POST-SCRIPTUM
20 avril.
Je croyais avoir fini. Je reçois une série de numéros d'une publication intitulée le Génie rural, organe de la « Néoculture ». J'y trouve une méthode nouvelle de culture du blé. Je m'abstiens de la discuter. Je ne puis me former sur elle qu'une documentation livresque, étude que je considère comme aussi insuffisante que hasardeuse. Mais enfin les expériences tentées jusqu'ici, la méthode employée, l'idée dont elles découlent me paraissent intéressantes, originales, logiques. Je pense avoir compris. J'expose donc théorie et faits tout uniment.
La néoculture part de cette donnée : les matières premières se trouvent en quantités inépuisables dans le sol et dans l'air. C'est l'acide carbonique, c'est l'azote, ce sont les yapours d'eau, les principes organiqur-s, les
sels minéraux. Les uns et les autres triturés, mués, adaptés par les infiniment petits. Cette terre ainsi composée, ainsi baignée dans l'atmosphère, ainsi animée d'une vie organique pullulante, forme une sorte d'habitat, de demeure annuelle où le grain naît et croît. Là, accomplissant sa mystérieuse fonction, la plante reçoit, absorbe, élabore ces matières premières, et les rend en produits assimilables par l'homme. Il s'agit de mettre terre et plante en état d'absorber et de transformer le plus abondamment possible.
Le sol idéal, au regard des néoculteurs, est un sol non seulement ameubli en surface, mais encore travaillé, divisé, rendu perméable aux imprégnations solaires, aériennes et pluviales jusqu'à 60 et 65 centimètres, aussi loin que les racines de céréales robustes descendent, s'étalent et puisent. Après les labours qui malaxent et effritent, ils imaginent des afîouillements de plus en plus profonds, envahissant les couches successives de la terre, gagnant en intervalles à mesure qu'ils pénètrent, de telle sorte qu'au-dessous des lits émiettés de la surface soient créés des lits souterrains bouleversés et parsemés de trous espacés, comme faits par arrachements concentriques. Ils prétendent constituer ainsi
une masse entièrement travaillée, quoique inégalement, où la terre plus meuble du dessus coule, emplit ces espèces de bouches inférieures, sans les combler toutefois, ménageant à la plante des cheminements inusités, au plus haut degré favorables à son développement. Ici, la méthode marque un temps d'arrêt. Point de pause au reste mécanique. Les instruments nécessaires à ces opérations, qui ameublissent et déchirent, bouleversent et creusent, manquent encore ; ou bien leur prix de revient les rend pratiquement inutilisables. Il n'y a point de doute qu'ils ne soient un jour d'usage courant. Toute idée exacte de l'homme ploie la matière à l'exécution. En attendant, les néoculteurs s'adressent à la nature. Elle demeure l'éternelle collaboratrice.
Il est des plantes qui pénètrent, ouvrent, afîouillent la terre par la dilatation de leur tronc pour ainsi dire, et la sillonnent, la divisent par l'expansion de racines innombrables, laissant, une fois arrachées, un sol meuble en surface et parsemé dans sa profondeur d'excavations et de canalisations multipliées : ce sont les légumineuses. De plus, comme les racines pourrissent, elles abandonnent à la terre un poids considé-
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rable d'humus, elles excitent la vie microbienne en offrant aux animalcules des parcelles végétales en décomposition, elles émettent enfin des toxines qui, poison violent, destructeur des autres semences, cons* tituent un stimulant énergique pour les céréales. Gomment? Pourquoi? C'est un pli du voile jeté sur les affinités de la nature... Les plantes remplissent l'office attendu des machines. Les néoculteurs en font un usage constant. Par elles ils émiettent leur sol, par elles ils le travaillent profondément tout en le liant dans ses couches inférieures, tout en l'emplissant de terre pulvérisée, riche déjà d'humus et vivifiée de microbes. Toutes les légumineuses sont bonnes à ces fonctions, les betteraves surtout.
Vient l'époque des semailles. Les néoculteurs cherchent à la fixer. Elle n'est point indifférente, elle ne saurait être laissée à l'habitude, au rite ancestral réglé par le calendrier, les révolutions lunaires ou solaires, limitée à telle ou telle semaine. Non, le grain lui-même indique l'heure où il doit être enfoui.
C'est ce que les néoculteurs appellent l'époque physiologique. Elle est déterminée par le degré de maturité, et celle-ci se mani-
LES ESPÈCES ET LES OUTILS Ht
feste complète à la minute où la graine tombe d'elle-même. Dès cet instant et durant un mois et demi environ la graine possède et garde intacte sa plus grande puissance de germination et de prise. Il semble qu'il faille la livrer alors à la terre, vers la fin de septembre dans nos pays ou dans les premiers jours d'octobre. Le reste est affaire de pluie. A la première ondée elle germe. '.
Une autre question. Doit-on semer clair ou épais? Les néoculteurs répondent : semence moyenne. Semés épais les grains se nuisent, ils sont trop autour de la table, je veux dire du rond de terre où ils vont vivre ; semés clairs ils risquent d'être en nombre insuffisant, si l'on considère la quantité de ceux qui ne germent pas ou sont dévorés par les oiseaux. Tous ceux en un mot qui restent écrasés ou disparaissent dans la lutte pour la vie. Et ceci me rappelle une sentence d'un de mes vieux métayers : « Il ne faut jamais affronter la terre », parole qui peut se traduire ainsi : « Il ne faut pas refuser la semence au sol. » Expérience et science ne font qu'un souvent.
Nous touchons à présent au fond même de la méthode nouvelle. La néoculture regarde beaucoup plus un champ comme une
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terre à cultiver que comme une terre à ensemencer. Je m'explique : elle veut que dans une pièce de blé l'espace à cultiver l'emporte sur l'espace à ensemencer. C'est pourquoi elle sème en lignes : ligne simple, ou double, ou triple. Ces lignes sont à 0m,50 les unes des autres et d'axe en axe, et les tiges, par l'enfouissement exact du grain à la machine, à 18 ou 20 centimètres de pied à pied. Il paraît que le dispositif du blé sur ligne double est le plus productif. Parce qu'il laisse le plus de sol à cultiver, parce qu'il pare le mieux aux manquants par le remplacement du grain avorté ou dévoré par le grain jumeau, parce qu'il évite enfin de créer un fouillis de tiges nuisibles au développement. Cet inconvénient est fréquent dans les blés en ligne triple ; l'exubérance des pieds qui talent à l'extrême en atrophie une partie. Cette force, cette poussée de sève, cette exubérance de jet est due à la préparation du sol certes, mais surtout aux façons que l'on donne au champ, du jour des semailles au jour presque de la moisson : façons que la préoccupation du plus grand espace à cultiver donnait bien à deviner. De fait on butte deux fois la plante et précocement, on la bine ensuite tout le long de sa crue, toutes les fois que le sol semble
faire corps et se durcir, on la traite comme une légumineuse. Nouvelle plante sarclée dont on prolonge l'état de réceptivité, de nutrition durant toute sa végétation, en l'inondant de lumière et d'air, de principes fécondants, de vie.
Je me résume. Les néoculteurs préconisent un sol ameubli en surface, travaillé, divisé, afïouillé dans ses couches profondes ; une quantité moyenne de grains semés ; des semailles faites en ligne double, après quoi deux buttages précoces et des binages jusqu'à la fin : je l'oubliais, des semailles faites à l'époque physiologique. Ils espèrent arriver ainsi à une production nettement supérieure aux rendements accoutumés. Ils parlent de dix quintaux de plus à l'hectare. Ils ne rejettent aucun amendement. Ils convient tous les agents à concourir à l'élaboration du grain sacré.
J'ai dit que les instruments puissants nécessaires à la préparation du sol n'étaient pas encore au point. Ceux qui servent aux façons sont trouvés. Ils fonctionnent. Le mieux adapté à son usage est le « néobineur ». Cet instrument compte un certain nombre de socs sarcleurs et butteurs fixés à des barres-porte-outils et montés sur roues.
Ils sont articulés au point qu'ils épousent tous les reliefs du sol ; distribués sur le châssis, ils peuvent travailler indépendamment, série par série. Un cheval traîne, un homme assis conduit le néobineur. Enfin une direction permet de conserver exactement la ligne droite. On passe le néobineur jusqu'à ce que le blé ait atteint un mètre. Bien entendu, au moment voulu, un semoir et un épandeur d'engrais se montent sur le châssis.
Je n'ai vu que des photographies de blé en ligne double. Autant qu'en en peut juger dans le lointain de la plaque, cela donne l'impression de haies parallèles se dirigeant vers l'horizon. Haies épaisses, rigides, vêtues d'or, étincelant sous le firmament. C'est lorsque les blés sont immobiles, enveloppés de flamme estivale et « qu'ils épuisent sans peur la coupe du soleil ». Mais qu'on se les figure agités par le vent. Ils ondulent, s'enflent, bruissent alors, flots vivants de la terre, pareils aux autres, aux moutons de l'Océan poussés et dressés par le flux et que la brise hérisse.