APRÈS L'AÏEUL
5 octobre.
Je viens d'assister, tout en flânant, à une leçon de labour. Un grand-père mettait pour la première fois la charrue aux mains de son petit-fils, gamin de quatorze ans. Quand j'arrivai sur le champ, le vieux plantait, au bout de la pièce, un long rejet de peuplier encore en feuilles, pour servir de point de direction à l'enfant. Le petit, absorbé, attendait, debout entre les mancherons, et les bœufs, l'œil miclos, pacifiques autant que puissants, ruminaient. C'étaient de vieux cheminots de la glèbe, choisis pour leur patience et pour leur habitude du sillon. On voyait que l'enfant refaisait en lui-même les gestes appris. Il avait d'abord lié les animaux. Il avait saisi le bœuf de droite le premier, par la corne intérieure, pour le placer sous le joug, appelé celui de gauche, qui était venu tout seul tendre la tête, et, tout de suite, tantôt en
enroulant la courroie autour des cornes, tantôt en la passant d'une oreille à l'autre, sur le front garni d'un coussinet de paille de maïs et de joncs, il avait serré fortement, assujetti le bois sur la nuque des bêtes. Non point sur le cou, où le joug peut blesser et rebuter l'animal, mais à la base des cornes, où il n'y a point risque d'échauffement. Et puis il avait ajusté les « courdils », les longues rênes qui, partant de la corne extérieure de chaque bête, « donnent un tour » à son oreille intérieure, et vont aboutir aux mains du bouvier. Et, quand on veut tourner à gauche on tire sur le courdil droit, et, à droite, sur le courdil gauche. Enfin, le grand-père avait avancé la charrue sur son petit traîneau, derrière lequel la chaîne d'attelage bruissait... Ici, l'enfant se brouillait un peu. L'outil comportait tant de parties. Les mancherons sur lesquels on agit pour conduire l'instrument, l'âge qui en est le corps, le talon qui en assure le glissement sur le sol, et le versoir pour coucher la terre, et le soc pour l'ouvrir, et le couteau pour la trancher, pour briser l'herbe et les racines. Sans compter la tringle de tirage et sa vis qui fait monter ou descendre le « gouvernail ». Importante pièce, par quoi se règle la traction, par quoi l'aplomb
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de r outil s'obtient... Un mot sur l'aiguillon avait frappé l'enfant. En gagnant le champ, le grand-père avait dit : « Ne jamais piquer sur les jarrets ni sur l'os, ni au sang : car on peut blesser ; ne jamais toucher sans avoir averti, sans avoir commandé : car on peut effrayer. Des bœufs, on l'avait vu, s'étaient emportés, « en mugissant comme le tonnerre »...
Cependant le grand-père avait rejoint son petit-fils. Il « plomba », il équilibra l'outil, indiquant qu'il faut descendre le gouvernail pour lever la charrue et le baisser pour la monter. Et soudain, d'un coup de main sur les courdils, il fit entrer bêtes et soc dans le champ : au pas, d'un bloc, comme mus à la fois. Et il enseigna encore que le talon devait toujours porter à plat sur le sillon ouvert et le fer travailler de niveau. Alors, guidé redressé ou appuyé du doigt, l'outil se fit léger, souple, maniable, oscilla et vibra comme un esquif sur des flots lourds, tandis que la terre, d'un mouvement égal, se couchait sous le versoir avec un bruit de soie froissée... Et Je gamin se passionnait à la besogne. Et il gourmandait les bœufs : « Chô, Marty ! », ralentis, Marty ; « haï doûn, Bouët », va donc Bouët ; et ne quittait pas de l'œil le
rejet de peuplier, là-bas. Et, du ciel, un soleil apaisé, un pur soleil d'automne s'épanchait, et les hommes, les bêtes, l'outil, passaient lentement sur le fond du paysage, une colline rousse parsemée de pins, et rien ne manquait à la scène, pas même la musique. La voix douce et timbrée de l'enfant, flûtée presque, chantait plutôt qu'elle ne parlait, relevée à chaque moment par le rire sonore, le rire enchanté du vieillard...
Je les quittai. En chemin, je songeai que le cycle entier des travaux de la terre, par quoi vient ce que l'on boit et mange, serait mis de même sous les yeux et sous les mains de cet enfant, versé pour ainsi dire en lui du cœur et de l'esprit de son grand-père. Il n'aurait qu'à puiser dans cette expérience, qu'à absorber ce savoir mâché, pareil à la becquée que l'oiseau donne à ses petits. Mais, tout cela ne représenterait encore que le rite ancien, l'initiation à peine renouvelée du mythe grec. L'obscurité, le mystère demeurerait sous le sol. La concurrence moderne impose autre chose. L'ouvrier agricole de nos jours, parce que son métier touche à beau-
coup d'autres, a besoin d'un enseignement multiple. La pratique, même séculaire, même heureuse, ne suffit plus. Méthodes, engrais, machines, connaissances géologiques, utilisations des ressources, sélections, il doit tout aborder, posséder sur tout, selon l'expression classique, des clartés. Même il sera bon d'envisager quelques spécialisations. Non du taylorisme : les ouvriers des champs ne sauraient être en général qu'à toute main ; mais, puisque l'outillage mécanique ne cesse de s'accroître, l'emploi des plus adroits ou des plus soigneux d'entre eux à la conduite des machines qui, dans les exploitations importantes, empruntent leur force à tous les agents connus, l'air, l'eau, la vapeur et l'électricité. Il faudra créer, en un mot, au point de vue de la culture, des contremaîtres, des sortes de chefs de section continuant dans le temps de paix le solide encadrement du temps de guerre, qui fut comme l'articulation de la formidable masse humaine mise en mouvement. Il y aura profit pour tous. Un ouvrier instruit et habile se paie plus cher s'il se place, et, s'il reste chez lui, transforme son bien. D'autre part, comme sur 36 000 communes en France, 20 000 sont rurales, le pays entier gagne à son tour à cette
plus-value individuelle. L'action de l'homme en société est toujours à double effet.
Qui donnera l'enseignement? l'État. Enseignement scolaire, enseignement post-scolaire. Celui-ci n'existe pas, celui-là est trop réduit à la fois et trop peu pratique. Trop réduit? J'ai indiqué d'un mot, j'indiquerai plus loin jusqu'où il serait bon de l'étendre ; trop peu pratique, en ce sens qu'il est livresque. Le paysan n'a que faire de tant de manuels. Dès qu'il lit, écrit, compte, il en sait assez en tant que culture générale. Il peut traiter de ses affaires, ouvrir un journal ou un livre le dimanche, régler ses intérêts de cœur. Au reste, il lit peu ou mal. La lettre le retient, l'esprit lui échappe. Si la question se complique, il s'y enlise, qu'elle soit intérêt, idée ou sentiment. Le paysan a besoin de voir et de toucher. La leçon de choses prend force de formule en son intelligence. Elle s'y incruste et, petit à petit, s'y dilate. Il convient d'insister. Les tableaux appendus aux murs des écoles, encadrés de baguettes, où les étalons de poids et de mesures s'allongent et se carrent, où des fruits écarlates, verts ou violets s'épanouissent coupés d'épis rayonnants, où des chevaux, crins au vent, galopent parmi des bœufs ou
des moutons attardés au pacage, tandis qu'un cochon erre en flairant le sol, qu'une bande de poules picore autour d'un coq haut le bec, c'est bien, mais démonstration pour démonstration, la nature vive, saisie et commentée surplace serait mieux. Un jour par semaine, un après-midi, quand le temps serait beau, le maître irait aux champs avec ses élèves. Il suivrait le cycle des cultures, de l'incubation à l'enfantement de la terre. Il dirait l'économie des choses, la série des préparations nécessaires, le rôle des agents atmosphériques, l'emploi des amendements naturels, ce qui touche à l'élaboration expérimentale des rendements ; et puis, les champs, les prés, les vignes connus en ces premières données, il traiterait des façons et des tailles spéciales, des méthodes nouvelles, des moyens de les appliquer, des progrès qu'elles assurent ; et ouvrant enfin le sol même, pénétrant jusqu'aux couches profondes, argile, marne ou sable, devant ces veines granuleuses aux divers coloris, il découvrirait la composition intime, l'essence des terroirs, il indiquerait ce qu'il faut y mêler, y incorporer de substances étrangères, animales ou chimiques, pour les reconstituer ou pour les stimuler, afin qu'il en jaillisse avec le suc, inépuisable-
ment, et l'aliment et la vie... Pour les plus curieux, il irait plus loin. Après les transformations dans la glèbe, il parlerait de celles où il semble qu'une sorte d'âme intervienne, et aboutirait à la sélection dans la fibre et dans la sève avec la plante ou le grain, et, avec la bête, dans l'os et dans le sang. Il révélerait la beauté et la valeur des races pures... Tout le monde accueillerait la petite troupe. Et le passage de ces enfants attentifs, venus pour prendre conscience de leur utilité future, laisserait au laboureur une impression d'encouragement et de gratitude.
Mais tout s'efîace. Comme les molécules remplacent incessamment les molécules en nous, les idées remplacent les idées. Le souvenir doit être entretenu. Un enseignement post-scolaire est à créer. Qu'il soit fixe et donné, par exemple, dans les cantons, ou ambulant, et rayonne dans les communes à annexes, il apparaît comme indispensable à l'avenir. L'hiver, le dimanche, il grouperait autour du professeur d'agriculture départemental les jeunes gens soucieux de conserver ou d'agrandir leurs connaissances, il les tien-
drait au courant des essais et des progrès. A la fin de ces leçons, pour les achever et pour leur donner plus de poids dans l'esprit, des concours agricoles s'ouvriraient avec la belle saison aux lieux où l'affluence du public les rendrait le plus instructifs ; les choses et les bêtes viendraient témoigner de l'excellence de la méthode, de l'outil, du choix.
Cela s'adresserait à la masse. Et je reviens à mes chefs de section agricole. Concurremment donc, en plus des fermes-écoles rétablies et multipliées, partout où la nature du terrain serait propice à des spécialisations ou à des sélections, ici plus favorables qu'ailleurs aux céréales, là à la vigne, plus loin à l'élevage, on réserverait des champs d'expérience où toute idée intéressante serait étudiée, développée, portée à son épanouissement. Là viendraient les chefs de section s'instruire sur place des théories et des applications, se perfectionner matériellement et intellectuellement, et, toutes généralités acquises, choisir telle ou telle culture, tel ou tel élevage plus spécialement de leur goût et de leur aptitude, où devenir maîtres et conseils à leur tour. Toute une pépinière de sujets humains s'élèverait à côté des plants
nouveaux à l'examen. Ils essaimeraient ensuite dans le pays.
Ce n'est point tout. Le développement des machines, appelées à fonctionner aux champs au même titre qu'à l'usine, amène à envisager l'installation d'ateliers à proximité des exploitations. Aujourd'hui, il faut courir. Qu'une machine quelque peu compliquée se détraque, et c'est l'immobilisation pour plusieurs semaines. Les mécaniciens manquent à la campagne. A la ville, où ils sont au reste peu nombreux, on prend la suite, on attend à satiété. La construction d'ateliers pour machines agricoles formerait le complément des champs d'expérience communaux. Ils seraient non seulement techniques, mais encore professionnels, c'est-à-dire qu'ils donneraient à la clientèle des notions de mécanique courante, des conseils et des avis suffisants pour la remise en état des pièces simples, qui n'intéressent point les parties vitales de l'outil. Le temps que l'on perd en courses chez le moindre forgeron est incroyable. De là encore, de ces ateliers, les ouvriers particulièrement expéditifs rayonneraient dans les exploitations au moment des grandes presses du travail.
Enfin, un dernier enseignement retiendrait une élite. L'économique s'y mêlerait à l'agricole. Le pays, comme un riche manteau fait de tissus éclatants juxtaposés, y serait montré formé de régions où, parmi les cultures séculaires, quelques-unes contribuent plus que d'autres à la rutilance et à l'épaisseur de l'étoffe. Comme les fourrages en Normandie, le blé en Beauce, la vigne en Côted'Or, le maïs en Bigorre. Que ce soit influence du climat, composition du sol, tra» ditions de la population, ou les trois ensemble. Il en serait déduit que, pour répondre aux demandes du régime économique futur pour lequel la rapidité des transports, le libre échange entre les zones de production, l'abondance des substances fertilisantes sont déjà escomptés, la terre aussi doit être spécialisée. Un avantage individuel considérable, un enrichissement collectif certain sortirait de cette formule : la terre, dans chaque région, réservée pour ce à quoi elle est le plus propre, pour une ou deux cultures intensivement poursuivies. Chacun apporterait ainsi à la masse commune un produit par-
ticulier, sélectionné, poussé au maximum de rendement, quasi inépuisable. Comme si, dans le pays entier, une sorte de division naturelle du travail alimentaire s'opérait, entraînant avec elle les fruits ordinaires à cette organisation...
Je ne puis terminer sans signaler l'exemple que donnent quelques-uns de mes jeunes amis. Faits officiers au feu, dans la grande pitié de la terre, ils ont pensé qu'ils devaient continuer à servir, à commander, et, par suite, à payer de leur personne. Tout en dirigeant, ils peinent avec leurs ouvriers. Ils mettent la main à la besogne. Seulement, par un reste de coquetterie d'hommes du monde, ils travaillent gantés. J'ai vu l'un d'eux manier la charrue. Debout, avant d'empoigner les mancherons, il chaussait ses gants d'un geste haut, de forts gants à larges revers, comme un chevalier-garde sur le point de dégainer...