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LE DENIER

10 août.

Il s'agit de salaire. La question est conv plexe. Car, ni un taux uniforme de paiement ne saurait être établi aux champs, ni un mode de rémunération identique, ni une base d'évaluation comme à la ville. Enfin, le salaire est alimenté par les recettes, essentiellement variables, sinon aléatoires en agriculture. Examinons chaque donnée. Le taux du salaire? Il faut dire tout de suite que la spécialisation ne tient que peu de place dans nos travaux. L'ouvrier agricole est en général à toute main. Le rendement constitue seul la base du calcul. Mais lui-même dépend du travail, de la difficulté à vaincre, de la force de l'individu, de sa générosité au labeur, de son expérience : ce sont ce que j'appellerai les causes internes. Après quoi le climat et les interruptions qui en découlent interviennent. Ce sont les conditions externes.

Ici, les mortes-saisons sont courtes, sinon inconnues ; là elles régnent une partie de l'année, où la terre, comme la fleur de Ronsard, est en proie « à l'excessive ardeur, à l'immobile gel ». L'inertie du sol est telle en certaines régions qu'elle force au renvoi des ouvriers. Partout on compte avec la nuit qui écourte, la pluie qui noie, la neige qui ensevelit, l'hostilité de la nature éternellement jalouse. Ainsi, d'homme à homme, de labeur à labeur, de climat à climat, des différences de rendements, partant de rémunération, toute une éch lie de salaires qui sont comme le jeu même des choses. Donc l'unification ne saurait être au plus que locale.

Joignez à cela que chez nous on nourrit fréquemment l'ouvrier. On lui sert les trois repas, ou celui du midi, ou celui du soir. D'aucuns ne donnent que le vin. Arrangements qui modifient le salaire versé en argent.

Ailleurs, la participation au bénéfice vient étendre ces différences. Elle constitue un mode de paiement individuel. Tel bouvier, fin laboureur, dont les mains paraissent assouplir la terre, reçoit la treizième gerbe de blé ou d'avoine au moment du battage ; tel vacher, ami de ses bêtes, heureux dans les misesbas, touche une part à la pesée sur pied.

Quant à ce berger, associé de son maître, il se trouve possesseur de tant de moutons par cent : car il se montre soigneux de la laine qu'il écarte des buissons, et tendre pour les agneaux : aux mauvais pas, il les prend sur ses épaules. De là, pour les uns et pour les autres, un salaire reçu partie en argent, partie en nature.

Et maintenant voici quelques raisons qui excluent l'assimilation du salaire des villes avec celui des campagnes : ce sont le coût de la vie, le prix des loyers, l'usure des vêtements. Un mineur, un débardeur, un cheminot ou un usinier, dans l'étroitesse des galeries ou des passerelles, dans le coudoiement du quai et de l'atelier, couvert de poussières grasses, exposé aux frottements, aux chocs des matières qu'il manutentionne, a vite mis hors d'usage ses habits.

Dans l'espace où il se meut, qu'il paisse ses troupeaux, manie la charrue ou attaque une parcelle à la pioche, le paysan reste libre de ses mouvements, et, s'il essuie la pluie, la neige, le vent, subit la boue, n'en ménage pas moins ses effets. La veste, le pantalon du

dimanche, dès qu'ils sont usagés, passent vêtements de semaine. Ravaudés, retournés, garnis de pièces, ils servent indéfiniment, comme les toisons des bêtes qui renaissent d'elles-mêmes. Le loyer, autre cause de dépense à la ville, est de peu de valeur aux champs. Encore aujourd'hui, chez nous, une maison, un rez-de-chaussée, bien couvert, avec deux chambres donnant sur une cuisine, un petit chai, un four à pain, une loge à cochon surmontée d'une façon de poulailler, un hangar et, autour, un enclos : un bout de champ, un bout de jardin, de quoi faire ses légumes et quelques pieds de maïs, le tout sain, fenêtres ouvertes au levant, « où vient la lumière », est laissé à 60 francs par an... Comparez avec la mansarde urbaine...

Pour la vie, quel qu'en soit le coût, elle reàte tout de même moins élevée. Et puis elle comporte aux champs des à-côtés, des privautés et des tolérances, des charités inconnues dans les agglomérations, qui réalisent nombre de menues économies.

On a trouvé, créé presque des grains, du blé et de l'avoine, à sève plus hâtive ou plus ardente, qui, jusqu'à l'extrême automne d'une part, jusqu'à la mi-printempps de l'autre, sont encore semés avec fruit, d'aucuns pré-

tendent avec un rendement égal à celui des grains à germination normale. Je puis signaler une avoine grise, dite d'hiver, qui s'accommode de terres déjà serrées par le gel. Il en ressort que les époques des semailles se prolongent bien au delà du temps accoutumé et que, si l'on considère la succession des travaux nécessités par la préparation du sol, les emblavages arrivent ainsi à embrasser une période de sept mois environ. On compte sans peine le nombre de bras inactifs jusqu'alors qui s'en retrouvent employés et celui des salaires qui en sont versés. Autant de soucis, autant d'angoisses et, peut-être, de misères épargnés. Toutefois, cette solution ne joue point partout, dans le temps et dans l'espace. Des mortes-saisons sont comme irréductibles, soit que la terre reste ensevelie ici, soit que la monoculture règne là. La culture exclusive de la vigne échappe seule, à ma connaissance, à cette conséquence. Hormis dans les vignobles soumis à l'inondation d'hiver, régime limité à quelques régions, l'arbre ruisselant verse l'aisance et souvent l'abondance autour de lui. Les soins qu'il demande, lui et son vin, d'un bout de l'an à l'autre : taille, façons, sulfatage, vendanges, lui attachent des populatioRs ferventes.

D'autres produits au contraire, la pomme de terre poussée aux rendements intensifs, la betterave destinée à l'industrie sucrière par exemple, véritables monocultures, engendrent par le roulement même des attentes obligées, des séries de jours creux. On préconise l'établissement de féculeries et de distilleries, non plus pour de vastes entreprises, mais pour un lot de petites propriétés, chaque fois que le rendement sera susceptible d'alimenter une chaudière ou de fournir à un tamis. L'aléa du marché sur ces produits, comme sur d'autres similaires, celui par suite des recettes que j'ai indiqué d'un mot au début, en recevront une égale stabilisation. Le maître n'hésitera plus à garder l'automne et l'hiver ses ouvriers du printemps et de l'été. Après avoir semé, sarclé, effeuillé, arraché ces légumineuses, ils s'occuperont à les transformer industriellement.

Ces quelques lignes écrites sur des contrées qui ne sont pas les miennes, je reviens à mon pays. Nous ne connaissons pas de jours creux. Il y a toujours du travail. Le problème de la rémunération ne revêt que deux aspects

pour nous : recette et paiement ; je veux dire l'alimentation des recettes, la juste application du salaire au travail et quelque chose de plus : le denier qui permet à l'ouvrier d'être dans ses affaires, de souffler. Nourri, logé, vêtu, lui, les siens, il faut qu'il puisse espérer se reposer, ou bien, l'appoint est à deux fins, parer au chômage imposé par la maladie, aux vicissitudes de son foyer.

Il ne doit pas craindre, s'il reste économe, de voir les dettes ronger son maigre avoir, la misère pousser sa porte. Le moindre incident suscite des perturbations dans la vie des pauvres gens. Manquant d'assises et de ressources, elle est tout de suite brisée dans son jeu, elle reste à la merci des caprices de l'homme, des fluctuations du marché ou du trouble de la société. Le crédit, cette marge des affaires, par quoi elles s'engendrent ellesmêmes, est inexistant pour le travailleur. Il s'arrête à l'aliment essentiel, au pain. Et, si l'ouvrier possède toujours quelque chose où le malheur a prise, il ne possède point assez pour répondre...

J'ai vu un de ces soirs rentrer un vieux paysan de mes environs. Très grand et osseux, de poil blanc, fatigué par les ans et la tâche, et le poids de lourds outils de ter-

rassier croisés sur son épaule, il allait le long d'un champ hersé de la veille, se découpant sur le couchant embrasé encore, il allait à grandes enjambées un peu fléchies, qui lui donnaient un pas oblique presque. Il me salua de loin. Je lui criai bonsoir. Et, tandis qu'il gravissait le raidillon de sa maison, je songeais à la dure existence dont il n'est jamais sorti. Depuis plus d'un demi-siècle il travaille, enfant, jeune homme, homme fait, vieillard. S'il a toujours gagné son pain, il n'a jamais rien gagné de plus. Parfois, l'avenir l'inquiète. Le dimanche surtout, le jour du repos, où il a le loisir de penser. Assis devant la porte, seul au monde, il regarde, il scrute à l'avance le fond de la vie qui lui reste à passer. Alors, disent ses voisins, il boit, il se grise un peu, non jusqu'à chanceler, car l'ivresse est ici une honte, mais assez pour perdre la notion exacte des choses, pour oublier un moment ce qu'il est. Et, quand le crépuscule tombe et que le silence gagne, on l'entend chantonner doucement...

Je ne parlerai pas des recettes. J'ai longuement indiqué les méthodes et les réformes que je croyais bon d'apporter dans nos terres pour obtenir des rendements qui paient.

Je m'arrêterai à ce denier du pauvre, à ce

supplément de salaire dû à mon avis au travailleur, la journée régulière versée, celle qui rémunère strictement le labeur, et que l'on base sur le cours de la vie dans l'année. Le meilleur moyen de recevoir ce denier, le plus pratique, est d'être intéressé dans le bénéfice. Non par une participation en nature à la propriété, comme je l'ai relevé en passant, au sujet d'un berger, mais par une participation au revenu net, doit et avoir établis.

Le droit de propriété doit être à mon sens absolu. Il n'y a jamais lieu de le partager avec qui que ce soit. Parce qu'il entraîne avec lui le droit d'autorité qui ne vaut, qui n'a d'action dans un domaine qu'exercé par le maître seul. Ce n'est qu'ainsi compris et conjugués, s'appuyant l'un l'autre et s'utilisant sur la masse du bien entier, que ces deux droits permettent d'aborder et de résoudre toutes les questions d'économie domestique, d'administration rurale, de relations commerciales relatives à la gestion d'une terre, et de diriger une exploitation en vue d'opérations ou d'extensions d'avenir.

Le revenu net, au contraire, le bénéfice, se prête à toute une échelle de prélèvements en faveur du travailleur. Prélèvements aussi variés qu'on le concevra : portant sur l'ou-

vrier lui-même, puisque tout le monde ne rend ni ne mérite autant, comme sur le bénéfice acquis, car plus on touche plus on peut> plus on doit ouvrir large la main. Cette participation paraît susceptible de produire d'heureuses conséquences. Elle pousse à l'émulation. Elle rappelle l'ouvrier au labeur, à l'effort, à l'ingéniosité dans la tâche, elle incline le maître à l'ordre, à la prévision, à l'essai. Elle assure entre eux la collaboration de l'esprit. Ayant un intérêt commun à la bonne exécution, ils mettent en œuvre qui, son expérience, qui, son idée, et s'incitent mutuellement à tenter telle méthode nouvelle, à employer tel engrais préconisé. L'avis monte aussi bien qu'il descend. Enfin, elle est bonne conseillère. En rapprochant les hommes elle crée de l'entente, de l'intimité elle écarte la jalousie et l'envie. Admis à con naître le roulement de fonds exigé par une terre, l'ouvrier voit ce qu'il en reste. Il ne suppute plus, il ne remâche plus en lui-même les gains énormes qu'il prêtait à son maître, qui prenaient à ses yeux des apparences illicites. Et, quand la nature s'est montrée avare ou dévastatrice, il comprend que l'homme, que le maître, n'est pas toujours à incriminer ; qu'il subit aussi le contre-coup de l'intem-

périe ou du fléau. Le pauvre a tendance à croire le riche plus fortuné qu'il ne l'est. Si vous lui dites que vous pouvez manquer d'argent, il hoche la tête, il n'est point convaincu. Intéressé, il apprend que, de toutes, la fortune agricole est la plus cahotée...

Au reste, cette participation laisse libre d'aller plus loin : d'étendre la solidarité, ou pour mieux dire, dans tout le sens chrétien, de faire encore la charité. Par elle, on ne compte point seulement l'argent, on le donne avec un sourire, une poignée de main, avec un peu de son cœur.

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