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LEÇON DE CHOSES

25 avril.

Elle porte sur une nouvelle méthode de culture intensive. J'ai hésité à l'exposer, parce qu'elle date de quelques années au plus, ce qui est d'hier sur un terroir antique ; parce qu'elle me paraît osée et sûre d'ellemême, et que, lorsqu'il s'agit des transformations de la vie, la démonstration la mieux assise reste sujette à des surprises. Osée, en tant qu'elle s'intitule : « Culture intensive des céréales sans labour, sans fumier et sans engrais » ; sûre d'elle-même, en ce qu'elle se substituerait volontiers aux us et coutumes du passé qu'elle regarde comme périmés.

Cependant, elle ne cherche autre chose qu'ameublir, aérer le sol, que le débarrasser des herbes parasites, et, en y réfléchissant, elle consacre un procédé ancestral, empirique s'il en fut, la jachère, dont cet ameublisse-

ment, cette aération et cette épuration de la couche arable sont le but. Toutefois, elle y parvient en quelques mois. Nos pères, avec la jachère, y mettaient un an. Ces réserves faites, il reste que cette méthode, la méthode Jean, basée sur l'emploi du cultivateur de ce nom, le même homme ayant trouvé système et outil, possède une logique, offre une économie indéniables, et, jusqu'ici, jouit d'un succès frappant. J'ajoute qu'elle ouvre sur la vie intime de la terre une vue magnifique. M. Jean pousse sa méthode au bout. Il relègue les charrues aux vieilles ferrailles, il n'use pas de fumier ou si peu que rien, il bannit l'engrais qu'il estime nocif, il ne laisse jamais reposer son fond. Telle de ses pièces, après un défrichement de luzerne, a porté, en dix ans : une fois de l'orge, une fois de V avoine, deux fois du fourrage, puis de l'orge, puis du blé, puis de l'avoine, et encore de l'avoine, et encore du blé : soit sept récoltes de grain. Je n'ai pas à souligner qu'une pareille succession de céréales, sans arrêt, sans une jachère quelconque, constituait jusqu'à présent un type de série d'épuisement. Néanmoins, les récoltes se sont soutenues à la moyenne de 44 hectolitres d'avoine à l'hectare, 22 de blé, 37 d'orge. Fait probant. Car

enfin elles étaient sous le ciel, soumises comme les autres aux intempéries. Leur aspect sur pied confirme les résultats. Leur homogénéité, leur densité, leur venue, d'une égalité de niveau parfaite presque, attestent la régularité de la culture comme la continuité de la nutrition. Cela, j'y reviens, obtenu avec un seul outil, le cultivateur, un seul attelage, un seul homme.

A quoi attribuer ce rendement? Premièrement, à l'aération sans dessèchement du sol ; secondement, à son ameublissement profond ; troisièmement, à son épuration complète. Le cultivateur opère mieux que tout autre instrutrument similaire, l'application qui en est faite paraît judicieuse. La charrue, en effet, trop fortement et trop continûment employée, risque de stériliser en cherchant à aérer, et ni la herse n'ameublit assez loin, ni la houe, ni la canadienne même ne nettoient absolument. Le cultivateur, je l'ai indiqué ailleurs, qui travaille tous les douze ou quinze jours par passages de plus en plus profonds, pénètre chaque fois de 3 à 6 centimètres plus avant, circule en tous sens, répond par là même et en même temps à tous les besoins. De ce va-et-vient continuel, de ce déchirement renouvelé, sans être bouleversée, sans

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qu'une motte soit créée et demande qu'on l'écrase, la terre reste jusqu'au dernier moment émiettée, assouplie, par couches superposées rendues friables au fur et à mesure de la pénétration, et offre un état de préparation éminemment propice à la germination du grain, à la nutrition des racines, au jet de la tige future. Pas une herbe n'a résisté. Non seulement parce que les socs extirpent le moindre brin, mais encore parce que le premier passage de l'outil recouvre de poussière les germes qui demeurent toujours dans les terres, et, à la faveur d'une ondée, d'un brouillard ou d'une rosée, les pousse à naître, pour les livrer ensuite plus sûrement au tranchant du fer. Et lorsque, dans une terre qui n'obéit pas, les socs courants ne suffisent pas à la besogne, d'autres socs, triangulaires et coupants, leur sont substitués qui, animés d'une vibration plus lourde, procèdent pour ainsi dire par saignées appuyées.

En conséquence, il semble qu'il n'y ait point place pour la discussion. Et la méthode est juste et l'instrument exactement adapté. Toutefois, l'idée outrancière habituelle aux inventeurs ne perce-t-elle point dans ce rejet absolu de la charrue, de la suppression de l'amendement? Conçoit-on que l'usure propre

à la matière épargne cette matière par définition, la glèbe? Point d'apport ni de restitution pour un fond d'où l'on tire toujours? Je le sais, il faut dire : « le grain ne vit pas seulement de terre », je l'expliquerai, mais encore? On voit sur la pièce témoin, durant les dix années relevées, qu'il a été fait trois fois du fourrage, certainement enfoui. Or, l'engrais vert est un amendement au premier chef : de haute et constante qualité. Quant à la charrue, elle ne mérite pas cet ostracisme. Elle reste utile ici, et, sans doute, ailleurs. Nos terres argileuses, compactes, fréquemment inondées, qui sont tout de suite saturées d'eau et forment partout cuvette, ont besoin de labours qui les drainent. Et les défoncements? Je ne connais pas de bien dans ma région où ils ne soient par moments nécessaires. J'estime, au surplus, que toute première préparation de terrain gagne à être faite à la charrue. Ensuite, que le cultivateur serve seul, rien de mieux. L'enfouissement du fumier à la charrue, par exemple, est un procédé rudimentaire. La charrue enterre le fumier en paquets dans la raie. Il s'y réduit difficilement, il y reste lointain pour les racines, et, souvent, en est rejeté un an après intact par un nouveau labour. Le cul-

tivateur le traite autrement. Il le saisit et le secoue, le sépare et rémiette, le distribue, dans la trituration de ses socs multiples, en son frémissement perpétuel. Enfin, il l'entraîne avec lui dans ses pénétrations successives, le mettant à la disposition de la plante, à toutes les phases de sa croissance.

Essayons la méthode Jean. Non en son intégralité. En mêlant l'ancien et le nouveau, persuadés qu'il est une raison à toute chose. L'expérience dira dans quelle mesure. Voici ce qui me semblerait intéressant. Après un défrichement de fourrage ou d'herbage au brabant, au printemps, commencer tout de suite avec du maïs ou des plantes sarclées un roulement triennal, et fumer abondamment, récolter ; donner trois ou quatre façons au cultivateur, semer du blé sans fumure, récolter ; mener six ou sept passages au même outil, faire de l'avoine sans fumure encore, récolter ; et là, de nouveau, reprendre le cycle, comme au départ, sur un engrais vert, un labour, un fumier copieux... En outre, si la terre fléchit en cours d'assolements, être prêt à la refaire, soit par une couche de fumier supplémentaire, soit par un épandage d'engrais.

J'ai écrit, en transposant la parole divine :

« le grain ne vit pas seulement de terre », mais aussi d'eau : pluie, brume ou rosée, et d'azote, transformée en nitrate. Deux lois entre autres président à la fécondité des champs : la capillarité et la nitrification. Le cultivateur active considérablement celle-ci, stabilise presque entièrement celle-là, la méthode Jean collabore ici avec la nature. On a dit, à ce propos, que ces deux fonctions assurées suffisaient à l'économie des plantes. C'est rétrécir la réalité. Le moindre brin d'herbe et la motte qui le nourrit sont le siège de combinaisons chimiques et organiques sans nombre, dignes de l'infiniment petit dans Pascal.

La capillarité est la propriété que possède l'eau de monter dans tout canal abouché à sa masse, de quelque matière et de quelque manière qu'il soit formé, et de monter d'autant plus haut que ce canal est plus étroit. Le mouvement ascensionnel de la sève dans l'arbre n'a pas d'autre explication. L'arbre s'alimente par capillarité. De la naissance à la chute des feuilles, par le canal des vaisseaux, la sève ne cesse d'être appelée, élevée dans le corps ligneux à baigner, parfois jusqu'à 17 mètres, et d'y répandre l'élasticité, la luxuriance et la vie. Admirable correspon-

dance, persistance d'effets dans un même plan qui, par un jeu identique, inonde toute matière de suc nourricier... La terre, qui est composée de grains de poussière à l'infini et de tout volume, laisse entre eux des sortes de puits de structure et de coupe multiples, aussi étroits qu'il se peut imaginer. Les eaux qui tombent coulent par là dans le sous-sol : ruissellement filiforme. Ruissellement aussi abondant qu'impondérable, puisque les plus vastes nappes souterraines en viennent, puisque, dès qu'il se trouve un lit de tuf ou d'argile, les bassins naturels qui s'y creusent en sont alimentés. Ces multitudes incalculables d'orifices vont des nappes ou des bassins à l'air libre. La capillarité les emplit d'eau. Cette eau, dès que l'état de l'air s'y prête, s'évapore. Déperdition continue, fuite qui ne se ralentit jamais, qui s'accélère, au contraire, jusqu'à épuisement du liquide, en raison directe de la force du soleil et de la violence des vents... Or, cette eau montée par capillarité est aussi nécessaire aux plantes que l'air aux poumons. Si elles redoutent d'être noyées, elles demandent à être constamment abreuvées, étanchées, elles ont besoin de plonger dans un milieu frais, imprégné d'humidité. Leur bonne santé en

dépend, leur vie même, durant les longues sécheresses où l'évaporation est intense. Il importe de limiter le plus possible cette évaporation. Mais, plus le canal est étroit, plus la capillarité joue. Ouvrons donc, élargissons les orifices où l'eau s'élève. La montée se ralentira, l'évaporation diminuera, une masse liquide suffisante restera à la disposition des racines. Le cultivateur assure d'aussi près qu'il se peut ce résultat. Dans le déchirement renouvelé qu'il fait du sol, il grandit chaque fois les innombrables petits puits, abaisse l'évaporation en bornant la capillarité.

La nitrification est la transformation de l'azote soit aérienne, soit organique, en une substance appelée nitrate, de la plus grande action sur les plantes. Cette transformation est l'œuvre de microbes qui en sont comme les creusets vivants. Et il faut parler de milliards et de milliards d'infiniment petits, d'invisibles, dont un débris de terre contient un peuple, qui cependant naissent, se reproduisent, meurent, ont des fonctions à part, nettement définies, concourent à la fécondité du monde. Les plus opulentes moissons sont tributaires de la leur... Ces impondérables sont de trois espèces. Ils forment des équipes. Us se divisent le travail. Les pre-

miers microbes puisent à même aux couches du ciel, en tirent de l'azote et le transforment directement en nitrate ; les seconds s'emparent de l'azote organique contenu dans la matière en décomposition et le changent en produits ammoniacaux ; les troisièmes prennent ces produits, les muent et les rendent en nitrate. Et sans jamais errer, se tromper, mêler la besogne ; et sans arrêt, sans repos, dès que le départ des sèves s'annonce, jusqu'au moment où leur flot devient étale, l'hiver... Et conçoit-on cette œuvre tenant toute la surface de la glèbe, silencieuse et affairée, acharnée, où des poussières d'êtres, que nul sens mortel ne saurait soupçonner, s'attaquent à la masse atmosphérique comme à la parcelle de fumier qu'ils émiettent et réduisent encore, pour dispenser à profusion un même sel fertilisant. Ils ne sont au monde que pour produire, collaborer au renouvellement universel. Le soir, le matin surtout, baignés de nuit ou d'aurore, rafraîchis, ils s'efforcent jusqu'à se tuer. Mais ils se savent intarissables, si je puis dire. Et ainsi cette réalité est sans limite, cette action de toutes choses sur toute chose, qui va de l'astre étincelant à l'atome obscur. Car ces microbes, ces faiseurs de substance, ne peuvent se mul-

tiplier que mis en contact avec les agents de l'éther. Ils ont soif d'eau, d'air, de soleil. Sans eux ils s'étiolent. Sous l'effluve et la goutte ils pullulent et pullulent, au delà de tout ce qui est exprimable... A la fin de cette courbe de causes et d'effets, le cultivateur réapparaît. La terre, telle qu'il l'ameublit, ouverte à toute imprégnation, offre à ces imperceptibles, en chacune de ses miettes, des lits d'enfantement inouï..

Voici plus profond encore. Les plantes, qu'ils viennent du fumier, de l'humus, de l'engrais, n'assimilent que des éléments à l'état minéral et soluble, comme le sucre dans l'eau. Et c'est l'autre rôle de l'infiniment petit. De la matière organique il fait de la matière minérale soluble. Et celle-ci, par osmose et capillarité, pénètre dans la racine et la feuille, où, sous l'énergie solaire, elle ruisselle en sève élaborée... Et, dès lors, de l'inertie, de la décomposition, de la mort, sortent irrépressibles, mouvement, organisation, vie. Et le cycle éternel des résurrections nées des trépas recommence, se manifeste dans un pli de terre...

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