immense, universel, ininterrompu.
Les agents terrestres ont été connus de tout temps. Le plus ancien est l'humus. Dès que l'homme consomma des racines et des fruits, il trouva des bulbes et des pulpes plus charnus et plus savoureux que d'autres, et il en chercha le pourquoi. Il vit qu'ils crois-
saient dans des terrains où les eaux avaient englouti des végétaux en s'épaudant et déposé des alluvions en se retirant ; où les animaux, attirés par l'épaisseur des herbes poussées, avaient pâturé et séjourné. Là aussi où les lourds soleils du commencement avaient forcé les choses à l'incubation. Et l'emploi de l'humus data de ce jour. Celui du fumier suivit de près. L'homme, assuré de son alimentation, s'éleva un toit. Les animaux vinrent à lui : qui pour vivre, qui pour se réfugier contre un ennemi, qui pour trouver un gîte, qui pour s'approcher du feu. L'homme les domestiqua, les parqua, et le fumier qu'ils rendirent fut utilisé à son tour.
Mais l'humanité policée succéda à l'espèce primitive, la population agricole à la tribu pastorale ou chasseresse. Les substances fertilisantes entrèrent dans le roulement des cultures. Memphis, Rome, Carthage usèrent des carrières naturelles. Quant à l'eau, nul ne sut mieux la capter et la distribuer que les Anciens. Les sables les plus nus, sillonnés d'irrigations, furent changés par eux en jardins. Les feuillages innombrables étincelaient sous les cieux embrasés. Et c'était comme s'ils avaient créé la vie dans ces déserts, retombés depuis à la stérilité et au silence...
Nous, les nations modernes, nous n'avons ajouté à ces fécondations que le stimulant des engrais proprement dits. Encore n'y a-t-il point de doute qu'il ne sortît de la chaux des fours assyriens. Enfin, pour ce qui est des agents aériens, l'homme, dès l'origine, connut que le monde est tributaire de la lumière...
On aère la terre, on la fait pénétrer, travailler pour ainsi dire par les pluies, les vents, les gels et les rayons, en la labourant et en la hersant. Il faut que l'air, ses principes et ses composés la baignent, l'imprègnent le plus intimement possible, sur le plus de surface possible. Toutefois, l'entrure du soc dans le sol ne doit point dépasser la couche arable : au delà la raie devient trop profonde, stérilise au lieu de féconder. L'action atmosphérique se perd sur des lits de terre maigre, sur des tranches brutes, sur ce fond primitif auquel la sueur humaine manque encore. Les labours de 15 à 25 centimètres paraissent les meilleurs. Au reste, plus on approche des semailles, plus les labours à raies multipliées et en surface sont nécessaires. A ce titre, les hersages qui ameublissent, pulvérisent le guéret, donnent des résultats constants. Ils sont la suite indispensable des labours. Le
type de toute préparation complète du sol est le travail à la bêche. Rien ne vaut la main de l'homme. Attentive, souple et forte, elle remue, disjoint, retourne le terrain pan par pan, l'écrase au fur et à mesure, et l'expose ainsi émietté aux imprégnations et aux irradiations aériennes. Cette excellence du bêchage est telle que, dans les grands pays de blé, en Flandre belge, par exemple, les terres sont repassées à la main par cinquième chaque année, quelle que soit la lenteur du travail. Non seulement le bêchage renouvelle entièrement le sol, mais encore il limite la couche arable, la pelleverse sur elle-même, et, par suite, l'enrichit incessamment.
Il semble que quatre labours soient suffisants. Le premier se fera au début de l'hiver. Il comportera de grosses raies, c'est-à-dire une entrure de fer large et profonde, pour que les mottes créées, pénétrées par le gel, se délitent ensuite facilement aux jours tièdes. Il prendra la direction, le sens des eaux. Il a pour but encore de drainer le sol. C'est d'importance. J'ai vu, certaines annéetv humides, des semailles réussir sur un seul labour en fin de saison. Mais sur un travail haut monté, offrant par là même des lite d'écoulement multiples, à la limite de la
couche arable. Le second labour se pratiquera en plein été, en août. On le conduira en travers de la pièce. On élèvera de fortes mottes, pour bénéficier à la fois de l'action solaire et de l'action pluviale. On donnera au soleil de grandes surfaces à chauffer, « à cuire », disent les paysans. Et, de fait, quand l'astre darde à pic, que les cieux sont blancs à force de lumière, les rayons ont bien l'air de chercher à calciner ces morceaux de glèbe soulevés vers eux, tant ils vibrent autour, dans une sorte de buée dansante développée à fleur de sol, qui est de la flamme qui poudroie. Près de nous, dans la Chalosse, on a une telle foi dans la collaboration du soleil que l'on change, à cette époque de l'année, la forme des sillons. On les rapproche, on les découpe en triangle, la base au sol, pour offrir à l'effluve incandescent des faces de terre à l'infini, pour les faire ruisseler de feu. Ces sillons très droits, très longs, en prennent un aspect rigide, écrasé et aigu comme un profil de scie, et la plaine qui les porte en paraît toute dentelée. Mais la terre résiste, se fendille sans se pulvériser. Alors la pluie automnale attendue intervient. Elle fait écrouler la motte rendue friable par le rayon. La motte s'égrène, fond, se nivelle en poussière
dense. C'est à l'époque où les premières feuilles tombent. Des bois en bordure des champs, elles roulent sur le guéret aplani.
Les autres labours se feront légèrement, à demi-versoir. La semence sera jetée sur le dernier. Elle trouvera un terrain meuble en surface, souple dans son fond, où l'air et l'eau auront dispensé une tempétature molle, une ambiance germinative, où la vie est prête à sourdre. Et le lent enfantement du grain, si admirable et si mystérieux, commencera.
Image de la destinée de l'homme, qui doit être mis en terre pour renaître...
On appelle amendements les différentes substances que l'on ajoute au sol pour l'enrichir. Ainsi la chaux ou la marne améliore grandement un terrain pauvre en calcaire ; l'argile, celui où elle manque, comme dans le sable léger ; et le sable, celui qui est trop argileux. L'humus engraisse tous les sols. Le transport des amendements se fait par tombereaux. Ils sont distribués puis répandus aussi également qu'il se peut. Le labour qui suit les mêle au fond. On dit alors que l'on a « doublé » telle ou telle pièce.
La marne, le sable et l'argile se trouvent dans les carrières. La chaux se fabrique. L'humus est tiré des fossés, des bas-fonds, des chemins d'abord des maisons. Il constitue un compost épais, plein de fermentations puissantes. On achète la chaux n'importe quand. Il y a un moment pour l'extraction des autres amendements. On appelle cela : « la découverte ». Elle se pratique en hiver. Tout chôme à cette saison. Et la nature la première, qui arrête partout le flot des sèves. L'homme en profite pour se préparer. Dans nos pays, la découverte se fait volontiers. Personne n'y va sans emporter « le fusil ». La pioche, la pelle, le fusil sont jetés de compagnie sur l'épaule. Quand on abat les buissons qui hérissent les parois des marnières ; quand on pioche au pied d'une sablière, ou qu'on l'attaque sur un coin suspendu, il n'est pas rare de lever quelque gibier. Perdreaux douillettement enfouis deux à deux sous les herbes, lapins qui ont poussé leur terrier dans la veine facile. Alors les coups partent, et les rires et les cris. Et, si les points de fouille sont rapprochés, c'est une fusillade... Le travail tout de même avance. Les tas pioches s'élèvent, futurs nourriciers de moissons. Les marnes, les
argiles, les chaux se ressemblent. Mais le sable graveleux, sorti des carrières de pierre, est à rechercher.
Il faut que les amendements soient en place, incorporés au sol avant le départ de la sève pour la vigne, avant la chute des grandes pluies d'automne pour les céréales. En mars, pour celle-là, en août pour cellesci. Emploi précis en ce qui concerne les graines. Plus tard, l'amendement décroît en force et en substance.
Le fumier, qu'il soit de bœuf, de cheval, de mouton ou de porc, à quelque température que la nature des bêtes le porte, et bien que ce ne soit pas indifférent, vaut surtout par sa préparation et son emploi. Il est le plus fécond, le plus durable de tous les engrais, le plus divers en ses éléments fertilisants. Il est le produit de la litière ordinairement pailleuse étendue sous les animaux, et des déjections venues d'eux. Il n'acquiert toute sa valeur qu'entassé sur une plateforme bâtie au-dessus d'une fosse à purin, suffisamment inclinée pour assurer l'écoulement, où les substances qui le composent se mélangent, se dissolvent les unes dans les autres et fermentent. D'aucuns estiment qu'il faut couvrir cette plate-forme, d'aucuns qu'il
faut la laisser à l'air libre. Je crois que ce dernier mode est le meilleur ; mais que, pour éviter à la fois l'action desséchante de l'air et l'action débilitante des pluies qui lavent, tout en ménageant la possibilité d'arrosage aussi bien par l'eau tombée que par le purin pompé, il convient d'encadrer la plate-forme, au fond, à droite et à gauche, de murs haut montés, qui suppriment ces causes d'affaiblissement et permettent au fumier de recevoir en surface l'un et l'autre arrosage. Ainsi établi, le fumier ne tardera pas à fermenter et à fumer. Quand on le charge le matin des litières de la veille, quand il fait chaud et qu'il a plu, le soir, à la fin du jour, il exhale une buée lourde qu'il est prudent de surveiller. Elle rappelle qu'il faut arroser le tas. Dans les fumiers riches en suc, la fermentation devient facilement « tumultueuse », trop active, et l'exposent à s'échauffer, « à se brûler ». Brûlés, ils perdent en deux jours la moitié de leur volume et de leur qualité. L'abondance de l'arrosage dépend donc de l'activité de la fermentation. Je parle de l'artificiel, le seul qui se puisse régler.
Les constructions sont coûteuses. Les petites gens ne sauraient les aborder. Mais ils peuvent entasser leur fumier, et, pour éviter
l'évaporation et les pertes par l'eau, entremêler les couches de litières de couches de sable, lit par lit. Moins riche en azote que l'autre, ce fumier cependant garde une action considérable sur les terres. Quel que soit au reste son mode de fabrication, si le fumier, au moment d'être tranché, a fini par ne plus constituer qu'une seule masse, une sorte de pâte brune, onctueuse, graisseuse, il est bon, il est à effet profond et durable.
Dès que le fumier est transporté dans le champ, il faut l'enfouir. Ceci est capital. Tarder est une erreur grave ; l'eau, le vent, le soleil l'épuisent du meilleur de ses éléments. Ce qui se passe au jardin devrait devenir la règle. Là, aussitôt versé sur la pièce, aussitôt bêché. Une bonne fumure oscille de 35 à 45 000 kilos à l'hectare.
J'ai traité ailleurs de l'engrais vert. Quelques-uns élargissent avec fruit la méthode. Ils divisent leur bien en deux parts : l'une est mise en prairies artificielles, créées pour six ans ; l'autre en céréales. Et le roulement se poursuit.
Les engrais chimiques sont le complément indispensable des amendements et des fumures. Ils activent la germination, la régularisent, l'augmentent considérablement. Ils
fortifient les tiges, et, employés avec continuité, améliorent le sol. L'un d'eux, la chaux, mêlée aux terres argileuses par des labours profonds, à la quantité de 100 hectolitres à l'hectare, maintient son effet durant des années. Les superphosphates au titre do 14/16 par 400 kilos à l'hectare ; les nitrates de 15 à 16 pour 100 d'azote, par 100 kilos ; les scories avec 20 à 24 pour 100 d'acide phosphoiïque, par 400 kilos, sont des stimulants énergiques, exempts de toute nocivité. Ils s'emploient en couverture, c'est-à-dire jetés sur la pièce comme l'on jette le blé, du même geste, « le geste auguste du semeur », soit à l'automne, soit au printemps. Le nitrate, à l'ordinaire au printemps, et, s'il se peut, par pluie fine.
Ceci me ramène à l'eau. Elle est l'agent primordial. Ruisselant des altitudes, du flanc des monts et des nues, elle seule entretient l'être. Mais redoutable autant que féconde, elle demande à être drainée dans les champs, distribuée dans les prés, captée pour les arrosements et les immersions.
Le fleuve immense et le filet d'eau sont également précieux. Jetez les yeux sur une chaîne. Où l'onde manque tout est morne et désert, la pierre roule sous les pas, l'aigle
trouve à peine la ronce nécessaire à son aire. Où elle jaillit, tout s'élance, s'épaissit, s'épanouit : l'arbre, l'herbe, la fleur ; et tout s'abreuve, se retrempe et se purifie : et l'homme et la bête et l'oiseau. Considérez plus simplement un carreau : fumez-le, bêchezle, ratissez-le, plantez-y des choux. Négligez d'arroser, attendez la pluie, ils périront. Mais, tout de suite, et pendant deux jours, arrosez, le matin, le soir, à l'heure où les rosées se distillent. L'humble crucifère prend racine, se redresse et s'étale, s'arrondit en pomme charnue, glauque et lisse, sphère animée par on ne sait quel sang tranquille, etr pour un peu d'eau, l'irrépressible vie y circule enfin...