SALUT A LA FRANCE
21 décembre.
J*en aurais terminé avec les conseils, tels que je les entends, limités aux choses de la terre, s'il n'y avait encore à se préoccuper aux champs de l'hygiène du corps, des besoins de l'esprit et de l'âme. Le paysan a longtemps passé pour un rustre ignorant, fermé à toute impression ou toute sensation autre que l'émoi demi-instinctif éveillé en lui par le sol. Nombre d'écrivains l'ont fait se mouvoir, sentir et respirer comme une sorte de bête supérieure, en qui l'animalité finissait toujours par dominer.
A peine sortait-il de la glèbe ou de la chair, ses sentiments réduits à des frissons d'épiderme, semblable à quelque Priape antique aux pieds éternellement enfoncés dans le limon. Certes, je connais le paysan, insouciant, méfiant et entêté, âpro. matériel, plié
au physique et au moral sous la fatalité de la vie, après tant d'espoirs et de calculs déçus, en son impuissance devant les forces naturelles, mais je l'ai vu aussi, je le vois tous les jours tenace, courageux, ingénieux, dur à la peine, dur au mal, digne et noble souvent, attaché à son foyer, l'âme toute mêlée à sa terre, non point enlizée, liée par une fidélité, par un amour incoercible où il entre une telle part de générosité, de spiritualité, qu'il est allé mourir avec joie, avec passion pour elle...
Gagnez une métairie. Je ne dis pas en hiver, un jour de bise et de pluie, où la fumée rabattue sort par les portes inégales, que tout gémit flagellé ou suinte imbibé d'eau, allez-y au renouveau, sous le soleil, quand le magicien se répand : revêtant de pourpre somptueuse le vieux chêne rugueux, glaçant de rose ou de vert lumineux l'eau croupie des mares ; ou quand il ruisselle en nappes d'or pâle. Il arrive mal à sécher le chemin creux qui y mène, à réduire le fumier étalé sur l'aire, dans la cour, sur le seuil ; à épuiser le .purin aux abords de l'étable, à fouetter les miasmes, les ferments animaux autour des murs ; à balayer enfin de ses rayons tout cet air appesanti, lourd de buées organique»
éparses. Entrez maintenant. Là encore il reste impuissant. A travers ce couloir de terre battue, dans ces pièces aux cloisons de torchis, basses et encrassées, où les armoires touchent la poutre, par ces fenêtres pareilles à des brèches, il se glisse comme un pauvre filet de jour qui danse tout de suite avec la poussière. Et, sur les chevilles où ils sont pendus, les vêtements ont un aspect de hail* Ions, et les casseroles au-dessus de l'évier, les sabots devant l'âtre, les pains sur leur planche, des figures de choses engluées, et si, d'un taudis à l'autre, une porte s'ouvre, une malle qui bâille apparaît, noire d'ombre comme un cercueil. Rien de sain, rien de clair, rien de gai. Dès que le jour tombe on y rôde à tâtons. L'heure sourde y sonne comme lointaine. Le rire des enfants n'y connaît pas d'échos... Et, pêle-mêle, âge et sexe côte à côte, le6 « anciens » dans les réduits, le valet, s'il y en a, sous l'escalier aménagé en soupente, on naît, on vit, on meurt là..,
Les nouveaux ménages aspirent à du confort. De toutes parts autour de moi les jeunes hommes se marient. Échappés à la mort, par une détente naturelle, ils se sont jetés jusqu'ici dans la vie retrouvée, la vie sans hasards, livrés aux attirances charnelles de la terre.
Ils l'ont savourée, dévorée, épuisée. Ce fut une ruée de tout leur être, quelque chose comme une chevauchée de centaures. A présent assagis, rendus à leur, tempérament sensible, ils laissent la tendresse fleurir en eux. Comme Adam ils trouvent qu'Eve est belle et, une seule par le vaste monde les retenant désormais, le tête-à-tête de l'Éden recommence pour chacun d'eux. Et l'élue, ils la mènent à leur bras, à la face de Dieu et des hommes conviés, au plus profond de ce toit paternel où, prenant le fil des générations, ils partageront avec elle et la peine et la joie jusqu'à l'éternité...
Il faut leur donner un logis : sain, commode, aéré, riant, où ils soient heureux de conduire l'épousée... L'animal s'ingénie à capitonner l'abri où il va mettre bas, l'oiseau emplit son nid de son duvet arraché... Si l'on travaille dans des demeures anciennes :
abattre, distribuer de nouveau, ouvrir sur la meilleure exposition, élever les plafonds, carreler, séparer des étables. Afin que l'air, la lumière et l'eau y puissent être déversés, afin que le souffle humain s'y mêle seul, loin de l'haleine animale. On ne peut faire davantage. Nos vieilles maisons n'ont point de fondements. Elles reposent de plus sur l'ar-
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gile. Celle-ci joue. Toucher aux murs, les élever serait les exposer à crouler; déjà les fentes s'y multiplient. Si l'on construit, le plan s'indique de lui-même. Un rez-dechaussée, une maison carrée ou rectangulaire, orientée sur les Pyrénées. Ainsi les grands vents de l'ouest ne la prennent qu'en écharpe, ainsi tout le soleil l'enveloppe longuement. Dès l'abord un auvent. Là, à midi, le soir, au retour du travail, les sabots, les habits et les toisons mouillés, les outils de main seront déposés. Puis, sous ce couvert, la porte d'entrée ; puis un corridor, régnant d'un bout à l'autre ; puis une porte de sortie sur le pressoir et le chai. A droite du corridor, vers l'exposition froide, la cuisine, salle à manger avec accès sur le dehors et, à la suite, la laverie, la buanderie, le débarras. A gauche, ouvertes vers l'astre en chemin, les chambres, celles des parents, celle du jeune ménage, celle des filles, celle des garçons. Et partout des carreaux sur le sol, des cloisons de briques séparant les pièces, de hautes fenêtres, des plafonds de bois, lames douvetées formant aussi plancher du grenier, et, du blanc, du lait de chaux sur les parois, qui assainit, éclaire, égaie. Une maison vibrante de rayons, peuplée d'échos.
Pour les communs, établis à quelques mètres et parallèlement à la cuisine d'où les gagner facilement dans le va-et-vient des soins à donner, des pâtées à porter et de la surveillance à exercer, leur division est imposée par l'usage même : hangars, étables, poulailler. Au-dessus les fênières. Enfin, si la métairie comporte des valets, une chambre sera aménagée à l'une des extrémités de l'étable. Les valets habiteront là, à proximité de leurs bêtes, en cas d'accidents la nuit, afin de leur donner à manger ou de les joindre sans retard le matin, ou de vider les litières.
Quant aux entours, plus de cloaques, de caniveaux empuantis, de mares chargées de purin, de sol imbibé de déjections animales mêlées à de la paille piétinée, d'amas de détritus fumant : une aire lisse, couverte de thuie fraîche coupée l'hiver, libre et balayée l'été, où, dans le ronflement de la batteuse, Je grain blond pourra rebondir sans se souiller.
Vers ce logis, baigné de jour, flanqué de son jardin clos d'aubépine, ou derrière la haie, parmi les légumes charnus et la vigne en grappe, les touffes de roses et les faisceaux de lis se balancent, le paysan au travail se tournera souvent. Il l'aperçoit de presque
tous ses champs. Quand le vent porte, les bruits de vie qui en sortent lui arrivent comme une fanfare : chant du coq, meuglement des vaches, aboi du chien, appels des gens ou rires des enfants, voix et cris sonores, jetés libres dans l'espace ouvert. Et, à midi, l'angélus tintant, sachant que la soupe est servie, à côté d'une bouteille claire sur la table lavée, devant le feu joyeux ; le soir, quand les labours commencent à se confondre, imprégnés peu à peu de nuit et de rosée, dès que la lampe làbas allume son étoile à la fenêtre, point de feu tranquille qui dit le repos, la causerie auprès de l'âtre et le baiser avant le sommeil : ayant subi le froid, le chaud, la poussière et la sueur, il montera à grandes enjambées, les yeux animés, satisfait, pour trouver :
Sa femme qui l'attend sur le seuil entr'ouvept..
Il s'y plaira. If s'y attachera. Le dimanche, avec ses amis, il y trinquera en jouant aux cartes, ou y fumera sa pipe en devisant, ou seul, après un tour fait à l'enclos verdissant, à l'étable où les bœufs dételés ruminent, la femme et les enfants à vêpres, il y musera, peut-être un journal ou un livre sous la main, il y lira, croisée ouverte. Le cabaret lui semblera plus lointain.
Ici commence ce que j'appellerai l'hygiène intellectuelle et morale... Qu'il ait un livre ou un journal sous la main, peut-être il lira... et c'est une préoccupation nouvelle qui s'indique aux champs. L'école quittée pour la dernière fois, adonné tout entier à ses travaux, si ce n'était un quotidien ou un hebdomadaire servi gratuitement à certains moments de la vie publique, le paysan ne lirait plus. Mis au courant des incidents politiques, des questions professionnelles, par les conversations tenues ou entendues les jours de foire et de marché, aux fêtes patronales, aux courses de vaches, qui sont ses réunions à lui et qu'il fréquente assidûment, il ne chercherait pas plus loin. Au reste, il n'est pas sans quelque méfiance vis-à-vis de « l'imprimé ». Il dit volontiers : « Ce sont des mensonges. »
Les jeunes gens, aujourd'hui, reviennent de cette prévention. Ils ont tant vu lire et parfois tant lu dans les tranchées ! Mais, je l'ai dit précédemment, le paysan lit mal en général. Il s'agit donc de le pousser dans ce désir d'instruction par le livre, et de lui offrir des écrits simples, clairs et bons. Chaque commune devrait posséder une bibliothèque destinée au paysan. Ouvrages de métier, aperçus et leçons agricoles, exposés scienti*
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fiqucs et mécaniques, vues sur la terre, la plante et l'animal : ce serait le premier rayon. Au milieu, se trouveraient des récits d'histoire, où les grandes figures françaises passeraient, où les événements importants feraient date, récits courts, pittoresques, imagés ; et aussi des tableaux de géographie, limités presque à des relevés de production par zone et par pays ; et encore quelques romans champêtres, idylles ou élégies ardentes et mélancoliques, que la race toujours énamourée aime tant ici, œuvres de souffle chaud mais sain. Enfin, sur la planche d'en haut, de minces recueils pour l'âme seule : pâture d'une élite, de ceux qui ont beaucoup enduré, de celles qui ont beaucoup pleuré, qui sont las, dont le soir vient, et qui s'orientent chaque jour davantage vers le vrai et le bien, vers Dieu... Assez, ailleurs, le paysan trouvera des feuilles haineuses, calomniatrices, fratricides, obscènes ou impies, pour lui fouetter la bile et lui empoisonner le sang... Qui ne se contenterait pas de l'enseignement oral et expérimental dont j'ai parlé ; qui voudrait étancher son esprit ou son cœur, rafraîchir son âme, y viendrait, se pencherait un moment sur ces pages, comme sur des sources profondes, filles du ravin natal.
Ce qui jaillit du sol chez nous, c'est la musique. Toutes nos populations chantent. Le son instrumental ou vocal ne cesse de les émouvoir. Les fanfares et les orphéons s'étaient multipliés avant la guerre. On chantait, on jouait aux fêtes communales et paroissiales, aux enterrements, aux mariages, au cours des bals et des dîners, aux champs, le long des routes, au travail, au repos, pour les autres, pour soi, dans la joie, la douleur, l'angoisse ou l'espérance : les chœurs se divisaient d'eux-mêmes en parties, et les airs chantés, venus du fond des générations, gardaient parfois des vibrations tristes et pathétiques à faire venir les larmes. Souvent le soir, après un beau coucher, un chant de hautbois montait d'une métairie assoupie, une voix de femme, chaude et pure, emplissait le ciel sonore d'échos limpides. On répétait des soli. Ceci est à ressusciter. La joie est un peu morte, noyée dans tant de sang... Et puis on se voit, on se fréquente, on se groupe pour chanter ensemble ; la vie y gagne en aménité, l'onde harmonieuse amollit les cœurs en les baignant.
J'achève sur un souvenir. Il date du printemps de 1914. Le maître Paul Lacôme, revenu parmi nous, près de ses pères, avait
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créé dans notre coin un théâtre populaire. Le charpentier du pays bâtissait la scène, le plâtrier brossait les décors, le tailleur coupait les costumes. Pour ténor le boucher, pour baryton le maraîcher, pour basse chantante le marchand de volailles, et, comme soprano, la femme du sellier, celle du maréchal ferrant comme contralto, et ainsi de suite dans la troupe entière. Le maître répétait, mettait en scène, retranchait, ajoutait, adaptait. Le jour du spectacle, il était au piano. On venait de toutes parts. : des villes proches, du chef-lieu voisin. On entrait dans une salle ruisselante d'acétylène, vaste chai désaffecté, qu'un peuple envahissait. Une attention muette, un frémissement unanime régnaient tout de suite. Et puis les applaudissements crépitaient. La Fille du Régiment clôtura, cette année, la saison. A la fin, quand l'actrice chanta le Salut à la France! toute cette foule fut debout, toute cette foule entonna le refrain. A ce moment, la large porte du dehors s'ouvrit. Et le salut, l'ardent salut jaillit du seuil, s'en alla dans l'espace, portant aux cieux le cri des cœurs. Ce fut comme une veillée de sentiment, avant le corps à corps immense...