‹ Sur la glèbeChapitre 15 sur 27 · HO M ME · texte numérisé non relu

HO M ME

frère lui prend la main. Le père passe à la cave. Et l'on boit le coup du retour, de la réunion tant espérée. Et puis, on se tait. Les volées de la cloche retentissent une dernière fois dans les cœurs : celles de l'appel aux armes, celles du cri de la victoire. Ce fils les remémore, il les résume, il les incarne. On l'aime, on le bénit... Mais lui tourne la tête. Par les portes entr'ouvertes, une odeur chaude arrive, mêlée de parfums de foin neuf et de senteurs de bêtes. Un bœuf beugle : le garçon n'y tient pas. Il gagne l'étable. Il compte les bêtes. Ce qui finit de croître, ce qui vient de naître. Il retrouve, massifs à présent et superbes, les deux bouvillons qu'il avait accouplés, qui reculaient et bondissaient sous le joug imposé. Il passe entre eux. Il les caresse et les palpe, s'extasie, et comme l'un d'eux, son front puissant levé, le flaire et semble se réjouir, il prend le mufle noir entre ses mains et y appuie sa joue. Enfin, suivi du chien qui ne l'a pas quitté, il sort. La terre l'attire. Le père a compris. Il dit : « Viens ; je vais te montrer. » Les deux hommes, côte à côte, s'éloignent. Les vignes sont à leur gauche, les champs à la suite, en face, par longues pièces et c'est, à leur droite, la lande avec ses pins. Au delà,

sortant à demi de la ligne du sol, le clocher du hameau pointe vers le ciel comme un cyprès. Le fils ouvre lentement les bras. Mais il ne peut tout étreindre, il les laisse retomber. Et d'ailleurs le père parle : « Quelle misère ici sans « l'aîné ». Lui vieux, les femmes à bout, le petit trop enfant. Il n'a qu'à voir. Il pousse juste de quoi vivre. Le reste est inculte. » Et, recueillis et muets, ils abordent les sillons. La pénurie des moyens, le manque d'amendements, le retard des travaux se lisent dans chaque pli du sol. La sécheresse et l'épuisement envahissent le gras terroir, les plantes ont des pâleurs d'anémiées. L'aîné murmure : « Lou praoue bin, lou praoue blat », le pauvre vin, le pauvre blé. Ce mot pauvre lui monte des entrailles. Et soudain, comme un goût amer revient à la bouche, il retrouve le sentiment qui l'avait soulevé là-bas. Moins âpre, car ce n'est ici que léthargie, rien n'est gisant ou en flammes ; sans désir de vengeance et de châtiment, car il n'entend point de sanglots, car il ne voit point d'agonies. Mais le même apitoiement et le même amour infinis pour la terre revivent en lui. Ils sont profonds comme les générations qui l'en ont imbu.

Cette sorte d'envoûtement de la terre ne

les a jamais quittés. Les actes que comportent son travail et ses plaisirs, ils les ont repris, au cours de la guerre, ravivant chaque fois le souvenir qu'ils gardaient d'elle. Élever des tertres, creuser des fossés, drainer des eaux, abattre des arbres, construire des chemins ou des ponts de rondins, maçonner des abris avec des pierres et de l'argile, souffler des feux de brande, tailler des torches, demandez aux métayers isolés de nos Gascognes, aux terrassiers, aux bergers, aux résiniers, où donc ils l'ont appris? Comme vivre en sabots, une couverture pliée sur les épaules, une peau de mouton croisée sur le sein, sous l'averse ou le givre, dans la boue gluante? Et patienter, peiner, souffrir, « espérer », comme ils disent? Et aussi se dégourdir au soleil, rire aux éclats, rebondir avec le rayon, enfin prendre l'aubaine à portée? Les jours de calme, celui-ci, qui était chasseur de palombes, au plus haut de la forêt élevait une cabane de feuillages, attentif aux roucoulements de passage ; celui-là, qui braconnait, relevait le poil et la plume restés aux épines des fourrés ou des haies pour y placer un collet ; cet autre, pêcheur de gave, posait la ligne et lançait l'épervier. Les quelques balles qui sifflaient aiguisaient le plaisir. Et cet

oubli de l'heure, dans la nature un moment complice, rendait l'élasticité à ces cœurs rustiques. Tous ces Antées reprenaient force et souffle en touchant le sol...

La terre les a environnés plus encore. Elle n'a cessé de les appeler à elle. Dans les cantonnements, au repos, entre les relèves, ils vaquaient aux étables, aux jardins et aux greniers. Ils écoutaient le mugissement des taureaux, l'aboi des chiens parmi le piétinement des ouailles. Ils accomplissaient les rites ancestraux. Bien que, pour beaucoup, les saisons parussent troublées, le sol étant plus lent sous un soleil plus hâtif ou la nature prématurément engourdie, ils se mirent tout de suite au courant. Le paysan chemine partout du même pas. Ils semaient donc, fauchaient, moissonnaient. Et quand les hasards de la lutte, après l'inertie de l'hiver, les forçait à abandonner les champs déjà poussés, il leur semblait perdre deux fois le terrain, non seulement ce morceau vivant de la patrie, mais encore un lambeau plus intime, où le sol était leur par droit de fécondation, quelque chose de chez eux, comme une parcelle devant leur seuil... Ils portaient jusque sous le feu le besoin de vivre avec la terre. Dans les bandes laissées libres par les tranchées, à l'entour

des « cagnas », d'aucuns jetaient du blé ou de l'avoine emportée dans leur poche et, lorsque le grain commençait à germer, ils l'épiaient avec passion. Le premier frisson de son herbe les émouvait comme un bonheur. La terre enfin les a instruits. Du moins les poilus de nos contrées. Ils l'ont vue sous des aspects opulents. Des forêts vastes l'enveloppaient ici, mouvementées comme ses reliefs ; là, des moissons d'une richesse insoupçonnée, des herbages pareils à des mers intérieures débordaient ses horizons ; ailleurs, des arbres de jardin constellaient les enclos et les guérets ou berçaient des dômes de fruits le long des routes. Ils connurent des méthodes de culture plus rapides et plus complètes, des ensemencements plus économiques, des sélections variées, des assolements constants, partant des rendements élevés. Ils restaient « jaloux » devant 40 hectolitres de blé, 60 d'avoine, obtenus à l'hectare : parfois davantage. Et les fournées de betteraves enfouies dans les silos, les charretées et les charretées de légumineuses transportées qui permettaient la stabulation d'hiver, les emplissaient de curiosité. On leur disait que plus au Nord encore, en Hollande, en Danemark, dans cette Allemagne qu'ils

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