LA RUCHE
3 juin.
J'ai vu hier un essaim d'abeilles en voyage, suspendu à la maîtresse branche d'un de nos chênes noirs. La veille, durant le soir et la nuit, dans la ruche surpeuplée, les préparatifs s'étaient poursuivis au milieu d'un bourdonnement incessant. Des milliers d'abeilles affairées, comme une foule qui plie bagage et piétine, s'étaient rassemblées et groupées, en multipliant les allées et venues, les cheminements de quartier à quartier, afin de prendre étroitement contact avant le départ, avant l'adieu définitif. Puis tout s'était tu avec l'aurore. La lumière avait apporté le sommeil et le silence jusqu'au moment où, le soleil à son plein, le vent tombé, elles avaient gagné l'air à la recherche d'un habitat. Maintenant, en grappes, accrochées les unes aux autres par les pattes, animées d'un mouvement ascensionnel sur
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elles-mêmes qui les faisait se maintenir et osciller sur place, elles pendaient, et préparaient un nouveau bond. Jusqu'au châtaignier là-bas, sans doute, vieil arbre puissant au tronc creux, tout couvert de rejets, à cheval sur un tertre, où les genêts en fleur, l'aubépine et la rose sauvage mêlaient leur éclat et leur odeur. J'arrivai pour les voir se balancer et reprendre l'essor. Et, entraîné par cette migration, je songeai à l'instinct mystérieux qui conduit ces insectes, et qui, dès l'arrivée dans la demeure choisie, attachera chacun d'eux à un labeur déterminé, élèvera par un effort individuel et collectif à la fois la cité future, la cité d'une année, où rien ne sera laissé au hasard, où la division automatique du travail engendrera une pullulation inouïe de vie...
Autrefois, beaucoup de nos métairies ressemblaient à une ruche. Avec leurs terres rayonnant au loin autour d'elles, où toutes les choses nécessaires à la vie croissaient : le pain, le vin, la viande, le bois et le lin, elles formaient comme un îlot d'humanité complet. Les besoins, les intérêts, les passions s'y retrouvaient bien, et les compétitions qui en naissent, comme partout où des êtres respirent côte à côte, mais un frein y jouait, et
c'était l'autorité paternelle indiscutée. La ruche possède sa reine, la métairie avait son roi. La colonie vivait sous le gouvernement du chef de famille. Le plus souvent l'aïeul : grand vieillard rasé, qui ne travaillait plus, que l'on voyait sortir le soir pour visiter le bien, à pas lents, appuyé sur un haut bâton, et qui jugeait du travail fait. Avis et observations, ce qui tombait de sa bouche était écouté : des champs à la table il trônait. Il administrait aussi l'avoir. Le tien et le mien étaient confondus. La vieille main, qui tremblait pour avoir trop labouré, mais qui savait ce que la sueur pèse en regard de l'or, distribuait à chacun son dû, réservant une gâterie pour les petits, suivant l'âge et le sexe. Les iils et leurs femmes, les filles et leurs maris, les enfants de tous les couples et parfois un cousin veuf emplissaient la maison. Quand ce monde partait au travail, on sentait que la terre ne saurait résister à l'effort de tant de bras, à cet envahissement fécond porté chaque jour plus profond et plus avant, au I cours renouvelé des saisons. Labeur joyeux autant que fructueux, car il était accepté, voulu, choisi; car fait toujours à l'heur.-, n'excédant pas les forces de l'homme, restant à l'ordinaire en dessous d'elles, il lab-
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sait des loisirs, une liberté que l'on ne connaît plus. L'homme alors était bien le maître de sa terre, en usant à ce titre avec elle, et non son mercenaire ou s'a bêfce de somme. Et un air d'aisance était répandu sur tout : sur l'être agile et sur la glèbe assouplie. Et quand midi sonné, ce petit peuple, à pas pressés, rentrait s'attabler autour de la soupe apportée par la grand'mèrc restée aux soins de la cuisine, il n'était point besoin d'appeler et le rire et la joie : ils éclataient d'eux-mêmes.
Cette organisation et cette concorde offraient un avantage immédiat, elles permettaient la division journalière du travail. Et celle-ci, à son tour, assurait des rendements élevés, supérieurs à la consommation. État de maison, prospérité qui ne laissait pas d'aider aux relations. Si, en effet, selon le proverbe, « les bêtes se battent quand le foin manque au râtelier », elles s'entendent repues et satisfaites devant des provendes savoureuses. Or, toutes les ressources du bien restaient dans la famille : denrées et argent. Point de domestique à payer et à nourrir ; à peine, l'hiver, à la saison où les bergers de la montagne descendent, on hébergeait quelques semaines un pâtre et son troupeau. Encore le fumier particulièrement actif rendu par
JSr: SUR LA Gï.KRF
les brebis, venait-il en compensation de l'hospitalité donnée. Ces rendements, car tout se commande aux champs, étaient aussi le fruit de la mise au point complète de chaque travail. Une mise au point adaptée aux besoins de la plante, comme arrêtée en vue des surprises du climat. Ainsi, on cultivait le blé en sillons. On élevait, d'un bout à l'autre du champ, de petits remblais continus, parallèles et bombés, séparés par une longue rigole courant en pente douce vers les bords de la pièce, où l'eau des pluies s'écoulait. Par là germé sur cette multitude d'arêtes, les racines plus haut que le sol détrempé, le blé évitait ces flaques qui séjournent chez nous dans les terres travaillées à plat, à la façon du jour, dans lesquelles il se noie, jaunit et dépérit. Mais, fait en sillons, le blé écarte l'emploi de la machine. On le sème, on le fauche à la main. De plus le tracé de la pièce est aussi long qu'absorbant. Il demande une collaboration appliquée. Elle manque aujourd'hui. Comme aussi l'abondance des bras... Mais ceci est une autre chose... Enfin, à cette distribution judicieuse de la tâche, à cette entente entre travailleurs, un élément moral s'ajoutait. Dans cette colonie, fermée à tout étranger, où le labeur de chacun profitait à
tous, où les mains, les cœurs, les intelligences s'empressaient, se donnaient, l'émulation naissait. Et celui qui dirigeait l'exploitation dans une sorte de glissement d'ensemble harmonieux, n'avait garde de laisser se périmer ce stimulant. Les enfants ne luttaient pas seuls entre eux de vigueur et d'élasticité, à côté des bouvillons qui s'affrontaient, les hommes faits se mesuraient le soc ou l'outil aux doigts. Dès le soleil paru la métairie était en mouvement. Les fils et les gendres, ayant accouplé leurs bœufs, se partageaient les labours, les fumures, les transports pesants, ou bien, les bêtes laissées au repos, s'en allaient découvrir et piocher la marne et le sable, émonder les arbres de haut jet, drainer les pièces, nettoyer et approfondir les fossés, ou encore brouettaient dans les vignes le compost apporté par l'homme ou accumulé par le temps. Les gens d'âge, frères cadets ou cousins du maître de maison, vidaient les étables, relevaient les fumiers et soignaient les animaux, et puis, l'outil à l'épaule, partaient pour le travail « à la brasse », c'est-à-dire exécuté avec la main seule, sans l'aide des bêtes : comme abattre et façonner les piquets couper la thuie, sarcler, bêcher, biner, friser les haies. Quelquefois l'un ou l'autre s'adon-
nait à « un métier de ville ». J'ai connu, sur ses vieux jours, dans une métairie de mes environs, un cadet qui s'était transformé en charron et menuisier. Il entretenait toutes choses à l'intérieur et à l'extérieur : crèches, râteliers, portes, fenêtres, meubles, et chars, charrettes, outils, enfin les clôtures et les claires-voies. A peine appelait-il le charron du pays pour la confection toujours délicate des jougs et, s'il eût pu cercler les roues de cœur de chêne, certes, il eût évincé le forgeron. Il construisait des chariots à cadre, hauts d'un demi-mètre, où les bébés soutenus sous les bras apprenaient à marcher, et des berceaux à balancer du pied qui faisaient l'envie des jeunes mères ses voisines... Pour les femmes, elles vaquaient à la cuisine, au ménage, à la lessive, aux soins du jardin, de la porcherie et du poulailler. Les plus fortes de plus pétrissaient et enfournaient le pain ; les plus alertes cherchaient l'eau à la source. Le soir, le matin, elles en revenaient à la file, par le sentier étroit, balançant la cruche sur leur front, essoufflées un peu, et toutes pailletées de gouttes d'eau tombées du vase... Et les garçons gardaient le bétail. Et les filles berçaient ou promenaient les tout petits, à moins que, silencieuses et attentives, elles
n'aidassent leur grand'mère à ravauder ou à coudre, le plus souvent à filer. Car on filait beaucoup. Une petite commune de la Lande proche, Arsague, était renommée pour ses « draps de bœufs » sortis des quenouilles des vieilles femmes... Bien entendu, la famille entière se réunissait pour rentrer les récoltes. Foin, blé, maïs se fauchaient, se battaient, et l'on battait alors au fléau, se ramassaient de concert. Surtout on vendangeait de compagnie, groupé suivant l'humeur ou la sympathie. Comme on grappille sans cesse en vendangeant, à la façon des grives, le jus capiteux, le soir, a émoustillé tout le monde. Il convient d'être de langue égale et de même avis.
Cette vie patriarcale à retenu jusqu'à nos jours des générations de paysans. Elle les a réjouis, enrichis. Toutes proportions gardées, ils produisaient plus que nous, facilement, heureusement, généreusement, comme la nature libre elle-même, par la vertu du nombre et de l'entente. Les rares vieillards qui survivent, déroutés pfar la difficulté et les troubles de notre temps, hochent la tête et disent : « C'est peut-être que les jours ne se lèvent pas de même; ou c'est peut-être que les hommes ne peuvent plus rester ensemble ! »
Le même soleil se lève toujours. Mais les
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hommes ne s'entendent plus... Il règne un vent d'indépendance et d'insoumission. On n'accepte plus les conseils, on ne souffre plus les observations. Entre père et fils, mère et fille, par une habitude de vie en commun, par un pli pris à l'enfance, l'union subsiste encore. Et puis un père cède à son garçon. Il le laisse s'ingénier et tenter. Il subit la perte : sachant que l'expérience ne s'acquiert point sans risques ; et qu'il faut faire, entreprendre pour s'intéresser. Il encourage, stimule, pousse en avant son enfant, il s'efface devant lui. On le voit, homme d'âge, laboureur expert, bouvier jaloux de ses bêtes, remettre à ce fils son soc le mieux « plombé », sa paire de bœufs la plus puissante et la plus belle. Une mère a des douceurs, des patiences, des indulgences instinctives pour sa fille. Elle enseigne et redresse avec tact, mesure la tâche, use du corps suivant l'aptitude, du cœur suivant l'élan. Et fils et fille s'abandonnent à cette bonté, se livrent à cet enveloppement... Du moins tant qu'ils sont fille et garçon... Mariés, « ils n'écoutent plus ». Et si parfois l'accord se maintient lorsque l'un ou l'autre enfant unique, « épouse chez lui », les difficultés commencent tout de suite hors du toit natal. Que la fille, devenue bru, ren-
contre ou non des belles-sœurs, que le fils s'en aille comme on dit ici « en gendre » chez sa femme, les ménages entrent en conflit. Peu à peu le lien même de l'intérêt se détend entre eux. Les hommes n'aiment plus à travailler ensemble, les femmes s'évitent. Le vieux, troublé, court les foires et les marchés, fuyant la maison, espérant oublier ; le jeune, las de besogner seul, charroie ailleurs et fait argent. Belle-mère et belle-fille se reprochent mutuellement la mésintelligence, l'absence ou le gain illicite de leurs maris. Et bientôt les repas silencieux font suite aux tête-à-tête envenimés. Il n'y a plus qu'à se séparer. Les parents restent, destinés à la solitude, les enfants se placent, se vouent à servir lorsqu'ils n'avaient qu'à acquiescer.
Et le bien? Cette propriété de petit cultivateur si nombreuse en France, — trop restreinte pour payer l'achat et les frais de la machine, où le bras de l'homme est l'indispensable outil, le seul rémunérateur et fécond, — le bien dépérit, se rapetisse un peu plus chaque année. La jachère gagne sur le champ, la lande sur le pré, la vaine pâture sur la plante saisonnière. La vigne s'épuise. Chai et grenier ne tardent pas à se vider. Et, dans rétable, à la place des bœufs massifs, ras-
sasiés de foin, orgueil du lieu, des deux paires, une pour chaque homme, quelque maigre vache souffle devant le râtelier rationné. Et la terre a l'air de retourner à la friche primitive. Et quand le maître apparaît, c'est un vieillard qui s'affaisse sur une ruine... On dira : « Que ne prend-il un valet? » Tel qui s'enrichit avec l'enfant s'obère avec le domestique. Surtout au taux du salaire actuel. Un ouvrier à toute main demande aujourd'hui de 1800 à 2200 par an, logé, nourri, blanchi. L'argent qu'on lui verse est celui que l'on économiserait en cours d'une bonne année, celui qui manque et fait trou après une grêle, une gelée, un accident. Au mieux il est toujours prélevé sur quelque chose, vente de bois, de vin ou de bétail : il est à envisager avant l'achat de l'engrais, l'amélioration d'une pièce et l'entretien de la maison. L'enfant, lui, prend s'il y a, attend s'il faut. Il réserve le futur qui doit être sien, pour peu qu'il y songe ; il permet l'épargne et le projet...
Abeilles d'or, vous dont l'antiquité fit le symbole de la sagesse éloquente, que ne rappelez-vous à l'homme oublieux et indocile, la discipline, l'effort en commun et la concorde qui gardent les maisons et les races I
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