DEUXIEME PARTIE
l'homme
6 mai.
Au milieu de ce domaine si longtemps abandonné, où les débris embarrassent la route facile d'autrefois ; parmi ces animaux acheminés déjà vers les sélections rémunératrices, ces plantes que l'expérience a triées, rejetées ou retenues, ces outils dont l'industrie multiplie les usages et les formes ; au bruit du monde rural nouveau, dans la rumeur des marchés élargis, voici venir celui que l'on a tant attendu, le survivant des jours brûlants, voici l'homme du front hier, de la terre sauvée aujourd'hui... La terre, jusqu'ici, avait gardé les siens. Les tribus nomades exceptées qui se battent et qui sèment, mais ne cultivent pas, tous les peuples comptaient leurs soldats et leurs laboureurs. Ceux qui fertilisaient le sol, ceux qui le défendaient. Deux groupes distincts se coudoyaient dans la nation. Et la protection du
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soldat était acquise au paysan, et le labeur du tâcheron acquis au combattant. Quand les feux s'allumaient de sommet en sommet, le soir, quand le cor sonnait au matin, ils appelaient à la fois les pasteurs et les serfs à l'abri des remparts de boue sèche ou de granit, et les cavaliers sur la ligne de l'horizon. En revanche, le tumulte apaisé, le paysan pourvoyait de nouveau aux besoins de l'homme d'armes. Les guerres modernes même ne mêlaient pas les vies, la province ou la nation n'y prenait part que par ses craintes et par ses vœux, le sort se fixait sans qu'elle aidât de sa population à l'arrêter. Et si, un moment, quelques lustres d'histoire révolutionnaire ou impériale, l'Europe plia sous la France ruée, et puis la France sous l'Europe conjurée, les deux groupes ne tardèrent pas à reparaître. Ici, l'homme des camps, et là l'homme des champs. Mais, à ce coup, tous les clochers de France s'ébranlèrent pour le tocsin ; toutes^ les portes s'ouvrirent devant ses fils se hâtant... Et celui qui revient contemple maintenant son enclos retrouvé... Et, la tête hors du casque, il prend le vent et sonde ses environs, et il sent que les destins sont changés : dans l'espace comme dans son cœur.
Combien de paysans sont partis ! La terre a donné 2 800 000 combattants. Calmes de pensées, de sentiments et d'efîorts, ils se sont battus comme ils labourent, ils ont gagné la victoire comme ils gagnent le pain : à la sueur de leur front. Seulement, cette fois, ce fut une sueur de sang. Parlez avec eux, tendez-leur la main. Vous saurez l'obscur instinct qui les a fait s'acharner. Quand ils virent l'exode des pays envahis : les femmes exténuées, les vieillards désespérés, les enfants silencieux, et puis les villages fumants, les guérets bouleversés, les troupeaux errants, les gens, les bêtes et les choses apparaissant sous l'allure et l'aspect familiers, mais rongés de soucis dont ils sentaient la profondeur, désemparés ou en ruines, toute la terre en un mot vivante et animée couverte de désolation, leurs bras se sont dressés, leurs poings se sont serrés, h* Aima parens, génératrice de leur être, en esprit et en chair, revêtit une face qu'ils ne lui connaissaient pas, émouvante jusqu'aux pleurs, et un immense attendrissement les saisit. Et une colère implacable et une volonté infrangible. On les tuerait, plutôt que de la fouler, de la tourmenter, de la déchirer encore ! Et l'épique pied à pied, unique dans les siècles, commença.
Il faut voir rentrer un poilu fils des champs pour comprendre. Sous l'habit civil repris, un ruban de guerre à la boutonnière, il se hâte par les sentiers les plus courts, ceux qu'il suivait à la chasse, à la pêche, avec ses amis ou sa promise. Il va vite. Pourtant, les gestes et les soins de jadis lui reviennent. Il prend le temps de cueillir une fleur à la haie, un brin rouge et blanc de chèvrefeuille, la fleur du pays. Il le met à la bouche et repart, les lèvres embaumées. Il observe d'un coup d'oeil les changements survenus. Le coin natal paraît grandi, les taillis ayant plus d'ampleur, les arbres plus de jet, les hautes herbes plus de fouet : marque des saisons révolues. Ici des champs ont fait place à des herbages, là des vignes ont disparu : signe des jours d'attente. Le soleil seul emplit ses yeux du même éclat. Il regarde, ravi, les choses chatoyer... La distance se réduit. Des labours qu'il longe, les vieilles gens au travail le reconnaissent. Ils le hèlent, ils lui font bonjour. Il poursuit. Et voici les premiers voisins. Il leur crie : « Vont-ils bien? » On répond : « Oui ! Oui ! » Il accélère alors le pas. Il court, il pousse l'huis, il est « à nouste », chez lui... On l'embrasse, on l'entoure, on lui rit. Sa mère reste à son cou, son petit