CEPS ET GRAINES
15 octobre.
J'ai dit que la tomate nous venait d'Espagne. Je pense au dix-septième siècle. La Péninsule la reçut à la fin du seizième. Elle arrivait de l'Amérique du sud, avec les oiseaux éclatants, mêlée à l'or en pépites, aux diamants bruts, encore obscurcis des restes de leur gangue. Ces fruits, ces pierres, ces métaux, versés ensemble dans les ports de la vieille Castille ou du Léon, y semèrent des éclairs, des rayons et des couleurs inconnus même à ces côtes étincelantes. J'ai vu, hier, pour la première fois, une tomate jaune, une autre rose et une autre violette. Celle-ci semblable à de la soie assombrie. Ces pommes dorées, roses ou violettes, comme « le Chemin rouge hâtif » et mieux le « Mikado » écarlate, la « Pondérosa » ou la « Tomate Trophy », passent pour particulièrement parfumées et
fondantes. J'ai appris qu'elles se plaisaient en pleins champs. Qu'elles y résistent mieux que dans les jardins aux maladies cryptogamiques. Elles aiment l'espace. Elles ont besoin de respirer à même la masse libre de l'atmosphère, d'être éventées par les souffles des horizons lointains, assainies, rafraîchies. Ces tomates, complètement lisses, d'une chair compacte et souple, sont d'un rapport considérable. Pressées, elles rendent des ruisseaux de jus. Des coulées d'un liquide épais, pareilles à du sang riche.
La tomate demande un sol substantiel, des traitements au cuivre comme la vigne et aux mêmes doses, et des arrosements fréquents. Non seulement pour la désaltérer, mais aussi pour la nourrir. On en fait avec de l'engrais liquide. Un dernier mot : il est bon de veiller aux graines. Les meilleures n'ont qu'une durée germinative de quatre ans.
Il n'y a point d'herbe, de fourrage ou de légumineuse qui soit spécialement à recommander chez nous. Toutes les espèces sélectionnées viennent bien, souvent abondamment. Le proverbe : année de foin, année de rien, n'est pas exact ici ; et moins encore année de pommes de terre ou de betteraves. On n'en saurait trop cultiver.
Ce qui pousse à l'herbacée ou au légume charnu, n'apporte aucun trouble à la vigne et au maïs, nos deux mamelles, comme disait Sully.
Il n'en est pas de même pour le blé et pour i'avoine. Un choix judicieux s'impose. Nous avons essayé beaucoup de blés depuis trente ans. Surtout depuis que les engrais chimiques se sont répandus. Le blé dit le Bon Fermier a longtemps fait prime. Bien qu'il aimât le calcaire, un sol profondément amendé, un climat sec, et trouvât ici de l'argile maigre et paresseuse, un régime humide, on poursuivit l'expérience. On espérait lui apporter des lits d'éléments nouveaux, scientifiquement composés, qui transformeraient la terre. Mais la terre reste elle-même, avec ses principes et son action. Et nos automnes et nos printemps pluvieux continuèrent à intervenir. Le Bon Fermier ne cessa de dégénérer. Semé épais, il rendait moins que celui qu'il remplaçait ; semé clair, il ne parvenait pas à étouffer les herbes parasites. Souvent même il ne germait point. Au reste, de belle apparence, et offrant un grain pur, d'un joli ton blanc. Enfin, ce blé manquait de poids. Nos hectolitres marchands sont calculés à 80 kilos. Quatre mesures à l'ordinaire remplissent le
sac. Il en fallait cinq du Bon Fermier. On le rejeta... Le Roussillon prit le pas. C'est un blé rustique, sans barbe, de paille rigide, rebelle à la verse. Il a un grain pourpre, plein et farineux, abondant. Il pèse. Il oscille entre quatre mesures, quatre mesures et demie au sac. Quoique se défendant mieux du temps, s'accommodant mieux que le Bon Fermier d'un terrain détrempé, il en souffre encore, et, peut-être à cause de cela, présente une forme de déchet étrange. Le pain qu'on en fait s'émiette. Il en résulte des pertes appréciables. On en fut étonné. Alors, le vieux blé du pays, vanté par nos pères, qui s'appelle d'un nom local : « lou Saragnet, » se remit à bruire dans les mémoires. Il possède un épi barbu, hérissé comme un faisceau, et gonflé de grains roux : couleur or femelle. Bon producteur, bon vivant : c'est-à-dire faisant tête à l'intempérie, germant au besoin dans la houe, résolu à occuper la terre en se laissant entamer le moins possible. Avec cela de poids supérieur et recherché pour sa farine. Toutefois, il a son point faible. Sa paille trop légère verse. Je crois qu'il faut le mêler au Roussillon. Ils se complètent. L'un emprunte à l'autre sa solidité sous les abats d'eau et les coups de vent, et celui-ci donne au pain
de celui-là la consistance nécessaire... Un jour, un jour radieux j'ai vu battre ces deux blés à la fois. Les balles, rejetées par le souffle de la machine, repoussées du -râteau dans un coin de l'aire, s'amoncelaient en petites rides duveteuses, pareilles aux plis lourds d'une étoffe or et rouge, et resplendissaient sous la lumière. Et c'était, de loin, tout le vêtement de la gloire.
L'avoine noire de Bresse est la seule qui ?éussisse dans nos pays. Son grain est court tt nourri, sa paille forte. Elle donne du nerf et du feu. Les avoines blanches, de Belgique eu d'Amérique, sont loin de la valoir. Bien qie trop forcées par notre soleil, elles restent fioides pour ainsi dire, et laissent les bêtes nmehalantes. Elles s'en vont en tiges, en feiilles et en balle.
Nous connaissons plusieurs espèces de nais. Nous les désignons par leurs couleurs. L< maïs rouge, le maïs blanc, jaune, roux, veius des pays ardents : J'Inde, la Turquie, l'Anérique. J'élimine tout de suite le maïs roige. Quelques paysans s'obstinent à en seaer. Ils prétendent qu'il guérit, cuit, la
diarrhée des bœufs... Il est inférieur en rendement et en qualité. De plus, il donne lieu à un fait certain. Soit à cause de son goût, soit à cause de sa couleur, les volailles n'en veulent pas. Très dur, très lisse et brillant, on dirait un joyau. Quand les femmes le criblent et le versent, à bout de bras, dans le van, il fait songer au sonnet sur la reine de Saba vidant, aux pieds de Salomon,
Un vase de saphir d'où tombent des rubis...
Les maïs jaunes et roux sont des plantes opulentes, riches en suc. Leur production est régulière, leur feuillage abondant. Ils sont sains, productifs, savoureux, ils font du poids. D'aucuns disent que leurs grains biui éventés, bien séchés, se pulvérisent comme tu blé sous la meule, aussi fin, aussi ténu, rendant une farine substantielle et légère ensemble, qui constitue un engrais de ch<ix pour les oies et les cochons. Dans les pâtes qu'on leur sert, cette farine agglutine et enc loppe, onctue toutes choses sans les alourtir, toutes choses qu'on y mêle. Elle ne chage pas l'estomac. Les bêtes ne s'en dégoûtmt jamais... Toutefois, il est un maïs typ«, à mon avis, du moins. C'est le maïs blanc, jlat, allongé, appelé encore : Dent de brebis, ^on
nom dit sa ressemblance. Aucun ici ne lui est comparable. Il nous vient du fond des générations, il a été sélectionné sur place. Il s'est vu mille fois comparé, discuté, abandonné, repris. Il est très abondant, très farineux, très feuillu. A pièce de terre et à quantité de semence égales, il reste maître. Tout ce qui se nourrit de grains en est gourmand ; et, pour la qualité de sa farine, il ne le cède point au maïs jaune ou roux. Il engraisse de même tout animal qui en consomme et fait, sans doute, les meilleurs foies gras. Les vieilles gorgeuses d'oies le vantent pour sa souplesse, sa facilité d'absorption et sa façon de fondre sous les doigts. Il est porté par un épi très étendu, à peine plus étroit au sommet qu'à la base, serré, pur de ton, d'une grande douceur au toucher. Bien sec, quand on le manie, il rend un son clair dans le crible, un son de chose dure et saine, légèrement métallique. Mais cette sonorité n'est point vide. Elle n'empêche pas le poids. Les maïs, ses rivaux, fournissent 75 kilos en moyenne à l'hectolitre ; lui, facilement 80. Jeté sur le sol aux poules, il y fait, en tombant, tant il est lourd, un bruit d'averse pressée.
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Reste le cep. Nous avons subi, à son sujet, de véritables plaies bibliques. Beaucoup en ont été ruinés. Beaucoup ont racheté leur bien en le reconstituant. J'ai vu des vignobles entiers mangés par le phylloxéra, dévorés par la bête qui, chaque année, élargissait ses cercles de mort ; j'ai vu les cryptogames, le mildiou, en quelques jours, dépouiller les souches de leurs feuilles comme un vent d'hiver furieux, parmi la senteur des pampres en fleur ; et le blackrot attaquer, corrompre et brûler les raisins, du matin au soir, jusqu'à leur maturité, les laisser raidis et secs, squelettes tout crispés, comme consumés par un feu invisible autant qu'inextinguible. Sans l'horreur de l'exil, sans le regret des cendres paternelles, on eût quitté ce pays dévasté où les fléaux renaissaient, emporté les restes de son avoir, tenté des terres et des destins plus constants. Mais l'homme garde un amour incurable au coin du monde où il a regardé le ciel pour la première fois...
Nous avons écarté la bête. La racine américaine, d'un ruissellement de sève intarissable, Riparia ou Rupestris, sur qui nous
LES ESPECES ET LES OOTILS Cl
greffons nos plants, se livre sans danger au phylloxéra. Celui-ci n'arrive pas à détruire le chevelu de ce pied puissant... Le cryptogame, lui, reste toujours menaçant. On le traite, mais temporairement. Encore, sur les racinés-greffés, où le sang français domine, est-il parfois le plus fort. Il revient, il s'acharne, il fait le siège des écorces, des feuilles et des fruits. Il couve, il pullule dans l'ombre et le secret. Il éclate, il couvre le pays. Il nous a coûté des fortunes en sels de cuivre, en appareils, en main-d'œuvre. Il faut le combattre à la fois par la sève et par le sel. Les plants à feuilles grasses sont, au plus haut point, réceptifs du cryptogame. Leur parenchyme lâche lui offre un terrain d'évolution renouvelé. Mildiou, il s'y étale ; blackrot, il crible de là les fruits de ses spores empoisonnées. Les feuilles lisses, au contraire, ou rudes et dures l'incommodent -. il n'y germe pas ou s'y anémie et périt. Les plants américains, dits directs, possèdent cette feuille réfractaire au champignon. Ils n'assouvissent pas ici, comme ils le font pour le phylloxéra avec leurs racines, ils absorbent et rejettent. Ou si, à la longue, car tout ce qui vit se fatigue, ils se laissent tâter, mordre, pour peu qu'on les aide et les traite, ils ne se
laissent point réduire. C'est loin de certains de nos plants, le pique-poult, par exemple, qui, les années humides, traité sept et huit fois, au dernier moment même pourrit, se dissout sous les yeux. Les Seibel et le Terras, dans les ceps rouges, le Noah, dans les ceps blancs, sont les types champions. On leur reproche leur goût foxé. Il est vrai. Cependant on les vend, on en boit ; on n'est jamais sans vin avec eux. Le Noah, au reste, s'assole, s'affine, perd son âpreté sauvage, d'un mot se francise. Mis en bouteille, il devient de haut bouquet. Versé, il coule brillant et souple dans le verre, comme un flot d'or bruni...
Cependant on a cherché, on cherche toujours mieux. On a créé les hybrides : métis de plants français et de plants américains les plus résistants, expérimentés, suivis, sélectionnés à l'infini. C'est un dosage de pollen, fait molécule à molécule. C'est une impondérable fécondation. Ceux-là, grâce à leur origine américaine, se défendent du phylloxéra et des cryptogames, et, grâce à leur origine française, portent du vin parfumé, sans goût exotique, charnu et velouté sous la langue,
plein de flamme, de quoi réjouir, à la fois, la bourse et le cœur. Enfin, ainsi que nos anciens sarments, on peut les multiplier et les planter sans les greffer, les proviner. Il en résulte une économie considérable. On prétend les achever encore. Ils présentent deux inconvénients : bien que fructifère, leur bois reste malingre, leur sève s'use vite. Il est hasardeux de les tendre comme de leur laisser de nombreux coursons. On désigne ces hybrides soit sous le nom de leurs inventeurs : le Gailhard-Giret 157, le Baco n° 1 ; soit sous le nom qu'ils ont conquis, comme des fils de leurs œuvres. Celui-ci s'appelle le Pompon d'or, celui-là le Merle blanc. La série en est longue, panachée, éclatante. Il n'y a qu'à ouvrir un ouvrage de viticulture. Les épithètes homériques y fleurissent. J'ai nommé les étalons de mon terroir.
Tout cela passera de plus en plus de l'expérience dans le réel. Un sujet naîtra qui nous rendra l'immunité et la pérennité des anciens plants avant la tourmente. Malgré les retardements, malgré les caprices de la nature. Car ces dosages de pollen, quelque savamment opérés qu'ils soient, ménagent des étonnements. Au goûter du fruit cherché, on trouve parfois ici trop de sève américaine
ftl SUT1 LA GI. ERE
et là trop de sève française. Ce n'est pas la forêt de symboles du poète en laquelle nous errons, c'est la forêt du mystère, si le mot peut s'appliquer à ces atomes... Quels rapports insoupçonnés relient les causes et les effets? Quelle influence inimaginable, par exemple, demeure, venue de la vigne-mère, sur le vin qui s'éclaircit dans le tonneau, sur son vin de l'an passé? Les maîtres de chai attentifs vous diront que le vin change et se trouble, remue en lui-même, aux époques des grands mouvements du cep. Quand il sue, déjà séveux sous la taille ; quand il fleurit et embaume ; quand il mûrit et, achevant le cycle, s'apprête à livrer et à laisser fouler ses grappes... N'est-ce point un abîme?...
LE SOJA
2 décembre»
Voici une plante aux produits multiples. Racines, rameaux et feuillage, fruits, tout sert en elle. Elle fournit à la terre un engrais vert particulièrement actif, à l'homme et à l'animal des graines de consommation, à l'animal encore du fourrage vert et sec, du lait végétal, des tourteaux, à l'homme seul enfin de l'huile, du fromage, de la viande végétale, du bouillon issu de cette viande, des germes servis comme salade, et même, avec addition de sucre, de la confiture, une crème savoureuse, souple et dense, pareille à celle du marron. Et j'oublie certainement quelque chose dans l'énumération de ses produits ou sous-produits. Elle intéresse les agriculteurs, les industriels, les médecins, les maîtresses de maison. Au milieu de tant d'applications, de tant de transformations, je ne retiendrai
sa 5
que ce qui me paraît immédiatement utilisable par les paysans, c'est-à-dire ses fourrages, son engrais vert, sa farine, voire son lait végétal. Pour le reste, je renvoie au savant ouvrage que j'indique, où la leçon grandit de chapitre en chapitre, abondante, précise, probante, et s'élargit à la mesure d'une révélation... Révélation pour moi du moins, car j'ignorais jusqu'au nom du soja. Il remonte pourtant à la nuit des temps, aussi loin que le souvenir des choses d'icibas. Un monument historique unique, le livre médical de Shé-Non, écrit par Houandi, il y a plus de cinq mille ans, signale sa culture sur des aires asiatiques immenses, commente le cycle de ses transformations, notamment en lait et en fromage, et nous ramène avec lui vers un passé sans date, aux commencements de la terre et de l'homme, alors que l'homme façonnait la terre à son usage, sous la flamme inexpérimentée des soleils, sous la lueur énigmatique des étoiles. Il fut donc consommé depuis l'origine en Chine, en Mandchourie, au Japon, dans l'Inde par des centaines de millions d'êtres humains ; il l'est encore dans les mêmes étendues par des multitudes pareilles, et M. Rouest nous assure que cet océan vivant qui n'a point de reflux,
doit au soja, en grande partie, sa plénitude et sa pérennité. Là, partout, en effet, il a doublé le blé, le riz, ses compagnons de sillon, ou les a suppléés dans l'alimentation des générations... Les deux plantes, la végétale et l'humaine, auraient crû côte à côte dans les siècles des siècles, sans connaître de fléchissement, l'une pour l'autre féconde.
Le soja est une légumineuse herbacée. Elle acquiert de 0m,80 à lm,50 de haut. Elle monte en touffes opulentes, à la manière du haricot. Seulement, elle ne fléchit point sur elle-même, se tient droite, porte sans tuteur rameaux et fruits. Elle est tout entière hispidée, couverte de poils. Ils courent sur elle, serrés et drus, mais doux, comme un duvet rouge fané ou bien blanc crème, qui donne au toucher la sensation du velours. Elle porte des fleurs moyennes, alternes et trifoliées, sur de longs pétioles. Ces fleurs sont papillonnacées, joli mot qui rappelle le battement d'ailes d'insectes colorés de vert pâle, de lilas ou de violet foncé comme elles, et comme elles éphémères. Chacune ressemble à un calice, à une coupe faite de cinq pétales aigus où s'élèvent dix étamines didelphes. L'organe de vie, l'ovaire, est libre. On y compte de deux à cinq ovules. Après la fécondation,
en tombant, les fleurs font place à des gousses, velues aussi, qui produisent de deux à quatre grains séparés par un étranglement. Les grains ont l'air d'être là au berceau. Ils sont de dimensions et de formes variées suivant l'espèce. On en voit de sphériques, de réniformes, d'ovoïdes, de noirs, verts, jaunes, blanc-gris. Quelques-uns sont panachés. Le soja compte un grand nombre d'espèces. A Nankin, en 1910, on en exposa cent variétés. On les classe d'après la forme des grains, ou d'après l'apparence des fruits, des folioles, ou selon la couleur du hile, des téguments, des fleurs, enfin suivant la composition chimique ou la précocité de la plante. Le plus simple est le mieux aux champs, où chacun prend part au travail. Il me semblerait bon de les désigner par la couleur de leur grain, de dire le soja brun ou noir, vert ou jaune, ou panaché. Un enfant ne s'y tromperait pas.
Le soja, comme toute plante, est d'autant plus abondant en racines, riche en feuillage, chargé de fruits, qu'il croît sur un sol plus fertile, nourri, soigneusement travaillé, ameubli, aéré. Une terre croûteuse, dure, pauvre ou fatiguée n'est point son fait. Il a besoin en outre d'un stimulant. Une dose de nitrate de soude aide à sa pousse. Je crois que l'on doit
le traiter comme le maïs, auprès de qui il se développe heureusement, semé en lignes avec lui. Je veux dire une ligne de soja, une ligne de maïs, et ainsi de suite. Et donc ne l'embarquer que sur une terre qui a subi un fort labour, deux passages de cultivateur Jean, a reçu une fumure copieuse, qui est partant substantielle, bien ouverte aux agents atmosphériques. Son époque d'ensemencement est à peu près la même que celle du maïs, que celle du haricot enfoui dans la région en même temps que le maïs, côte à côte ; à peu près la même, parce qu'elle anticipe sur la jetée en terre de ces grains d'une quinzaine de jours, et se place vers le 15 mai en sol léger, vers le 30 en sol épais, en sol lourd. Bien que le soja soit plus résistant au froid que le maïs et le haricot, qu'il s'accommode d'une température assez basse, 5 degrés audessus, il est prudent de s'en tenir à ces époques où toute crainte de gel est écartée. Il ne faut point non plus l'enfouir tardivement. Chez le soja, l'élévation rapide de la température aux approches de l'été développe exagérément la tige au détriment des rameaux, et la plante fleurit trop tôt, trop vite, perd ses fruits. Enfin, au moment de l'ensemencement, il est bon de se préoccuper
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de l'état de la terre. Un sol trempé, par exemple, fait pourrir le grain.
Ce ne sont point recommandations vaines. Nombre d'échecs sont dus à leur inobservance ou à leur ignorance. Un dernier mot. Il paraît nécessaire, l'année de l'entrée, l'année où l'on essaye le soja, de chercher à l'acclimater. En conséquence, user du châssis et repiquer. Ainsi, le mettre sous châssis et paillasson vers le 15 mars ; l'arracher et le piquer en pleine terre vers le 15 mai ; après quoi, quand il est bien racine, l'enlever avec la motte entière et le transplanter définitivement constituent un moyen d'acclimatement éprouvé. Cela diminue la feuille, augmente le nombre des fruits, les dilate, les grossit, les mène plus vite à maturité. Important résultat : car ces grains, lourds, volumineux, vivaces, donnent une semence sélectionnée presque, où l'être n'attend pour jaillir qu'un peu de poussière et qu'un peu d'eau.
On sème le soja soit grain à grain, soit à la volée : grain à grain si l'on veut du fourrage, à la volée si l'on cherche les graines. On sème à la volée sur un terrain préparé comme pour tout autre fourrage artificiel, dans le rythme de la marche. On sème grain à grain dans des sillons ouverts à 0m,70
d'intervalle, en laissant tomber un grain par demi-pas, ou deux côte à côte. Cela donne un écartement de 0m,30 à 0m,40. Bien entendu, lorsque l'on a jeté deux grains pour mieux assurer le rendement, il faut, les tiges sorties, pratiquer le « démariage », supprimer la moins bien venue. Ces mesures, ces distances regardent les terres de qualité moyenne, dans un climat tempéré, en usant d'un grain d'un développement rameux ordinaire. Elles varient suivant le sol, la contrée, l'espèce. Par exemple, il faut rapprocher dans une région froide, comme si les pieds avaient besoin de se tenir chaud les uns les autres ; rapprocher encore en terre légère où la production est moindre ; au contraire, espacer sur une terre forte qui nourrit abondamment et dilate, ou si l'on use d'une variété riche en rameaux.
Pour la quantité de soja à semer par hectare, il semble qu'il faille employer en moyenne 35 kilos de graines pour récolte de fruits, 200 kilos pour récolte de fourrage. Le grain en terre, on roule immédiatement. Cette opération a pour but de rétablir la capillarité du sol, rompue par les travaux successifs, et de mettre par là, à la portée de la plante, les réserves d'humidité nécessaire à sa crue.
De plus, le rouleau tasse la terre autour du grain, et le faisant uniformément, règle la levée, ce qui est capital. Il n'y a point « d'échelonnement ». Il n'y a point d'accaparement, d'écrasement entre les sujets. La sortie s'opère à la fois, chaque germe ne prenant que sa part de sol, de lumière et d'air. On peut espérer une maturité égale. Il faut de l'ordre là comme en tout... Le soja semé à l'intervalle, à Fécartement voulus, arrive l'époque des binages. Ceux-ci désherbent, écartent les parasites de la table, je veux dire le sol, et activent le travail, l'élaboration des infiniment petits. Ils rapprochent encore l'élément nutritif de la plante. A ce sujet, d'aucuns préconisent le buttage, comme pour le maïs. Les binages se donnent trois fois : le premier, une quinzaine après la levée ; le second, un mois après cette quinzaine ; le troisième, un mois encore plus tard. Si l'on remplace celui-ci par un buttage, cette façon est faite au même moment. Elle coïncide avec la formation des gousses. On compte de soixante à soixante-dix jours entre la levée et la floraison.
La fécondation du soja s'opère généralement en juillet, le long du mois, selon les espèces et les régions. Elle donne lieu à deux
manifestations : il y a autofécondation, et puis pollinisation. Il est difficile de concevoir une autre procréation puisque, d'une part, le plus souvent, le soja se trouve fécondé avant que les fleurs soient épanouies, et d'autre part, porte des grains qui n'appartiennent pas tous à la variété sur laquelle ils se rencontrent, comme s'il y avait imprégnation par une autre espèce. Dans le lot le plus pur, on remarque nombre de « vagabonds », fils de pieds d'autre sorte cultivés à côté. Et les sojas de couleur foncée panachent toujours les sojas de couleur claire, s'imposent à eux. On dirait que les premiers représentent, dans ces croisements, l'élément mâle, les seconds, le féminin. On se trouve bien, semblct-il, devant une fécondation successive. Pareil à toutes les plantes hermaphrodites, se dilatant en ses organes intimes sous la chaleur estivale, alors que les sèves battent leur plein, le soja se délecte en des amours mystérieuses, et se verse l'être à lui-même parmi l'invisible poussière de son pollen. Et ceci est l' autofécondation, à l'abri des pétales mi-clos. Mais les fleurs s'épanouissent sous la caresse passionnée du soleil, et le reste de leur pollen hésite sur les étamines. Le vent passe et s'en empare... Chose curieuse, on
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ne voit point d'insectes voltiger au-dessus des fleurs, s'y poser, les butiner, soit qu'elles manquent d'éclat pour les attirer, soit de place, d'ouverture pour les accueillir, étant très petites, ou plutôt qu'elles n'aient point de parfum, peut-être de nectar. Le goût des senteurs, l'appétit des mets délectables faits de sucre et de rosée ont toujours enivré la gent des mellifères aux ailes palpitantes. D'aucuns laissent leur raison, d'aucuns leur souffle au fond des calices. Leurs battements d'ailes, sur la fleur épuisée, sont parfois des frissons d'agonie... Le vent donc fait son œuvre, il transporte de sillon en sillon, de pied en pied, de corolle en corolle la poudre impondérable, qui s'accumule en un pli de pétale. Il va, visitant les calices, laissant tomber le nuage vivant au hasard de son vol. Et c'est pourquoi, plus tard, alors que les grains parvenus à maturité commencent à sonner dans les gousses mûres, on trouve dans les mêmes enveloppes, parmi des « Virginia » blancs, des « Hato » noirs ou des a Tokio » jaunes, côte à côte couchés, après avoir rompu les bords filiformes de leurs berceaux...
Le soja est mûr fin juillet et commencement août. On le reconnaît non seulement au
bruit de grelot qui s'éveille dans la gousse, mais aussi à la couleur qu'elle prend. Elle devient brune ou noire suivant la variété. On récolte le soja dans les derniers jours de septembre et en octobre. En terminant cet exposé, au sujet duquel je m'excuse d'avance des oublis ou des fausses interprétations que j'ai pu faire dans le dépouillement d'une matière aussi nouvelle et fournie, je ne saurais m'empêcher de souligner la ressemblance qui existe entre le soja et le maïs. Même préparation de sol, même époque et mode d'ensemencemenj, même culture pour les deux grains, et chez les deux, floraison et maturité estivales, récolte automnale. Cette constatation a un intérêt certain à mes yeux. Le paysan adoptera volontiers une plante qui ne renverse pas d'antiques habitudes, se contente de façons connues, ne rompt point le roulement des assolements.
Le soja est consommé avec plaisir en fourrage vert par les bœufs, les chevaux, les porcs, les moutons. Il fait rendre aux vaches un lait très riche en beurre. Il donne à tous les animaux une nourriture concentrée, surtout après l'apparition des gousses et des graines, il les met rapidement en chair, il stimule leur énergie, au point que certains éleveurs
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craignent, en l'employant seul, de surexciter leurs bêtes. Ils le mêlent avec d'autres fourrages moins substantiels. Ceux-ci, pour ainsi dire, le coupent et le diluent. On traite et on utilise le soja vert comme le trèfle. On le fauche deux ou trois fois, de la floraison à la maturité des fruits. Après le fourrage, le soja fournit un engrais vert très actif, parce que riche en azote. Les racines et les feuilles tombées de la plante, enfouies, il laisse dans la raie environ 120 kilos d'azote par hectare. En outre le soja se convertit en foin. On le fauche, on le sèche comme le foin de trèfle ou de luzerne. On le laisse se ressuyer à terre, et puis on le dresse en moyettes liées, sur ses pieds écartés. Les feuilles de l'intérieur restent ainsi vertes, souples, juteuses. Un hectare lève de 6000 à 8000 kilos de foin. Les grains de soja enfin donnent de la farine et du lait végétal. Dès que le soja est mûr, on le coupe à la faucille ou on l'arrache suivant l'espèce. On l'étalé d'afoord en moyettes, on le dresse ensuite jusqu'à dessèchement complet. Et puis, on le transporte sur l'aire et on le bat au fléau. Et puis, on ramasse les graines, on les étend au grenier en couches de 10 à 15 centimètres, et on les remue de temps en temps. Les animaux sont
friands de ces grains. On les leur sert en rations d'un à deux litres par jour ; après les avoir fait tremper vingt-quatre heures, on les verse dans l'auge. L'homme ne les mange que décortiqués, broyés, blutés, en farine, sous forme de pain, de pâtes, de biscuits, de gâteaux. Les Occidentaux ne souffrent pas cependant l'emploi de cette farine seule. On la mêle à du blé. Le mélange fournit ce pain complet tant vanté. La iarine de soja contient pour cent : 40,50 de matières azotées, 20,92 de grasses, 4,66 de minérales. Je termine sur le lait végétal. Les grains de soja, broyés, après macération de vingt-quatre heures dans une eau sans calcaire, puis fdtrés avec cette eau, donnent un liquide blanc, épais, en tout semblable au lait animal. Il renferme 5,76 de protéine, 2,46 de graisse, 1,40 d'hydrate de carbone, 0,84 de cendres. Il est utilement absorbé par les veaux, les poulains, les porcelets.
Qui ne voit l'utilité du soja? En Europe comme en Asie, il peut entrer dans l'alimentation des gens et des bêtes, et joignant son rendement à ceux des fourrages, du blé et du maïs autochtones, permettant de réserver le lait animal pour l'homme, aider à constituer des approvisionnements considérables
soit pour l'exportation, soit pour la consommation. L'Allemagne, au cours de la guerre, tourmentée par l'approche de la famine, a cherché à se servir de la farine et du lait de soja. Au reste, les savants le connaissent depuis longtemps. Linné déjà le classait et l'appelait « Dolichos soja ». Il croît partout en France. Le noir dans le midi et dans le centre, le jaune dans le sud-est et le sudouest, le brun dans l'est.
Toutefois, le soja ne saurait germer à une température trop basse, raccourcir comme une plante du nord, limiter par trop son cycle végétatif. Les hommes de science qui, souvent, au fond de leurs recherches, trouvent et ramènent des mots frappants, ont dit de lui « qu'il avait l'âme tempérée ». Il est tout à fait de chez nous.
VIÏ