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DE FIL EN AIGUILLE

7 novembre.

Instruit et rémunéré, si le paysan vit, si le paysan sait, est mis à même de concevoir, il reste encore incapable à lui seul d'entreprendre. Il manque d'avances à l'ordinaire en tout : en argent, en machines, en engrais, en étalons, comme en grains et en plants de sélection. Les posséderait -il, que sa prévoyance, que sa vue sur l'avenir devrait êtr<3 éveillée et aiguisée. A force de rester penché sur le sillon, il chemine l'âme et le corps marqués du pli professionnel, celui de la routine ou de l'insouciance. Il a besoin d'être sollicité, tiré de lui-même, encouragé. Il a besoin d'être pris par la main.

Il faut lui apprendre qu'il est possible de stabiliser ou d'agrandir sa situation, d'amortir ou de couvrir ses pertes, de trouver de l'argent, de bénéficier des facilités d'enri-

chissement à la portée de tous. On y parvient par l'union, par l'association et le groupement. Lesquels ont un nom en économie rurale : le syndicat ou la coopérative ; que l'une ou l'autre soit de production ou d'achat, de prêt, de consommation, de crédit. Deux types d'associations me paraissent particulièrement utiles, le syndicat d'achat et de prêt, la coopérative de consommation. On s'associe dans le syndicat d'achat et de prêt pour passer" en commun et directement, des commandes de toute nature agricole d'autant plus avantageuses qu'elles sont plus importantes, et pour trouver des avances ; dans la coopérative de consommation, pour acquérir en gros aux entrepôts même, des denrées d'alimentation, de combustible ou d'éclairage, à meilleur compte que chez les fournisseurs locaux. Il est toutefois une différence notable entre ces deux groupements. La coopérative fait de ses coopérants des actionnaires. La cotisation n'y est pas fixe, y peut atteindre plusieurs milliers de francs, d'où versement annuel d'un intérêt, alors que le syndicat n'accepte qu'une cotisation modique uniforme, et ne sert pas de revenu. Partant la coopérative présente un double avantage : acquisition de denrées à bon marché, et,

si l'affaire est bien menée, participation au bénéfice sous forme de revenu. Enfin les coopératives varient autant d'organisation que de but. D'aucunes fonctionnent comme meuneries-boulangeries, d'autres comme entreprises de construction, celles-ci comme caisses de crédit, celles-là comme sociétés de prévoyance. Je m'en tiendrai au syndicat, de ressort purement agricole. Il répond au reste aux besoins essentiels de la terre.

Voici des exemples... Vous êtes un paysan» embarrassé la plume à la main, gêné dans vos commandes, perdu parmi les formules nouvelles, sans savoir-faire, et cependant intéressé par ce que vous voyez autour de vous, soucieux d'améliorer votre bien... Un beau jour, vous mettez cinq francs dans votre poche, prenez votre bâton, et gagnez le syndicat de votre canton. Vous vous nommez, vous donnez quelques références, deux voisins syndiqués déjà vous accompagnent, on reçoit votre cotisation, on vous inscrit, vous voilà de la maison. Tout de suite vous trouvez réponse à vos embarras, aide, appui. On vous conseille, on vous instruit, on vous fortifie. Vous demandez des engrais? Aussitôt votre commande est prise, va faire nombre avec celles do même nature, liste déjà longue, et

dès lors vous bénéficiez des économies réalisées par le groupement qui, supprimant les intermédiaires, obtenant une diminution, vu la quantité commandée, payant sur voie de fer et sur voie de terre un tarif réduit consenti aux transports considérables, vous livrera superphosphates, nitrates, guanos, scories et autres, aussi près que possible du prix de revient. 'Ce n'est pas tout. Vous recevez une denrée contrôlée, franche de titre, exacte de dose, où l'aléa des mélanges est restreint au minimum. Enfin, je l'ai dit, vous avez été conseillé, pour peu que vous l'ayez voulu, vous employez votre engrais à bon escient, vous l'appliquiez où et comment il faut.

Une autre fois, vous désirez acquérir un outil, une houe, un brabant, une canadienne. Le syndicat joue de même à votre avantage et pour les mêmes raisons. Là encore on guide vos hésitations. On vous met en garde contre telle marque, on vous recommande telle autre. Un mécanicien vous explique le maniement de l'outil, vous dévoile son organisme, vous apprend les soins à lui donner. Et, comme tous, du président à l'ouvrier, sont souverainement indépendants vis-à-vis des constructeurs, abondamment renseignés

sur la valeur des marques par les expériences journalières des membres du syndicat, vous achetez de nouveau en toute connaissance et sécurité.

Mais les projets sur la terre naissent des projets, les progrès des progrès. Il vous vient à l'idée de défoncer pour reconstituer votre vigne. Votre père vantait le vin sorti de cette pente, au midi. Et, vous vous dites : Allons-y ! Cependant vous êtes insuffisamment attelé. Les puissantes paires de bœufs nécessaires à ce travail vous manquent. Vous retournez au syndicat. A force de grouper des besoins individuels, celui-ci a fini par représenter des intérêts généraux, et l'État, entrant dans son action, l'a aidé à acquérir des tracteurs. Il en possède dix, douze, tout un train de défrichement. Vous prenez rang. En mars prochain la machine, sauf empêchement du temps, dans les premiers jours, stoppera devant votre porte. Un coup de sifflet, et, du seuil, vous la verrez, basse sur terre et rigide, et toute trépidante, traînant son jeu de socs étincelants... Sera-ce cher? Bien moins que la traction animale. Et puis,

vous êtes de la maison ; on ne vous traquera point pour le règlement.

C'est fait. La trace des roues pesantes achève de s'effacer sur le sol défoncé. Le moment de planter va venir vite. Que planterez-vous? Mille avis vous sont donnés. Chacun d'eux court par quelque endroit.

Songez au syndicat. Tout y est à jour. Le8 derniers directs, les derniers hybrides, classés et numérotés, par séries comparées, le mélange de sève relevé, y sont signalés et étudiés dans les brochures éparses sur les tables, au long de tableaux de compilation où l'on consigne les particularités des type6. Vous en saurez le rendement, vous en connaîtrez le titre, la couleur, le goût. De plus des adresses vous seront indiquées : chez des gens sûrs, la plupart syndiqués comme vous. Au besoin, le syndicat se chargera de votre emplette... Empoignez donc votre pelle , et creusez bien carré, à angles bien vifs, les trous où butter la précieuse bouture, pelez joyeusement les piquets de châtaignier, tuteurs du cep futur.

Ce qui se passe pour la vigne a lieu pour le blé, l'avoine, les fourrrages. Le syndicat vous procurera toutes semences de sélection. Toujours à bon compte, de sève pure, de

germination forte. Soit d'une seule espèce, soit de grains mélangés, remarquables en général par leur égalité de volume... Je connais un syndicat qui, frappé de la restriction apportée par l'usage du trèfle à l'élevage des bêtes à cornes qui ne sauraient en manger sur pied sans risque mortel, fait campagne pour son remplacement par le lotier, fourrage similaire, originaire de l'Europe centrale. Il se consomme aussi heureusement vert que sec et peut rester en place six ans. C'est une haute plante, luxuriante, couverte de fleurs pourpres ou brunes, ouvertes comme des ailes soulevées. Elle appartient à la famille des papillonacées. Parce que ses fleurs, innombrables et palpitantes, ont l'air de papillons un moment posés, butinant au souffle chaud de juin... Mais, je m'égare...

Tout cela acquis, plus assis sur une terre mieux utilisée, assuré du lendemain, vous vous sentez « moins paysan », comme on dit ici. Et, l'instinct commercial naît en vous. Oh ! toujours par la terre, en spéculant sur ce qu'elle a de plus vivant, l'animal. Aussi bien, en . rentrant ce soir de visiter vos champs, vous avez vu courir le premier frisson printanier. Vos boutures bourgeonnent, les herbes pointent... Vous savez que les bêtes à cornes

ne cessent d'augmenter de prix. Et l'envie vous prend d'acheter une paire de bouvillôns ou de génisses, de les mettre à l'herbe naissante, le long des fossés, des chemins creux, dans votre taillis, sur votre lande, à la garde d'un des vôtres, en attendant de les paître dans le pré fauché. Ils doubleront sûrement de valeur. Certes ; seulement, l'argent fait défaut. Les derniers débours ont vidé votre bas. Vous frappez au syndicat. Vous exposez votre désir, vous vous réclamez du prêt agricole qu'il peut consentir, vous demandez 2 000, 2 500 francs. On vous connaît, on vous estime. On vous verse la somme. L'intérêt est petit : 4 pour 100, l'échéance retardée, c'est-à-dire remise au jour où vous pourrez vous acquitter. Vous avez fait le rêve de Perrette, mais, jusqu'au bout...

Après vous avoir muni, le syndicat fera mieux. Il vous défendra. J'emprunte la formule à celui dont je suis. « Pour sauvegarder les intérêts de ses membres en matière fiscale et autres... il sera formé un bureau spécial chargé de débattre avec l'administration toute demande d'exonération, de décharge ou de remise de taxe... » C'est une sorte de Providence intime, prête à intervenir en votre faveur auprès de l'administration, aussi

longue et tenace en ses chicanes qu'en ses errements. Bien entendu, il ne saurait s'agir que d'intérêts agricoles et fonciers.

Restent les fléaux. Qu'ils tombent du ciel ou sortent des airs. La grêle dévastatrice des champs, l'épizootie ravageuse d'étables. Là encore, des mutuelles, sous le nom de caisses rurales d'assurances, « associations de cultivateurs qui acceptent l'argent que l'on veut bien leur confier et en répondent solidairement sur tous leurs biens », se chargent de vous indemniser de vos pertes ou de les amortir. Je n'ai pas à indiquer que des sociétés similaires existent à côté : compagnies d'assurances contre la grêle, contre la mortalité du bétail. Les unes et les autres fonctionnent de même. Moyennant une prime d'assurance de 3,50 pour 100 pour le bétail, de 2,50 pour le blé, de 2,70 pour l'avoine, le fléau subi, la mort constatée, après expertise, vous rentrez dans une grande partie de vos pertes. Non sans débats, tiraillements, cela est humain, mais avec certitude, Je n'ose parler d'assurer la vigne. Avant la guerre, le taux dépassait 10 et 12 pour 100. Il ne s'est point arrêté là. Je sais, au reste, que, dans des contrées voisines, où de larges cours d'eau ont l'air, en dévalant, d'entraîner à leur suite

les nuages et la foudre, livrant le pays à des chutes de grêle quasi régulières qui déchirent les fruits et lacèrent le bois, les compagnies hésitent à assurer les vignes.

Ce serait tout, je crois, si deux lacunes ne demeuraient à mes yeux, dans l'économie rurale, je veux dire le manque d'étalons sélectionnés et la cherté des outils agricoles que j'ai appelés de remplacement, dont le type est le cultivateur. Les étalons des haras, mis à part, qui sont distribués à leur saison dans les centres d'élevage, les autres reproducteurs de choix, taureaux, béliers, verrats, font tout à fait défaut ou sont trop rares. L'État ne pourrait-il point en fournir? Non en créant d'autres haras, sources de dépenses inutiles, mais en confiant, dans les communes importantes, à des propriétaires-éleveurs connus, des sujets racés à qui, pour un prix modique, les femelles des environs seraient données. Posséder une bête d'origine, bénéficier le premier de la qualité de son sang, percevoir enfin les quelques francs versés par le public pour le service de l'animal, suffiraient à indemniser les propriétaires responsables. J'en

connais qui accepteraient la charge à ces conditions. Je n'ai pas à signaler les plusvalues que ces animaux apporteraient, tant par l'intensification de l'élevage que par le rendement des produits eux-mêmes en viande, en peaux, en laine ; car pureté et beauté sont synonymes chez l'animal de quantité et de valeur. Pour l'État, rentrant déjà dans une part de ses débours par la vente de la bête réformée, il ne laisserait pas, en outre, de gagner à la prospérité générale.

Les outils de remplacement, dont le prix atteint pour certains 2 500 à 2 600 francs, par le fait même, sont inabordables pour la plupart des cultivateurs. Je voudrais les voir amenés aussi près que possible des petites bourses. Je ferais encore appel à l'Etat : modérateur, régulateur. Pour cet objet déterminé, pour celui-là seulement, car il importe à l'alimentation nationale, je demanderais au constructeur de se contenter d'un bénéfice normal, d'écarter de cette livraison toute spéculation, si minime soit-elle. Au besoin, gouvernant pour des fins d'avenir, j'imposerais, je taxerais.

Un dernier mot : Il va sans dire que tout le monde a accès dans un syndicat. Le riche à côté du pauvre. Et ce coudoiement est à

souhaiter. De ces relations d'intérêts communs naissent des sympathies de classe à classe qui ne sont pas le moindre bienfait du groupement. Si j'ai insisté sur les paysans, c'est qu'ils sont voué3 à la solitude dans la vie, à la solitude des moyens, des expériences, des efforts, et que, suivant le mot de Musset :

Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœuri

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