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ORIENTATION

3 septembre.

Mot suggestif ! S'orienter, c'est-à-dire reconnaître le point où le soleil jaillit, où la lumière dégage l'horizon, où les choses se manifestent. Le tout est de découvrir pour se déterminer, pour aiguiller et appliquer ses efforts. Choix ardu pour le paysan, car rien n'est l'œuvre de ses mains seules, car il est lié à une collaboratrice capricieuse et redoutable : la nature. Celle-ci souffre mal qu'on l'évincé, la méprise ou la presse ; elle est ombrageuse au point de paraître jalouse, et, moins aux champs qu'ailleurs, on connaît les longues prospérités. Il en découle qu'un sens naturel dans l'agriculture d'un pays existe, qu'il faut le suivre, tout en se réservant de l'élargir. On doit, en un mot, améliorer, adapter par analogie, rarement innover. D'aucuns disent : « Ma terre est apte à tout. » Les

gens avertis sourient. Ni homme ni chose qui ait ici-bas le don d'universalité. On se trompe. On compte sans l'ambiance. Si Taine a commis une erreur de génie en avançant que l'homme, sur qui l'Esprit souffle souverainement, est le fruit d'un milieu où il puise comme par des racines, sa théorie demeure entière appliquée à tout ce qui -vit aux côtés de l'être humain. Et rien n'est, comme un terroir, un composé d'essences locales, soumises elles-mêmes au climat. Et, pour les former, tout ce qui concourt a une raison, une action spéciale. Emouvante conception où les causes et les effets s'épousent dans le mystère...

Ce coin de France est traversé à l'automne et au printemps de vents continus soufflant de l'Océan vers l'Espagne. Les oiseaux migrateurs le savent. En octobre, en gagnant l'Afrique, ils en suivent les courants. Ils passent, comme des nuées plus épaisses. Ces vents sont chargés de pluie. S'ils nous laissent jouir à l'ordinaire d'hivers lumineux où les sèves sommeillent à peine, ils ruissellent en averses pressées à ces époques, parfois jusqu'à la mi-juin. Puis le soleil reprend l'empire. Et les souffles qui se lèvent alors ne semblent plus nés que pour le rafraîchir.

De là un régime humide et un régime sec dans l'année agricole : celle où les choses confiées à la terre germent, mûrissent, se détachent. De là une ambiance génératrice certainement d'une culture régionale.

J'ai relevé dans de vieux rapports d'intendants, à la bibliothèque de mon chef-lieu ; dans mes papiers de famille, le rendement de nos biens sur de larges espaces de temps. Je l'ai rapproché de celui que nous obtenons en moyenne. L'importance et la constance en sont à peu près égales. Et de cette comparaison un fait ressort : le peu de production du blé et de l'avoine chez nous, autrefois comme aujourd'hui. Ils ont suffi à la vie des gens et des bêtes, ils y suffisent, à moins de fléaux, grêle ou inondation, mais ils ne paraissent pas avoir jamais dépassé ce rendement et permis une exportation étendue et régulière. Je veux bien, je l'ai indiqué, que ce résultat tienne pour une part à notre culture arriérée, non toutefois pour une part déterminante. Les plus habiles seraient en peine de signer un marché de plusieurs années, passé pour des quantités équivalentes à celles

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de pays voisins. Car le climat intervient. Nous semons trop souvent dans des conditions défavorables. Les pluies nous assaillent, au moment des dernières façons et à celui des semailles. Parfois, à moins de semer dans la boue, elles nous forcent à attendre décembre : extrême époque. Et, si nous respirons l'hiver, où le blé germé se refait sous les tièdes rayonnements, les averses hostiles ne nous épargnent pas au printemps. A l'heure où le blé, poussé par les premiers jours chauds, sollicité par les longs couchants, monte et balance son épi en fleur, elles le flagellent âprement, rabattues par le vent déchaîné. Beaucoup de fleurs périssent. Il faut avoir foi en ce grain, le plus vivace de tous, nourriture de l'homme, pour les écouter tomber sans découragement. Le blé achève cependant son ascension ; il élabore sa farine, il compose son aliment... mais l'intempérie a déjà commencé à le moissonner... Il en est de même pour l'avoine.

Nos pères, après bien des générations, disaient qu'il fallait semer pour vivre, pour s'affranchir des autres pays, tout en renonçant aux grandes cultures en blé et en avoine.

Je le crois avec eux. Si les façons multipliées, les fumures plus complètes, les engrais

mieux employés, peuvent relever nos productions, je ne pense point qu'ils compensent l'inclémence du temps. L'écart restera toujours. Et la terre encore nous porte obstacle. Argileuse et retenant l'eau, se détrempant sous la pluie, se fendant et durcissant au soleil, elle n'offre aux racines que des couches difficiles : trop humides à la mauvaise saison, trop rudes et sèches Pété.

Restons un peu avec nos pères. Ils notaient souvent : « Bonne année de maïs ; plante utile. » Le maïs, en effet, est à la fois consommé par l'homme et par l'animal. L'homme le mange en épis verts, comme des asperges, comme tout autre légume, en grains jeunes grillés, et pétri, sous forme de pains, de galettes et de gâteaux savoureux. Les animaux le mangent en grains et en farine à la basse-cour et à la porcherie, en grains, en farine et en feuilles à Pétable et à l'écurie. Il est encore un aliment de mélange et de remplacement. Non tout à fait égal à la vérité au produit qu'il remplace, mais d'une qualité certaine. Ainsi, la matière nutritive obtenue par Pécimage représente la

moitié de celle d'un bon foin de même poids. L'industrie moderne offre un dernier débouché au maïs, elle en extrait de l'alcool. Aussi, multiple dans ses usages, susceptible d'être consommé à tout moment, il constitue une culture unique. Aucune terre ici n'est mieux employée qu'en maïs. Je dirai plus sûrement. Il germe, il croît, il mûrit sans risques presque. Importé de Turquie, non seulement chez nous, dans la limpidité ardente et la vibration aérienne de nos étés, sous les longs soleils que des nuits constellées coupent à peine, parmi la rosée crépusculaire, il retrouve l'effluve puissant du pays natal avec l'haleine du désert, et cette eau des soirs d'Orient, mais encore il est travaillé à l'époque où le ciel est devenu stable, où la terre, sous l'atmosphère balayée, sûre du retour d'aurores pareilles, déborde de sèves, abreuve et nourrit du même flot le vaste chêne et l'herbe étroite. Alors, ne connaissant pas l'humidité des terres détrempées, la pesanteur et la sécheresse du sillon crevassé, intact dans sa fleur, gardé dans son épi, infiniment plus que le blé et l'avoine, à l'abri même de l'orage qui effeuille ou courbe seulement sa tige écimée, il gagne les jours brumeux où on l'arrache, où il livre son épi d'or compact

strié de pourpre, que nulle pourriture n'a jamais touché... Dans notre abécédaire agricole, humble recueil raturé par tant de mains désabusées, inscrivons le maïs, fécond et robuste, à la page des semences propices.

Plus encore que le maïs, la vigne doit être considérée comme une plante de fondation. Elle est l'étalon de valeur d'une propriété. Et cela paraît symptomatique. Toute terre privée de vigne trouve difficilement des acheteurs ou des colons. Pendant le phylloxéra, tant que les maladies cryptogamiques invaincues sévissaient, nos biens avaient baissé de moitié. La vigne est la parure et la richesse d'un domaine. Il n'est pas de vieille famille terrienne qui ne lui doive sa pérennité et son aisance. Elle est par excellence la plante autochtone, aussi vieille chez nous que l'homme, la mieux, la plus profondément, la plus intimement assolée. Elle vit et se provine des siècles. Elle a le temps. Elle s'assimile tout : l'air, l'eau et la glèbe. Elle en vient à faire partie du sol, au même titre que l'arbre, le chêne noir d'Armagnac, sorte d'yeuse avec qui la vigne a des affinités telles que le cœur de l'un est seul digne d'enfermer l'esprit de l'autre : notre eau-de-vie illustre. Ainsi acclimatée, enfoncée dans le terroir,

apparentée aux essences, elle se rit des flots comme de la flamme. Elle peut, l'hiver, rester inondée des mois, recueillie en son écorce ligneuse ; elle peut, dans sa robe verte, l'été, se coucher au soleil consumant, quand les cigales crient, sans perdre un fruit ni une pousse, sans tarir ni pourrir. Elle ne craint, elle aussi, que de voir le ciel tomber : c'està-dire geler et grêler. Mais les herbes, les blés, toutes choses des champs de même. Enfin, bien qu'irrégulière, capricieuse comme si elle se sentait gâtée, exigeante et coûteuse, elle est seule susceptible de tout remplacer dans nos pays, et, quand elle vient auprès d'autres produits, d'assurer le bien-être pendant des générations. La foi qu'on lui garde au milieu de tant de vicissitudes, l'attachement qu'on lui voue en sont la preuve. Je ne parle pas de la joie qu'elle verse à nos tables avec ses grappes et ses vins. En grains ou liquide, elle y apporte de l'arôme et de la couleur, du miel et du feu, de la verve et du rire. Elle est plus que gasconne, bourguignonne, provençale, angevine, champenoise, alsacienne : elle est française. Un coup de clairon, un coup de vin, et la race est debout !... Je suis un fervent de la vigne. J'estime qu'il faut la reconstituer, largement, en faire

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comme par le passé, l'objet de nos prédilections. La mise en bouteilles de certains plants était autrefois un rite familial...

Voici donc deux produits adaptés au milieu. Il en est pour lesquels ce milieu semble fait. Les pluies abondantes, les soleils hâtifs, les sols humides, qui poussent à l'herbacé, sont particulièrement propices aux fourrages verts : luzerne, sainfoin, trèfle. Celui-ci est le type de la série. L'argile lui convient, pour peu qu'elle soit meuble, aérée, et qu'un coup intempestif de rouleau ne la durcisse pas en l'aplatissant avant qu'il ait germé. Entre la plante et la terre, il existe entente intime et collaboration. La terre nourrit généreusement la racine, la racine assouplit, engraisse, fume la terre, la rend onctueuse et riche ; et toutes deux en s'amalgamant offrent un terrain de choix aux céréales nées sur elles, au point que tout autre amendement est inutile. Sur un trèfle épais, plein, sans éclaircies, enfoui au second regain, on peut obtenir deux avoines de suite. Mais, quoiqu'il soit la base de la culture alterne dans un champ bien soigné, amenant le terrain à un état de pré-

paration achevé, le trèfle vaut surtout comme fourrage. Il rend, vert, 25 000 kilos à l'hectare en moyenne et, sec, 6 000. Les paysans prétendent que le trèfle constitue une seconde avoine. A vrai dire, mêlé vert à du foin, il forme une botte rafraîchissante et nourrissante à souhait dont les chevaux sont friands. Séché et engrangé, il garde ses qualités nutritives. Il a l'avantage de ne pas receler de poussières nocives pour les poumons, de ne pas fermenter ni fumer. Il est beaucoup de trèfles. Ils ont des noms pompeux ou frais : trèfle de Roussillon, de Normandie, trèfle jaune des sables ou anthyllis, et trèfle des prés, et triolet. Ils sont blancs, violets, ocres, incarnats et rouges. L'incarnat, celui de chez nous, s'appelle d'un autre nom : le farouch. Cela sied à son feuillage sombre et dru, piqué de fleurs aux pétales droits, d'un ton chaud de chair juvénile.

Notre terre est propre encore aux légumineuses. Comme le maïs, elles servent à l'homme et à l'animal. Ce que l'homme trouve succulent, l'espèce fine qui le nourrit le mieux profite aussi le plus à la bête. Pommes de terre, betteraves, raves ou navets, carottes sont à multiplier. Non point à cultiver par surcroît, là où la bande est libre,

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seulement pour sa table ou sa porcherie, mais en larges pièces fournissant aux cuves et aux râteliers. L'écurie et l'étable devraient en consommer journellement l'hiver. Elles remplissent les tissus, persillent les chairs, lustrent le poil, mettent en viande et en lait. Je n'ai pas à rappeler que c'est grâce aux légumineuses que l'on arrive, en certains pays d'élevage, à traiter par la stabulation les bœufs de boucherie. Elle dure des mois. On obtient des bêtes incomparables, tant pour l'importance que pour la qualité, dont les filets compacts fondent sous la dent. Quelques légumineuses donnent, en outre, une récolte de feuillage. Durant les mois sombres, quand la terre inerte sonne sous le pied, bêtes et gens en consomment avec plaisir. En carême, les « broutes » de navet, amères et fraîches, achèvent d'épurer un sang allégé par le jeûne.

Un autre légume, un autre fruit, on ne sait ce qu'il est, car il se mange cru et cuit, en sauce, en confiture, en gelée, pousse contre un tuteur comme un brugnon, et se cultive comme une pomme de terre, est rond et charnu, et, l'été, à travers un feuillage vermicide d'une luxuriance inouïe, éclate et rutile, pareil à un rubis géant, la tomate, ou

mieux, d'un mot de Paradis, la pomme d'amour, croît et mûrit ici aussi bien qu'en Espagne. Elle en est venue, elle a passé les Pyrénées. Un jour, sans doute, sur une mule, au bruit des grelots, mêlée à des piments doux, assaisonnée avec une garniture d'œufs durs en quartiers. Et ce fut un régal. Et depuis, la tomate n'a cessé d'envahir nos jardins. Je voudrais la voir empiéter sur les champs. En Agenais, elle a conquis droit de campagne. Ses plants s'alignent dans la plaine, adossés aux coteaux, comme des taillis étoiles de pourpre.

Je regrette de n'avoir pas à parler du lin. On n'en fait plus. Chaque métairie autrefois possédait ses planches de lin, et, partant, ses draps et ses torchons, son linge. Rude d'abord, il devenait souple à l'usage, moelleux au toucher, doux au corps. Au printemps, alors que presque toutes les fleurs naissantes sont jaunes, il frémissait en petites vagues bleues, annonciatrices du premier azur. C'était vers Pâques. Il frissonnait au vent des grandes cloches revenues de Rome qui s'ébranlaient pour la Résurrection. Plus tard, séché, lavé, il passait aux mains des vieilles femmes. Elles filaient à la fin du jour, assises devant leur porte, en parcou»

rant de leurs yeux fanés l'horizon de toute leur vie, en chantonnant des airs anciens, mélancoliques et profonds comme le soir tombant. Le soleil, en s'en allant, ami de leur déclin, baignait de flammes apaisées leur dernier travail, et la quenouille rayonnait entre leurs doigts lents...

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