LES BRAS
24 juin.
J'ai toujours pensé que les bras remplissaient les fonctions les plus nobles de l'être humain. Par eux on combat et on protège, par eux on produit et on fonde. Là même où ils semblent intervenir le moins, ils disposent, ils agencent, ils emploient, ils manient. La machine la plus précise ne saurait se passer de leur concours. S'ils peuvent être remplacés comme action, ils ne le sont jamais comme cause ; ils restent les guides et les régulateurs. La plupart du temps, surtout aux champs, ils constituent les outils par excellence. Ils possèdent la force et l'adresse, ils ont l'intelligence innée du mouvement à accomplir, ils sont les serviteurs intimes de la pensée. De fait ils sont indispensables. Et, dans ce sens, les bras des paysans fécondent à la lettre le monde... Or, ces bras font défaut. La masse rurale a été dévastée par la
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guerre, fauchée comme une moisson, abattue comme une forêt. On a compté jusqu'à 65 pour cent de la population mâle des champs au front. Durant ce temps, une partie de la population féminine gagnait l'usine. Nombre de ces jeunes femmes ne sont pas revenues. La vie facile de la ville, le luxe, les plaisirs, sinon un travail mieux rémunéré, les ont retenues. Et les vieux parents épuisés de soucis et d'angoisses, les autres femmes, les enfants continûment ou prématurément fatigués, ajoutent à ce déchet de vie. Il manquait à l'agriculture cent mille bras avant la guerre ; il en manque, depuis, un million six cent mille. Chiffre éloquent.
Leur absence, à la vérité ne se fait pas sentir également partout. Il est trois sortes d'exploitations : le fermage, le métayage, le faire-valoir. Le fermier récolte et paie un loyer pour les terres qu'il cultive, le métayer cultive et partage les fruits avec le maître, le propriétaire cultive par lui-même ou par les mains d'autrui et garde le revenu. Les uns et les autres se divisent en deux groupes : ceux qui ont besoin d'aide, de main-d'œuvre
étrangère à la famille ; ceux qui se suffisent» N'habitant pas un pays de fermages, ignorant des nécessités et des difficultés de ce mode d'exploitation, je n'en traiterai point. Je suppose toutefois que le manque de bras doit s'y faire fortement sentir. Il est y souligné par l'obligation du loyer annuel à verser, il est aggravé par les vides que la guerre a creusés, comme chez nous, parmi les populations de saisonniers qui, chaque année, venaient se louer pour la fenaison, la moisson, la rentrée des légumineuses. Cette émigration saisonnière était telle que, dans les grandes fermes du Nord, des locaux séparés étaient spécialement aménagés pour ce flot renouvelé de travailleurs. Nous n'avons jamais connu cet afflux. Mais propriétaires de toute importance, nous n'échappons pas au besoin de recourir aux ouvriers de l'extérieur. Seul notre système de métayage, nos terres à moitié, nous préservent de les appeler en nombre. Quand la besogne nous déborde, quand les fléaux se prolongent, il nous reste la ressource de diviser nos biens en métairies.
Je considère le métayage comme une des solutions à donner au problème de la maind'œuvre. En ce qu'il n'y a pas à envisager le
manque de métayers d'abord, ensuite parce qu'eux-mêmes ne se préoccupent pas de l'absence de bras, du moins pour les travaux essentiels. Je connais des métairies de 15 à 16 hectares qu'un couple et un petit garçon tiennent sans peine ; d'autres de 30 à 35, de 60 à 65 hectares, où deux, trois, quatre hommes travaillent. Enfin, le métayer jouit d'une situation aussi avantageuse qu'honorable. Il apporte son expérience, son labeur, ses sueurs. En retour, il reçoit le toit, la terre à féconder, les semences à y jeter, les vignes venues ou les plants, les animaux de trait et de croît, un jars et ses oies, un dindon et ses dindes, les instruments agricoles, le bois pour la cuisine et pour la chambre. Il a l'usage exclusif du potager. Possession prise de la métairie, après inventaire, il devient immédiatement participant par moitié à tout ce qu'elle produit. La dîme perçue autrefois sur les grandes récoltes, vin, blé, maïs, avoine, a été volontairement abandonnée par les maîtres durant les années difficultueuses, au temps des maladies crytogamiques. Elle représentait la quote-part du métayer dans l'impôt et dans les réparations aux immeubles. Il ne reste des anciens us que les redevances en volailles et en œufs, signe
plutôt de reconnaissance de propriété, d'hommage au maître, que de droit de prélèvement.
On paie par moitié le sulfate de cuivre, les engrais ; on acquiert à moitié une paire de bœufs dans les cours de l'année ; on remet ensemble en état les outils endommagés ; on supporte également les pertes en animaux, en fruits, en semences. Tout le concours que l'on se prête est réglé. S'agit-il de reconstituer une vigne? Le métayer défonce, trace les allées, prépare la terre ; le maître fait creuser les milliers de trous pour les pieds, donne les plants, fournit les piquets : équilibre de dépenses établi par l'expérience.
Faut-il maçonner dans la métairie? Le maître solde l'ouvrier, la chaux, le sable et la brique, le métayer se charge des transports* La plus stricte justice préside lorsqu'il s'agit de choix. Le métayer une année, le maître l'autre, ou vice versa, suivant le roulement, choisit le plus beau cochon, par exemple, au moment du partage. Il n'y a qu'un mot pour désigner ce contrat : l'association. Avec tout ce qu'elle comporte de liberté, car elle dure un an comme cent ; tout ce qu'elle garde
d'indépendance, chacun sachant ses droits et restant dans ses attributions. Elle devient le plus souvent étroite et amicale. Des métayers et des maîtres vivent des générations côte à côte. Le chemin du château et celui de la métairie sont également familiers aux uns et aux autres. Les fils des deux toits vagabondent toute leur enfance ensemble sur les terres communes, comme des oiseaux de la haie jointive. Tant d'espoirs et tant de déboires sont ensuite partagés par ces enfants devenus hommes, que l'association, que le contrat s'étend de lui-même à l'existence entière. Les joies et les deuils sont mêlés. Les traverses aussi. Le métayer demande assistance, le maître demande des services. Enfin les événements importants ont les deux foyers pour témoins : les mariages, les naissances, les morts. Les noces et les enterrements sont l'occasion de manifestations publiques d'union. Qu'on me permette un souvenir.
Quelques mois après la mort de mon père, un de nos vieux métayers maria sa fille. 11 ne voulut pas qu'on dansât à l'a noce sans ma permission. Il avait été toute sa vie l'ami du disparu... Oh ! tout cela ne va pas sans heurts, sans récriminations ni sans fâcherie!»
Le contrat est assis sur le scrupule et l'honneur du métayer, sur la justice et la bonté du maître : et l'homme est en lutte éternelle avec lui-même. Cependant les signatures sont en général respectées. La terre nous attache et nous ramène les uns aux autres.
Reste le faire-valoir. Ici, l'on peut dire que tout cultivateur qui emploie une servante et un domestique se trouve en face du problème de la main-d'œuvre et des frais qu'elle engendre. Néanmoins, le petit possédant, celui dont la terre n'excède pas le travail d'une paire de bœufs, ce qui est une sorte de mesure de bien chez nous, a rarement recours à des ouvriers. Il existe dans nos pays une coutume séculaire : « lous aïdats », le coup d'épaule. Les petits propriétaires voisins se prêtent une aide mutuelle, lors des grands travaux. On fauche, on moissonne, on vendange, on dépouille le maïs, on laboure même de compagnie. Toute la bande travaille un jour chez l'un, un jour chez l'autre, et personne ne paie personne. On nourrit. Il y a toujours, pour ces aïdats prévus, un baril mis au frais, quelques chapons en volière. Bien manger, lorsqu'ils sont réunis, est la grande affaire des paysans. Puis viennent les siestes, l'été, et le coup de
vin du réveil, et, l'hiver, les longues soirées au coin du feu, en rôtissant des marrons.
Cette difficulté est autre pour les propriétaires plus importants. On l'affrontait jusqu'ici avec les ressources du pays. On gageait des domestiques à l'année, fils de cultivateurs ou de métayers, que leurs parents ne pouvaient occuper. On prenait des « brassiers ». Le mot dit l'emploi. On les établissait à proximité de l'exploitation. On leur donnait une maison, un enclos, jardin et bout de champ, 1 800 pieds de vigne à la suite, enfin le bois. Le lieu s'appelait la brasserie de..., un nom emprunté à la situation, à un fait de vie champêtre, à un ruisseau, à une fontaine : « lou Poun », « lou Paillasse », « lou Piche-Hère ». Comme argent, une paie journalière, la même été et hiver. Ils vous devaient leur travail, vous leur deviez de l'ouvrage toute l'année. Ils vivaient en famille, parmi tout ce qui croissait, bêtes et fruits, assurés du lendemain. Le dimanche, on les voyait visiter leurs parcelles, ou s'asseoir devant leur porte. Ils respiraient.
C'était avant la guerre. Depuis les gens gagés sont devenus presque introuvables, et les brassiers se font tirer l'oreille. Alléchés par les hauts salaires du moment, ces derniers
préfèrent établir n'importe où leur famille, pour un loyer réduit, et suivre une machine qui bat l'été et scie l'hiver, prendre à forfait des travaux de terrassements ou des coupes de bois, servir à toute main, tantôt ici, tantôt là, ou encore vivre séparés, pour peu que les enfants puissent être placés, la femme cuisinière ou fille de basse-cour, l'homme bouvier, tâcheron, vacher. J'en pourrais nommer qui se sont improvisés charpentiers ou maçons.
En attendant que la vie normale reprenne, que l'on retrouve des travailleurs, des brassiers surtout, utiles au bien moral autant que matériel du pays, je l'expliquerai plus tard, il est urgent de revenir aux habitudes de nos pères. Héritiers de domaines que la loi ne cesse de morceler entre nos mains, agitant, débattant comme nous les questions agricoles, nos pères s'étaient préoccupés de tout temps de faire doubler leurs gens. Et comme c'était aux jours de la grande abondance du pays, ils ne regardaient pas à la dépense. On mandait donc de la Navarre et de la Bigorre des « fossoyeurs » et des « hautainiers ». Des fossoyeurs pour l'entretien des fossés sans nombre qui séparaient les propriétés entre elles et les pièces dans chaque
bien, pour rétablissement d'abreuvoirs et de mares, pour le drainage des terres ; des hautainiers qui piquetaient, taillaient et liaient les hautains, plants abandonnés aujourd'hui dont chaque maison possédait un enclos, dit verger. Ils arrivaient fin automne. Ils fréquentaient les mêmes seuils, passaient d'un toit à l'autre, pareils à des cousins lointains qui viendraient rendre visite... Eux partis, on s'adressait outre-monts, on appelait de» Catalans. L'hiver régnait. On était au moment où l'on brouettait dans les vignes les amendements apportés sur les allées, où l'on entreprenait les défrichements. On ne connaissait alors ni défonceuses à bœufs, ni brabants ; pour la machine à pétrole, elle n'était même pas soupçonnée. On défonçait à la pioche. Ces Ibères, tâcherons infatigables, sobres, patients, se chargeaient de la besogne. Quant au brouettage, ils le regardaient comme un jeu. Rasés, le chef entouré d'un foulard de couleur, une veste de velours sur les épaules, une large ceinture noire aux reins, une culotte fendue aux genoux, et des bandes sur les jambes, et des espadrilles aux pieds, ils s'efforçaient, quelque temps qu'il fît. Les jours de pluie, ils jetaient sur leur dos une couverture pliée. De race, de cou-
tûmes et de vie semblables aux nôtres, parlant une langue proche de notre patois, de même foi que nous, ils se trouvaient tout de suite à l'aise à nos foyers. Ils avaient au reste aussi leurs toits habitués.
Bigourdans, Navarrais, Catalans, il ne s'agit plus de les embaucher pour des travaux d'entretien ou d'extension, mais bien pour les cultures essentielles, pour faire pousser le pain, pour parer à la pénurie des denrées alimentaires : car ce danger s'annonce. Non plus pour une saison, mais pour des mois. Tous d'ailleurs subissent chez eux des mortes-saisons qui les laissent libres. Et si, nos vignobles reconstitués, nous prenons comme jadis des Basques pour nous aider à les récolter, nous devrons chercher à les retenir à leur tour. Ils suivaient autrefois les vignes mûres comme les grives. Tout le jour, une petite serpette à la main, ils coupaient les raisins et les jetaient dans leur panier de bois, ou les foulaient dans les tombereaux, vendangeant deux par deux, homme et femme, avec cet air grave, ce regard lointain propre à la race, cette allure fière prise à hanter les monts. Le soir seulement ils s'aninimaient et dansaient. A trente ans de distance, je les vois encore tourner lentement
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accouplés, au clair de lune, en fredonnant un chant triste, tourner souples, les femmes à demi ployées, autour d'un bassin près de la maison. Et puis ils s'asseyaient sur le bord pour respirer la fraîcheur de l'eau et, soudain, se taisaient..*