LE POT DE BASILIC
25 janvier 1921.
L'aboutissement de ces études, on l'a pressenti, est le foyer rural, stabilisé, agrandi, enrichi, qui, assis et prospère, fixe l'homme et le multiplie. Là où l'homme est le plus utile, où il alimente ses semblables. Mieux, où le monde a commencé, recommence toujours, et peut seulement continuer. L'avance de la création est la terre cultivable. La terre végétale est de formation humaine. Si le labeur et l'intelligence, la vertu de l'homme faiblissent, la terre s'épuise et se stérilise. Et lui-même ne tarde pas à décroître et à disparaître. On peut dire que la civilisation suit ces mouvements de progression ou de régression. Et, pour prendre une figure qui précise l'idée, ce n'est point Thèbes, Babylone ou Carthage qui a apporté sa terre, et partant sa civilisation, c'est la terre fécondée par le
soc qui a germé ces villes illustres, leurs arts, leurs industries, les fleurs de leur vie policée, et les a fait dominer sur le désert. Dès que le labeur de l'homme a fléchi autour d'elles, le désert aussitôt les a assiégées, et puis il a tout nivelé, sous les houles intarissables de son sable muet.
Cette fonction procréatrice et conservatrice de la terre n'a jamais été plus visible que de nos jours. Le paysan ne s'y trompe pas. Par un instinct, aussi sûr en lui qu'invétéré, il s'ingénie à acquérir de la terre, par achat, par échange, ou, s'il ne le peut, si sa condition du moment en fait un partageant, il cherche à se créer des titres à la possession en demandant une plus large participation au revenu. Le symptôme ne cesse de s'observer. C'est, à ses yeux, une sorte d'acheminement progressif et légitime vers la propriété. Il ne perçoit point la différence radicale entre l'associé aux fruits, quelque avantagé qu'il soit, et le possesseur du fonds. Mais passons. Depuis la guerre surtout, cet appétit pour la terre s'est aiguisé. La plupart des combattants ont connu au front l'inanité de l'argent. Ils eurent faim, les premiers temps, la poche pleine de monnaie. On ne se repaît point en effet de papier, on ne se ras-
sasie pas de métal. « Le moindre grain de mil » ferait mieux l'affaire, je veux dire le plus petit morceau de pain trouvé. Et puis la hausse actuelle de toutes choses inquiète le paysan. Il comprend que la pénurie des matières premières en constitue la raison principale. Mais ces matières premières, du moins celles indispensables à la vie, en dehors même du boire et du manger, sont aussi fruits du sol. Elles sortent de lui, de sa surface comme de ses profondeurs. Jusque dans les airs où il porte ces jets de sève balancés et magnifiques, les arbres, il manifeste la nécessité de ses dons. La terre encore est tangible, identique à elle-même, immobile, immuable. Elle n'a jamais manqué sous le pied ou sous les bras de l'homme. Ses fluctuations de cours sont réduites. Étalée au bon, au grand soleil, elle ne s'évanouit point, ! out à coup, un jour, dans l'ombre d'un tiroir, aussi sûrement dévorée que si elle était jetée au feu, par on ne sait quelle combinaison élaborée à mille lieues. Enfin la terre donne figure à l'homme. Elle le pose, l'assied, le grandit... comme si être maître d'un lambeau du pays rendait plus complètement membre de la famille nationale... Le vagabond est partout méprisé dans les campagnes.
Traiter ici quelqu'un de « mec » passe pour la pire injure. C'est-à-dire : d'errant et de va-nu-pieds, être sans foyer. Le paysan reste donc avide de la terre.
Si l'on considère l'agitation sociale actuelle, le nombre de gens qui cherchent un point fixe, une assiette de vie, ce désir apparaît comme un agent d'apaisement et de stabilisation sans égal. Il faut l'accueillir, l'aiguiller, le satisfaire. Mais tout le monde ne sait pas posséder, n'est pas digne de posséder. Sinon il n'y aurait point de ruines. Une fortune territoriale est aussi difficile à conserver qu'à édifier. L'œuvre de dix générations s'écroule parfois dans les mains d'un seul descendant. Le travail, l'épargne, la tempérance, la prévoyance, la privation souvent, et des vertus plus intimes : la chasteté, la décence en tous les sens du mot, sont à la base de chaque progrès ou de chaque élévation. A ce sujet, le sens du peuple, le sens qu'il a de l'existence, ne saurait se trouver en défaut. Le respect affectueux qu'il voue aux vieilles familles terriennes, survivant aux siècles, s'adresse beaucoup plus aux qualités morales dont elles font preuve en durant qu'à la richesse conservée ou accrue. Une longue expérience lui a appris que : « bien
mal acquis ne profile jamais », ni bien gardé par des moyens immoraux ou inhumains. Lui qui à l'état collectif est immortel, ne connaît point d'interruption, devant certaines fortunes qui insultent à la justice ou à l'honneur, il déclare posément : « Attendons. Ceux qui vivront verront. » Le temps neuf fois sur dix lui donne raison : il abat la maison insolente ou pourrie...
J'ai dit précédemment que l'ouvrier de terre appelé chez nous « brassier » était un type de travailleurs à donner en exemple. On se souvient, qu'outre son salaire journalier, qui suit le cours annuel de la vie, il reçoit la jouissance d'une maison, d'un enclos, mi-partie jardin ou champ, mi-partie vigne, où il fait œuvre de maître, exploitant à son gré ce coin de sol. Ce petit bien est pour lui un incomparable éducateur. Il y prend le goût de la propriété et s'y instruit à posséder. Il y trouve l'abri et le repos ; il y contracte des habitudes d'ordre, d'épargne, de prévision ; il y connaît le sol, les amendements, les façons. L'économie domestique tout de suite se révèle à lui. Tant de litres de vin coulés, de mesures de grains ramassées, de légumes ou de fruits cueillis, tant de débours eu moins chez les intermédiaires de tout poil.
Le valet, nourri, abreuvé, blanchi, ignore ce calcul. A-t-il sommeil, son lit est fait ; sa table mise, s'il a faim. Autre chose. Quand le brassier a songé aux siens, à lui, il n'a point tout assuré. Les animaux qui vivent sons son toit, qui deviendront une ressource alimentaire, demandent à leur tour pâture. Il en reçoit comme le sentiment d'une fonction à remplir... Enfin, établi sans risques, ne payant ni impôts ni réparations, n'ayant point à amortir de capital, il vit, il respire en confiance avec la terre. Elle n'exige de lui qu'une avance : sa sueur. Dès l'enfance il est habitué à la répandre.. Aussi, sa journée finie, comme il court vers ce bout d'univers. Un sillon de vigne est resté à tailler, un carreau à bêcher, quelques pieds de maïs à butter. Jusqu'à la dernière goutte de jour, il se hâte de travailler.
Ceci est le côté personnel. Le côté social présente un intérêt égal. Après le goût, la science et l'habitude de la possession, le brassier acquiert le sentiment de la propriété. Il conçoit qu'acheter un bien, le payer d'un argent gagné, fruit déjà d'un labeur et d'une privation ; que le travailler, le féconder, le transformer de ses mains; l'enrichir enfin parfois du reveuu qu'il a donné et qu'on lui
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rend pour le stimuler constitue une chose propre au premier chef, trois fois à vous, sacrée, comme un prolongement de votre personne, qui ne se prête à aucun empiétement, et que le droit d'en jouir, de la garder et de la transmettre est aussi imprescriptible que légitime. On ne passe point plus naturellement, le souffle à ses descendants. Calculez la résistance que cette idée oppose aux théories anarchistes.
Une loi qui date de dix ans paraît inspirée de tous ces sentiments. Elle leur a donné corps, mieux, elle les a dotés de permanence et de durée. Elle a créé le bien de famille insaisissable. Par ce mot la suite, la succession parmi les races paysannes ou ouvrières, dans une maison héritée. En les attachant à la terre par des liens infrangibles, elle leur a communiqué quelque chose de sa pérennité. Désormais qui le veut peut faire souche, amasser autour de ce tronc, et se promettre qu'il subsistera enraciné là, à l'abri de l'homme et du temps, prêt à pousser des jets sans nombre. Et, à mesure que les jours passeront, ce point fixe, ce point qui ne saurait branler, comme un aimant, retiendra, attirera a lui les souvenirs, les affections et les intérêts de plus en plus nombreux de la fa-
mille, raidissant toute sa force d'agglutination contre la fascination, contre l'entraînement des villes. On sait ce qu'est le bien de famille. Je le résume en ce que je considère comme son principe, c'est-à-dire fonder et perpétuer un foyer pour l'enfant et par l'enfant, par la terre et pour la terre. Constitué par le père ou la mère, ou l'un des deux, ou par le survivant, par l'aïeul ou l'aïeule, au profit des fils de leur sang, ou encore par toute personne capable de disposer en faveur d'une autre qui lui est chère, enfant reconnu si l'on veut ou adopté, il se compose d'un toit, de terres attenantes ou voisines, d'un cheptel d'exploitation, en un mot de l'indispensable pour vivre et pour procréer. La loi lui assigne une valeur maxima de huit mille francs. Petite somme peut-être, légère en soi, mais combien lourde de conséquences, car elle est le point stable acquis, le bloc, la pierre d'attente. Non seulement en effet, cet argent paie un bien non indivis, libre de dettes, assuré contre l'incendie ; non seulement un bien insaisissable, je l'ai dit, dans son fonds et dans ses fruits : mais encore le propriétaire ne saurait renoncer à cette insaisissabilité, pas plus qu'il ne peut hypothéquer ou vendre à réméré. Et, s'il y a sinistre, s'il
y a expropriation pour cause d'utilité publique, il est ordonné de prendre sans retard des mesures de conservation et de remploi...
N'est-ce point le roc sur lequel une race a le loisir de s'asseoir et de bâtir? Où elle est en mesure de croître, de procréer? D'où elle est susceptible d'essaimer, d'aller fonder plus loin un foyer pareil qui, à son tour, en détachera un autre. Et ainsi de suite de proche en proche, dans l'espace et la durée. Feux amis, feux parents, centres de chaleur, de rayonnement et de joie, allumés à la même étincelle de vie...
Aussi l'État, envisageant la sécurité apportée dans un pays par la multiplication de ces foyers, animés d'un souffle de concorde et de paix, alimentés les uns par les autres, et chaque jour plus abondamment, est-il prêt à avancer tout ou partie de la somme nécessaire. Des fonds considérables ont été consentis à sa demande. Tout chef de famille à court d'argent, désireux de fonder un bien insaisissable, est admis à emprunter. Il lui est prêté, à 2 pour 100, à échéance de quinze ans, il lui est permis de se libérer à sa guise : à la fois par acomptes et tout le long du délai. La caisse agricole locale, la caisse régionale de son pays, puis le notaire de
l'endroit se chargent des formalités légales et de l'établissement des actes. L'homme et la loi lui aplanissent également cette prise de possession, cet enracinement.
Ici une objection est faite. Le bien de famille insaisissable est la justification et la consécration du régime parcellaire, cette fragmentation à l'infini du sol national, considérée par les économistes comme « un grand obstacle au progrès ». Car d'un premier mot, la parcelle ne se suffit pas à elle-même. Et, d'un autre, elle n'échappe ni à l'enchevêtrement des lots, ni à la multiplication des clôtures, ni à l'impossibilité d'user de procédés perfectionnés, ni à celle d'employer des machines. Tous empêchements à la culture de demain, dans un pays pauvre en bras. Je crois l'objection fondée. Du moins appliquée au morcellement excessif opéré dans la banlieue des villes, autour des centres d'eaux, des stations de plaisir, de repos ou de traitement, sur le tracé de certaines voies ferrées qui sillonnent en tout sens le terrain, un vaste terrain. Morcellement où la terre est en effet construite, ou bien reste oisive, n'apporte rien au torrent circulatoire nourricier, ne verse que de l'ombre vaine, sans poids ni vertu. Il n'en est pas de même pour
la parcelle agreste. Travaillée avec amour, elle ne cesse de s'engraisser, de surproduire. Et, comme chacune, plus que sa voisine, est pr< pre à tel ou tel fruit, la surproduction de tous ces fruits assure la richesse de l' ensemble- Enfin, le sol devenant cher, les séparations tombent, et, dès lors, tous les moyens de travail en commun sont permis.
Ces réflexions me sont venues en devisant devant un pot de basilic. Une blanche épousée, aux bandeaux d'or, une épousée de la veille disposait sur sa fenêtre, au soleil, l'humble vase de terre où fermentaient les grains de nom royal. Je causais à quelques pas avec son beau-père, vieux paysan de mes voisins. Je lui disais : « Voyez, il faut fixer là vos futurs petits-fils ; voyez, votre belle-fille déjà choisit la place de ses fleurs. Geste de femme qui s'installe... » La pluie des rayons criblait la fenêtre, et ce printemps ha main riait dans un éblouissement...
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