LES SECOURS
20 novembre.
Il reste à prémunir l'ouvrier agricole contre la vieillesse, l'accident et la maladie. Ici, à mon sens, il conviendrait de lui imposer la participation aux retraites ouvrières, aux assistances mutuelles, comme d'imposer au maître l'assurance contre les risques professionnels. Le paysan est d'une insouciance de l'avenir inouïe en ce qui le concerne intimement, en ce qui touche son corps, les dangers qu'il peut courir, les besoins qui l'attendent. Tant que le paysan reste vert, alerte et hardi, et il va à l'ordinaire longtemps, tant que sa force, qu'il mesure chaque jour dans ses travaux comme dans ses jeux, se soutient, qu'il peut boire et manger à son gré, subir le froid, le chaud, la pluie sans fatigue, garder tête haute et pied d'aplomb, il n'a cure d'aviser aux surprises de la vie. Je connais
des hommes d'âge que leur poil blanc laisse ainsi certains de leur invulnérabilité. N'ayant jamais été malades, droits comme leur aiguillon, la bouche pleine de rires et de propos de jeunes gens, le teint fleuri, chantant le soir d'une voix sonore en rentrant du travail, ils accueillent d'un haussement d'épaules tout avertissement, toute allusion aux maux de l'existence, à la fragilité de la nature, comme s'ils gardaient en réserve quelque immortalité inconnue. Se blesser, être arrêté, traîner, mourir : ils n'y croient point. Ils vous disent : « Moi, il faudra me tuer à coups de pioche. » Leur répugnance à s'assurer égale leur insouciance. Verser tout le long d'une vie une somme annuelle, si petite soit-elle, sans être certain d'atteindre le terme de l'apport» ces soixante ans qui donnent droit à la retraite ; devoir le faire, se munir de timbres et solliciter des signatures ; songer que cet argent, en cas de mort prématurée, restera à l'État, ira à la collectivité, servira peutêtre à payer la rente de tel voisin, rival de tout temps, le paysan l'envisage et l'admet difficilement. Car, le secours promis par l'État à la femme, à l'enfant mineur de l'assuré décédé avant soixante ans, est loin de le décider. Il ressent à ce sujet une méfiance
invincible. Et si le maître, qui verse pour son ouvrier une cotisation annuelle égale, n'a pas souci de lui, s'il ne lui rappelle pas l'échéance, son homme vient une fois, deux fois, lui demander de donner sa quote-part, mais jamais davantage. Beaucoup, aux champs, ouvriers, métayers, domestiques, se refusent d'acquérir une carte de retraite, ou la jettent dans un fond de tiroir, ou la perdent. Il est bien écrit dans la loi : « L'assurance est obligatoire. » Du moins pour tout salarié de la terre. Personne n'en a cure. Qui donc saura si vous êtes assuré ou non? Qui donc vous forcera à vous assurer?... Il est aussi écrit pour la plupart, au livre de l'existence, que le vieux, impotent, est à charge, que, dans ce monde où chacun gagne son pain, une bouche inutile, fût-elle celle du père ou de la mère, semble dévorer une part indue de la miche commune, que la dureté du travail, de l'homme et de la terre émoussant les cœurs, l'abandon suit le manque de pitié. Ils le savent. Mais ils écartent cette pensée. Ils vont du même pas que leurs animaux, satis* faits comme eux de la pâture au jour le jour, confiants dans le renouvellement des choses. Ils regardent l'avenir comme l'horizon d'un œ.i également tranquille.
Pourtant les plus forts tombent comme leurs chênes, d'un coup, trop tard pour parer à l'abandon ou à la misère. Un certain âga atteint, on ne saurait en effet s'assurer ni retraite ni secours. Qui n'a rien versé n'a droit à rien. Qui n'a point fait acte de solidarité n'a rien à attendre des autres. L'humanité ne sait plus par où vous lui appartenez.
Il importe donc que l'État intervienne, quitte à presser en ce point sur la liberté de chacun. Le maître, tardant à verser sa quotepart, l'ouvrier lent à se munir d'un carnet de retraite devraient être mis en demeure de s'exécuter. Le maire, qui distribue et signe les livrets, connaît ses administrés. Par lui le contrôle serait facile. La liberté n'a cours que si elle ne nuit ni à l'individu ni à la collectivité. Laissez-vous un désespéré se suicider? Pourquoi permet trez-vous à ce tâcheron de se nuire par insouciance ou par imprévoyance, ou encore par entêtement? La question du reste est plus large. Il s'agit de stabiliser la situation de l'ouvrier de la terre. Afin qu'il s'attache, indéfectiblement, jusqu'à son dernier souffle au sol, afin que par cette fidélité, par cet amour enraciné, le pays produise incessamment, abreuve, nourrisse, habille ses enfants, ne reste point à la merci de l'étran*
ISfi SDR LA GLÈBE
ger. C'est comme un service national. Les moyens qui tendent à l'asseoir sont légitimes.
On m'objectera que celui qui ne s'assure point peut économiser s'il le veut, et placer ailleurs son épargne. Soit. Mais calculons. Un versement continu de neuf francs par an, durant 47 ans, de 18 à 65 ans, allocation viagère de l'État comprise, donne droit à une rente de 353 francs. Revenu égal presque à la somme totale versée par l'ouvrier, c'est-àdire à 483 francs. Où donc rendraient-ils autant? en biens-fonds? en valeurs? en capital vivant même? Sans aléas, sans risques, à échéance fixe? Car la terre acquise a besoin d'avances, la bête achetée de nourriture, et l'une et l'autre restent sujettes aux fléaux et aux accidents. Et la valeur est loin de ce revenu. Enfin, ce versement obligatoire inculque à l'ouvrier le souci de l'économie. En le faisant il se donne à lui-même un exemple ; il prend un pli.
L'accident incombe au maître seul. Une loi règle les modalités de l'assurance sur la responsabilité agricole. Elle n'est encore que peu appliquée dans nos campagnes. Jus-
qu'ici l'accident était rare aux champs. Habitué dès l'enfance au maniement de ses bêtes et de ses outils, travaillant à son pas, à son geste, rompu à sa besogne, usant de précautions instinctives, le paysan ne se blessait qu'exceptionnellement, limitait les risques à des maladresses, ne se trouvait pas en face d'un danger subit et grave, sinon mortel. L'emploi des machines a changé les conditions du travail. Machines que l'on actionne, que l'on conduit, que l'on surveille, que l'on alimente, qui coupent, battent, broient, écrasent, tirent ; aux organes inanimés, rigides et précis, tranchants ou dévorants, de poids considérable souvent, de force aveugle autant qu'irrésistible, incapables de s'arrêter à l'instant pour donner à l'homme la seconde nécessaire à échapper à l'accident ; l'entraînant au contraire dans sa marche ou l'enfermant dans son jeu, elles multiplient les causes de dangers. Et, meurtrières, ne le sont pas à demi. Ajoutez qu'elles fonctionnent la plupart du temps aux mains d'un personnel novice.
Des sociétés de responsabilité agricole se sont fondées. Elles assurent contre tous les accidents du travail. Elles versent à la place du maître assuré toutes les indemnités dues.
Les accidents sont divisés en trois catégories : blessures causant une incapacité temporaire de travail ; blessures déterminant une incapacité permanente de travail ; blessures occasionnant la mort. D'où dans le premier cas, allocation journalière versée au blessé; dans le second, rente viagère servie à l'infirme ; dans le troisième, dommages et intérêts attribués aux héritiers du mort. La Société discute le montant de l'allocation et sa durée, celui de la rente ou de la somme à donner à la famille. Il y a toute une échelle d'évaluations, basée sur la gravité de l'accident, comme sur l'âge, la force, le degré de parenté du décédé.
Il apparaît qu'il est du devoir des employeurs de s'assurer contre les accidents agricoles : car le côté pratique est évident. Beaucoup le sont, beaucoup hésitent toujours. Ici encore le contrôle manque. Il serait nécessaire. Il le serait pour les raisons humanitaires et sociales que j'ai signalées plus haut. La prime d'assurance ne saurait entrer en ligne de compte. Elle est de vingt centimes par hectare, quelle que soit l'importance de l'équipe employée sur la terre assurée.
Si l'accident est rare aux champs, si la vieillesse y est pour quelques-uns robuste et prolongée, la maladie y fait plus qu'autrefois des patients et des chômeurs. Soit que la vie y devienne comme ailleurs plus agitée et par suite plus épuisante, soit que les épidémies saisonnières venues des villes ou rapportées de déplacements de plaisir ou d'affaires, y propagent des germes de dégénérescence. C'est une constatation. Elle dure depuis cinquante ans bientôt. Les très vieux du pays, gaillards toujours, disent en souriant : « On ne fait plus les enfants comme de notre temps. » Si, cependant ; et, faits, ils sont mieux nourris, mieux soignés, mieux couverts. On ne rencontre plus, les jours d'hiver, des petits, filles ou garçons, errant à la garde des bestiaux, pieds nus dans la paille de leurs sabots, vêtus de nippes que le souffle du temps colle sur leurs membres, et poursuivis par la pluie sur la lande rase. Ils gardent toujours, car les bœufs qui pâturent par tous les temps sont restés vagabonds, mais ils sont chaudement habillés de bas épais, de robes ou de vestes de laine forte, emmitouflés dans des manteaux ou des châles rudes, d'où, toutes rougies par le vent, leurs petites frimousses sortent.
Adossés à quelque tauzin, ils s'abritent sous un vaste riflard de toile bleue aux baleines de bois, aussi au sec que sous un toit. Et le chien, blotti aussi, veille à leurs pieds... Quoi qu'il en soit, des secours mutuels ont été créés. Ils ne sauraient être trop connus ni trop multipliés. Ils n'ont pas encore une diffusion suffisante. Qu'on me permette de donner en exemple celui de ma petite ville, fondé par ma grand'mère. Celle que les paysans appelaient « Madame la Mère », non seulement pour la distinguer de ses belles-filles, mais aussi par une sorte d'hommage rendu à sa charité.
Le secours mutuel vient en aide aux femmes qui n'ont pas de quoi payer le médecin et le pharmacien, et qui ne peuvent supporter le chômage imposé par la maladie. Le mot mutuel indique le principe. Les sociétaires se soignent et se veillent entre elles, s'aident, se réconfortent, se consolent. Elles paient en commun soins et remèdes, donnent à la malade 2 francs par jour durant sa maladie, et un franc durant sa convalescence. En cas de mort, elles rendent les derniers devoirs à la disparue, assistent à son convoi, et règlent les funérailles.
Le secours mutuel est dirigé par un bureau
formé d'une présidente, d'une vice-présidente, d'une trésorière et d'une secrétaire. Il est composé de membres honoraires ou fondateurs, et de membres adhérents. Parmi ceux-ci, le bureau désigne des femmes, sûres et clairvoyantes, appelées visiteuses, qui vont voir les malades. Chacune d'elles a un quartier sous son contrôle. Le bureau est nommé à vie par l'assemblée générale des sociétaires ; les visiteuses vont tant que leur force le leur permet. Le bureau administre la société et ses fonds, alimentés par la cotisation de 2 francs par mois des membres adhérents, par la cotisation égale ou supérieure à leur gré des membres honoraires, et parles dons ; il maintient et applique les statuts, traite avec l'extérieur.
On ne peut entrer dans la société qu'avant trente ans. Si une titulaire quitte momentanément le pays et désire demeurer dans la société, elle envoie sa cotisation chaque année, ou s'acquitte de tout à la fois à son retour. On fait partie à vie du secours mutuel. Cependant on en peut être exclue : pour immoralité, vol ou scandale. Le bureau connaît de l'indignité, juge et prononce. Il le
fait discrètement. A rassemblée générale, au moment de l'appel des membres, l'indésirable n'est pas nommée. C'est le verdict. Et l'exclusion reste définitive. Enfin il y a des amendes. En devient passible qui ne veut pas ou ne peut pas soigner ou veiller, qui manque aux funérailles d'une sociétaire.
Le fonctionnement du secours mutuel est simple. Dès qu'une sociétaire tombe malade, elle fait prévenir sa visiteuse, Celle-ci avise le médecin. La maladie constatée, le médecin ouvre et signe une feuille de journée. On la clôt à la convalescence. Le même médecin fixe alors la durée du secours de convalescence. Durant la maladie et durant la convalescence, la visiteuse, deux fois par semaine, contrôle et surveille.
Ainsi ces femmes, comme toutes leurs pareilles, les plus complexes et fragiles des êtres, les plus soumises aux douleurs du corps, aux angoisses du cœur, trouvent à leur portée, aussi humbles soient-elles, assistance et affection. Le réconfort ne leur manque jamais. Aux heures de la fin même il prend une forme émouvante. Partout on allume les flambeaux bénits, partout on ferme les paupières. Ici, où ces femmes sont amies d'enfance, ont partagé joies et peines, pris époux et enfanté
côte à côte, les liens de toute la vie paraissent se resserrer encore au moment où elle s'éteint dans l'une d'elles. Avec une tendresse fraternelle, avec une douceur infinie, elles aident le cœur qui se déchire à s'apaiser, l'âme qui bat sur les lèvres à s'exhaler. Et l'agonisante, de minute en minute plus oppressée, en ce bercement de prières et d'amour, subit moins le frisson de la dernière demeure où elle entre, de la demeure solitaire et glacée, et si basse que l'on touche le faite avec les sourcils...
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