LE TRAIN AGRICOLE
3 mars.
Il est là, sous son hangar, en sa maigreur de lignes, les mécanismes traversés de lumière, plein de l'inertie propre à la matière lourde arrêtée, ce train de lutte journalière pour la vie, qui multiplie les pieds et les bras de l'homme, sans fatigue, sans surprise, sans écart. Dans les grandes exploitations, c'est une foule d'outils. De toute figure et de toute couleur. De figure invariablement sèche et anguleuse, construite pour la plus juste adaptation ; de couleur invariablement terne, comme pauvre et lavée, qu'elle soit grise, verte, rouge, ocre ou blanche. Certes, l'instrument n'attache pas comme l'animal qui comprend, répond, frémit, s'anime et se donne, sert en un mot. Mais il éveille un certain sentiment de reconnaissance pour la sueur qu'il épargne, d'admiration pour ce
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qu'il garde en lui de la pensée humaine. Il a été pesé, calculé, appliqué, vu en action, évalué en rendement, avant d'avoir été forgé ou coulé, j'allais dire animé, avant d'avoir été appelé à l'aide. Il est bien le fils de notre esprit. Il ne lui manque en vérité que le mouvement. Et c'est l'abîme entre nos créations et l'autre, la divine...
Chaque instrument a son nom et sa fonction. Celui-ci laboure, celui-là herse, sarcle ou butte, cet autre fauche, cet autre fane, ce dernier moissonne, et de ces deux enfin l'un sulfate, tandis que le suivant, ce massif, écrase, nivelle, aplanit. Chacun a son allure, sa manière de cheminer et de s'efforcer ; cha cun est également exact, chacun prend sa part de la grande tâche alimentaire. Je nommerai le brabant pour les façons de la terre, la canadienne pour le hersage, la houe pour le sarclage et le buttage, la faucheuse et le râteau-faneur qui travaillent au moment des foins, la moissonneuse-lieuse quand les blés sont d'or, et le pulvérisateur et sa poussière de cuivre liquide, voyageant par les vignes, et le rouleau de fonte avec ou sans dents, de pierre ou de bois, cahotant sur le guéret bossue.
Bien d'autres encore. Inventés pour gagner
du temps, remplacer des bras, réserver de l'argent. Car l'économie agricole doit tendre à la simplification des moyens, à l'épargne en toutes choses. Le colon lutte contre des forces inconnues à l'ouvrier. Toutes précautions techniques prises, l'aléa de la concurrence calculé, l'ouvrier marche à pas sûrs vers le résultat : tant d'organes de tel type sortiront du moule, et du four tant de faïences et de cristaux avec leurs facettes et leurs feux, avec leur coloris ou leurs ors. Le colon, les mêmes chances supputées, compte encore avec les éléments, ce qui brûle ou gèle, noie, écrase ou pourrit. La terre et le ciel lui sont hostiles. Selon le mot pathétique du poète, il peut en rentrant le soir trouver son champ, c'est-à-dire son blé, rayonnant tout à l'heure, « rasé par le tonnerre », et devenu : « un peu de cendre au milieu d'un désert ». Il est fondé à désirer réduire ses dépenses. L'avarice qu'on lui reproche est en ce point légitime. Il ne faut pas en rire. Elle est à base de souffrance.
Ramenons donc tout à la pratique. Cherchons un maximum de rendement avec un minimum de frais : en outils, animaux et hommes. Certaines acquisitions au reste étant considérées comme économiques. D'abord
les hommes. Nul n'ignore que les bras manquent, les bras par qui le pain croît. Il est des instruments qui abattent l'ouvrage de plusieurs hommes. Non pour toute récolte, car on ne voit pas, par exemple, ramasser le maïs ou le raisin à la machine, mais pour nombre d'entre elles, la fenaison et la moisson en particulier ; non pour tous les travaux, mais dans beaucoup et les plus variés, allant de la culture proprement dite au traitement de la vigne. Je ne m'arrête pas à la faucheuse. Tout le monde a vu travailler cette machine, au bruit saccadé, qui, entrée dans la matière vive, souple et molle qu'est l'herbe, la tranche si nettement, si rapidement, que les plus flexibles des graminées tombent, croulent sur elles-mêmes comme si elles étaient de métal. Je veux signaler le râteau-faneur, type d'instrument à grand rendement. Il remplace douze à quinze faneuses, pour peu qu'elles musent, rient, ou suivent des yeux, sur la grand'route poudroyante, quelque alerte garçon qui passe veste à l'épaule... On sait que le foin fauché est éparpillé le lendemain à la fourche, puis ramassé en andins, on dit aussi ondins, puis mis en chaînes, réunion de plusieurs ondins, dont, finalement, on forme les meules. Ces meules vastes et
bombées qui, le soir, au clair de lune, encore tièdes du jour, ont des airs de chaumines. Le râteau-faneur ramasse, rassemble le foin étendu, en le pressant un peu, et le roule à la fois en ondins. Et vite, également. Il peut ainsi ramasser le foin coupé par trois faucheuses. Il est sur roues, attelé de chevaux ou de bœufs, et comporte un châssis avec ou sans siège. Il est constitué par une série de longues dents courbes qui, en marche, rassemblent le foin dans leur ventre, le pressent en ondins, et, quand la cage est pleine, sur un coup de pédale du conducteur, le lâchent, fonctionnant à la manière d'une balayeuse de rues. C'est impeccable comme mécanisme. Et vraiment, le terme, le joli mot qui désigne le travail, la mise en ondins, est juste : ce foin vert, et si souple et si plein, a bien l'aspect d'un flot qui se roule au rivage...
A la moisson, durant les traitements des vignes, deux travaux qui veulent une exécution rapide, la moissonneuse-lieuse, le pulvérisateur à traction l'emportent de même considérablement sur toute main-d'œuvre. La moissonneuse-lieuse coupe la javelle, la met
en gerbes, la lie, la dépose et poursuit, de planche en planche, ne laissant plus que la peine du transport. Travail unique, résumé d'une série d'opérations qui réclament des équipes d'hommes et de femmes et commencent à la coupe à la faucille. Un mot en dit la longueur et la fatigue : « On va scier son blé. » Le pulvérisateur à traction supprime le pulvérisateur à dos, à jet unique, sulfate mieux, beaucoup plus abondamment, par quatre et six jets, et, en conséquence, « suit » autant de sillons que le peut faire un piquet de lurons. Lorsque l'on arrive dans une vigne que l'on traite et que, sous le grand « luisant », le soleil, on examine l'appareil environné de la brume lumineuse et mouvante qu'il projette, la poussant jusqu'au plus feuillu du cep comme sous un souffle violent insensible ailleurs, on comprend mal que cet instrument ait subi de si longues attaques. Ici, où la vigne est comme je l'ai dit l'étalon de valeur des biens, le pulvérisateur à traction devrait être aussi commun que la charrue. J'appellerai le râteau-faneur, la moissonneuse-lieuse, le pulvérisateur, et d'autres similaires, des instruments de remplacement. Ils économisent la main-d'œuvre. En voici deux, dont l'un, le cultivateur Jean, rem-
place des outils, et l'autre, le tracteur, des attelages.
J'entre dans le détail. J'ai indiqué qu'une bonne préparation de sol pour céréales exige quatre labours alternés de hersages, complétés d'émottages au rouleau, afin d'aérer, d'ameublir la terre, de la débarrasser des herbes parasites qui ne cessent de se multiplier, et que, si l'on voulait obtenir des récoltes identiques, soutenues, il était nécessaire de reprendre annuellement ces travaux. Pour ce faire, un train agricole important est mis en service. Brabant ou charrue, canadienne, herses de tout poids, cylindre, représentant un labeur énorme, des journées de la première à la dernière goutte de lumière, des allées et venues plus nombreuses que celles d'un chasseur de renards. Un instrument répond à lui seul à ces besoins : le cultivateur Jean. C'est un outil à ressorts et à lames courbes flexibles. Il consiste en un bâti divisé en plusieurs parties indépendantes les unes des autres, et munies chacune d'un boudin vertical. Pièce qui, à la fois, oblige les lames à vaincre l'obstacle, et, s'il est trop volumineux, empêche la rupture. Un levier à crémaillère règle la profondeur. Celle-ci atteint l'entrure d'un bon labour, jusqu'à 25 centi-
mètres, mais, peu à peu... Trois petits mots qui livrent le secret de cette culture... Elle tient toute dans une série de déchirements du sol de plus en plus profonds, dits passages, de 6 à 8, appliqués à la pièce à ensemencer. Ces opérations commencent dès que la dernière gerbe est liée, sur le champ même qui vient d'être récolté, et se poursuivent jusqu'aux semailles. Le dernier passage est alors donné. On fait un passage tous les quinze jours environ ; cela mène à trois ou quatre mois. On obtient un terrain souple, aéré, ameubli, réceptif de tout engrais, et totalement désherbé. Avec ce seul instrument, un attelage et un homme ont suffi à la besogne.
Il faut voir travailler un cultivateur. Dès qu'il est sur place, mécanisme à l'arrêt, et qu'il entre dans la glèbe au grand pas de ses bœufs, un frémissement subit l'envahit. Ses roues sursautent, ses ressorts jouent, ses lames vibrent. Il ouvre, il déchire, il saigne le sol à petites raies multipliées, il troue ici une aspérité, il fend là une motte, prolonge ou accuse ses traces, fait prise comme par des coups de dents, plonge et oscille de relief en relief, ou reste une seconde suspendu avec un bruit de fer bandé, ou glisse muet parmi
de la terre émiettée, et toujours, toujours ne cesse d'être agité de son frémissement organique, frisson qui court de lame en lame bleue, et semble, dans cet outil qui s'efforce, répandre on ne sait quelle inquiétude et quelle hâte ardente. Et, tandis qu'il va, labourant, hersant, sarclant, derrière lui, lentement, les herbes arrachées traînent, comme une chevelure...
Les tracteurs remplacent toutes sortes d'attelages... Je ne les décris point. Avec roues, ils ressemblent à des automobiles qui s'arrêteraient au moteur presque, avec chenilles à des tanks de modèle réduit. Depuis que les tanks ont débouché de l'Arc triomphal, tout le monde les connaît. Je laisse de côté les treuils-tracteurs, engins de grand rendement, inutilisables dans la culture moyenne et qui au reste, se bornent au halage des charrues. Les tracteurs qui roulent ou qui rampent sont d'une force de 5 à 40 chevaux-vapeur et font un poids de 250 à 3 000 kilos. On les regarde comme susceptibles de progresser partout sans produire d'écrasement. Les plus légers évoluent jusque dans les vignes et dans les jardins. On les divise en tracteurs directs,
c'est-à-dire occupant la place des attelages, et en tracteurs automobiles où la charrue est le complément normal du véhicule moteur. Toutefois, si l'ensemble de ce dernier type est rigide, moteur et charrue se peuvent séparer. Les uns et les autres sont animés d'une vitesse de 4 kilomètres à l'heure environ, continûment, sans se laisser ralentir par quelque terre que ce soit. Dans nos pays de culture morcelée, les tracteurs à chenilles me paraissent les plus pratiques. Les tracteurs, en effet, ne versant qu'à droite, sont soumis à des virages aux coins des pièces et laissent, par suite, des bandes de terrain sans rayage. Les tracteurs à chenilles virent au plus court. Ces machines sont vendues avec leurs charrues, outils polysocs, qui labourent avec une égalité de niveau complète. Bien entendu, elles s'attellent à tout : brabant, moissonneuse-lieuse, cultivateur et autres ; à tout comme des bœufs ou des chevaux.
Ce soir, dans mes environs, un tracteur raccordait son labour au pied d'une colline boisée. Le jour s'éteignait, comme il s'éteint ici l'été, dans un incendie. L'ombre descendue de la colline était toute traversée de pourpre violacée. J'étais loin. Je n'entendais plus le bruit de la machine, cette respi-
ration oppressée qui l'emplit au travail. Je n'apercevais plus la rotation de ses chenilles. Elle paraissait ramper, aller et venir, fouiller le sol avec un mouvement de tangage pesant. Soudain elle s'arrêta et, dans le silence qui gagnait, jeta un long cri qui tenait du coup de sifflet rauque et de l'aboi strident. Et, tandis que l'écho se perdait, je pensais que, glissant ainsi sur lui-même, au commencement, dans le cercle d'horizons envahis de plantes grasses géantes, parmi le limon natal où il rôdait en enfonçant, au tomber du jour, quelque monstre primitif allait à sa pâture et, pour effrayer et faire sortir sa proie, poussait un cri vibrant...