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LES ESPACES

15 octobre.

Les plantes croissent et mûrissent, occupent la terre, mais ne l'animent pas. Retenues par leurs racines, jusqu'à leurs frissons se ressentent de cet empêchement. Les bêtes seules peuplent, donnent le mouvement et la vie au sol. Elles marchent, courent, volent, elles ont une étincelle aux yeux, elles connaissent le sentiment et la souffrance. Elles sont l'âme rudimentaire de la terre. Elles s'adaptent au milieu, ou plutôt façonnées par l'homme au mieux de ses besoins et de ses intérêts, elles le servent ou l'alimentent sous toutes les latitudes, en se pliant avec lui aux nécessités de la nature. Chaque bête a une histoire, une raison d'être et une manière à soi d'évoluer. Soigner l'animal, le sélectionner, l'amener à un type donné, rien n'est plus attachant dans l'exploitation rurale.

A tout seigneur, tout honneur. Le cheval, la bête frémissante et généreuse, est, chez nous, de filiation arabe. Les premiers reproducteurs, les étalons qui avaient battu de leurs sabots l'Espagne et la Gaule, étaient nés en Afrique, à l'ombre de la tente, parmi la brûlante arène. Fixés ici avec leurs cavaliers, au lendemain de Poitiers, ils avaient apporté leur fougue, leur endurance et leur beauté... Longtemps ils restèrent purs. En ce pays reculé, dont les chemins devenaient impraticables une partie de l'année, ils ne s'alliaient qu'entre individus égaux, comme au désert immense. Puis vinrent la Renaissance et le Grand Siècle et, comme nous étions sur la route des Espagnes, le palefroi de tous les pays envahit nos écuries à côté du genêt de la Castille. Il y eut mélange avec les Fils du vent, comme chantent les Arabes. Les produits prirent des noms locaux. Ce furent le Navarrin de la Bigorre, le double bidet de la Guyenne, le Cadédis de la Gascogne... d'Artagnan aborda Paris sur un Cadédis... Qui dans la structure, qui dans la ligne, qAi dans la masse, garda bien quelque empreinte du coureur africain, mais le type du grand nomade se perdit ou presque. Nos pères montaient encore ces bâtards. Cependant, la

cavalerie moderne apparut. On eut besoin de sujets ardents, vites, résistants, aimant l'obstacle, tout en restant maniables. Il se trouva que nos fourrages, notre climat et notre ciel, je ne sais quoi qui souffle ici des monts ou de la mer, étaient propices à l'élevage du cheval de guerre léger. On importa des reproducteurs de Syrie, d'Angleterre surtout. On leur donna des juments du pays, les plus harmonieuses ou les plus assises, et tout ce peuple piaffant fut orienté vers le modèle cherché. Et les étalons nobles hennirent de nouveau dans l'air gascon. Et le demi-sang fut créé.

Avec plus ou moins d'espèce il a été regardé, jusqu'à présent, comme sans rival. Mais, hâtivement informé peut-être, il porte, dit-on, des bavures et des malfaçons. Les haras estiment aujourd'hui que nous avons trop poussé au sang anglais, fait trop fin en faisant trop rapide, perdu de l'os et du muscle, de l'équilibre et de l'aplomb, de l'assiette, de la puissance ; qu'il y a lieu d'insister à l'avenir sur le générateur oriental. La chose est curieuse, si, pour retrouver un sûr compagnon de combat, après tant de croisements, à travers les siècles, il faut revenir à l'étalon primitif, aller le délier du tronc du palmier

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ou le désentraver parmi les ruines de Ninive. Nous retournons toujours à la source du monde.

Ce générateur aura la tête sèche et expressive, l'encolure libre, de bonne mesure et de poids juste, la garrot tranchant, haut, prolongé, l'épaule épaisse, inclinée et longue, la poitrine profonde, la côte ronde, le rein souple et lié, la hanche oblique, étendue, charnue, la cuisse descendue, le jarret droit, l'avant-bras ample, fort, le canon court et large, et, bien d'aplomb, bien campé, il donnera dans tout son être l'impression de quelque chose d'élastique et de bandé.

Le bœuf ne vient pas de si loin, à ma connaissance du moins. Nos grands-pères et nos pères se servaient du bœuf béarnais ou basque. Celui-ci, couleur de pêche blanche, avec des plis de peau rosés ; celui-là couleur de châtaigne, avec les flancs pourprés. L'un et l'autre haut encornés, grands, montés sur jambes, peu ventrus, partant agiles. On les recherchait à cause du travail des vignes. Plus rapprochées qu'elles ne le sont à présent, à un mètre parfois en tous sens, à taille courte, elles imposaient des attelages assez élevés de côtes pour ne point briser les pousses en passant. Ces bœufs répondaient

LES ESPECES ET LES OUTILS t$

au besoin. Ils manquaient au reste d'endurance, de force, se nourrissaient mal sur nos terres, regrettaient les pâturages abondants et les eaux jaillissantes de la montagne. Beaucoup, supportant mal les longues sueurs, devenaient tuberculeux. Survinrent les plants américains, avec eux la taille sur fil de fer, les larges allées, l'espace. On en profita pour changer de bêtes. On acheta dans le Haut- Armagnac des bœufs dits gascons. Ils sont gris, moyens, épais de torse et de flanc, amples d'épaules et de hanches, musclés, près de terre, et respirent la puissance. Ils ont la corne courte, horizontale, et les muqueuses noires. Les autres les avaient blanches. Tels quels, ils se plient à tous les labeurs, et, sains, les poumons libres, avancent partout du même pas, de la même haleine. Parmi les taureaux qui les engendrent, on trouve quelques animaux massifs et longilignes, tout à fait beaux. Sélectionnés encore ils nous donneraient toute satisfaction comme travailleurs. Mais ils sont gros mangeurs et, engraissés et abattus, ne rendent pourtant que peu de viande. Et si, comme on l'envisage, la machine vient remplacer la traction animale, nous aurons avantage à changer de nouveau notre troupeau, à importer des bêtes

qui engraissent mieux et à meilleur compte et permettent une embouche rémunératrice. Le bœuf limousin paraît indiqué. Il profite ici, il porte des chairs fines, très lourdes et succulentes. Son cuir est de choix. Tous les marchés lui sont ouverts.

Le changement en amènerait un autre. La vache gasconne, de peu de lait, ferait place à son tour à la vache bretonne : celle-ci sobre, rustique, abondante, considérée comme nourrice de veaux de boucherie. A ce titre elle n'est encore qu'exceptionnellement employée chez nous. Cette petite bête nous arrive acclimatée. Transportée d'abord dans les pignadas landais, elle s'y fait à l'air et aux herbes, y rumine sous les genêts, s'y promène dans la senteur tonique des résines, et nous est livrée saine, luisante et fraîche, comme une biche au sortir du hallier.

L'Astarac nous fournit nos cochons. Des animaux blancs, couverts de poils soyeux, frisottés par endroits. Dès l'abord, à travers leur peau souple, marbrée, on devine la qualité de sa chair. Elle est lourde et serrée, savoureuse et saine. Saine au point qu'elle passe pour aussi digestive et inoffensive crue que cuite. Cette excellence s'affirme jusque dans les entrailles. Elles sont remarquable-

ment élastiques, et permettent la confection de saucisses et de boudins démesurés, emplis à éclater. Quant aux jambons, ils ont l'apparence et le poids de disques pour géants. Et, de tout cela, il y a des kilos et des kilos : trois cents souvent. Car la bête est très étendue, massive, basse sur jambes, aussi large d'épaules que de hanches, bombée de partout, gonflée de substance, magnifique. Et elle grossit à vue d'œil. Achetée en octobre prête à l'engrais, elle est fine grasse six mois après. Grasse à suffoquer. C'est qu'elle possède un appétit indéfectible, « un appétit heureux », disent les paysans, « elle rend deux fois ce qu'on lui donne ». De plus, on la voit pleine de tranquillité, d'insouciance, de bonhomie, d'aménité. Une perle. Nous ne trouverons jamais mieux. Il faut la garder jalou sèment. La choisir. Aller l'acheter à Termes, par exemple, à la limite de l'Armagnac et de i'Astarac, où le cochon blanc est soigné, suivi, conservé pur comme le bœuf Apis autrefois à Memphis. Nous avons passé par tant d'espèces ! Nous avons connu un porc noir et blanc, entre autres, tout à fait du pays, qui faisait la désolation des filles de basse-cour. Très grand, très osseux, de poil rude, hargneux et sauvage, il se jurait sans

doute de ne point engraisser. Quand il y consentait, il y mettait dix-huit mois. Avec cela dévorant à vider un grenier. On en riait pour finir. Certes, le sanglier de la ravine proche paraissait plus à point.

Il y a une lacune dans notre exploitation animale. Nous n'élevons plus de moutons, faute de petits pâtres pour les suivre. Quand j'étais bambin, chaque métairie possédait des brebis. Des ouailles aux jambes rousses, guère plus grosses que le chien qui les gardait. Laine rare, mais fine ; chair de peu de volume, mais exquise. A Pâques, à la fenaison, aux moissons et aux vendanges, quand on invitait les voisins pour la grande fête ou pour les travaux pressés, on servait une de ces bêtes entière, à la broche, toute croustillante, toute ruisselante de jus. Notre serpolet les parfumait comme des lièvres. Elles étaient alertes, bondissantes, robustes, et se moquaient de la pluie, du soleil, de la maladie. Et sobres ! Comme elles nous venaient de la Grande-Lande, où elles erraient parmi le sous-bois épineux et les terres marécageuses, tandis que les bergers tricotaient sur leurs échasses en les guidant, elles étaient faites aux privations et en gardaient chez nous l'habitude. Les chaumes, les sillons des

vignes, l'hiver ; les vaines pâtures, les fossés des rtutes, les taillis, l'été, leur suffisaient. Par suite, elles donnaient un bon et sûr revenu. Pour les mâles, les béliers, ils étaient ia joie de notre enfance. Ils nous servaient à faire ia course, à jouer au taureau... 0 souvenir !... C'était en été, par les journées rayonnantes, quand on les avait tondus. Nous choisissions les plus méchants et les plus véloces, nous les parquions dans une étabîe, et, toutes claires-voies fermées autour de la cour de la métairie, l'un après l'autre, nous les « écartions » à cor et à cri, comme les vaches de combat dans les arènes des environs. La bête, les cornes basses, éternuant, piaffant, bêlant, fonçait sur le petit écarteur. Lui l'attendait : debout, les mains hautes, les pieds réunis, immobile. Et le bélier, trompé, écarté, passait, ou, plus adroit, frappait et renversait ce bout d'homme. Et les appels, les clameurs, les sifflets retentissaient. Et le public : les femmes aux croisées, leurs bébés au bras, les hommes, accoudés un moment aux claires-voies, éclatait en bravos. Et si le bélier, vainqueur, s'acharnait sur l'enfant à terre, le chien, tenu en laisse dans un coin, était lâché, et, d'un bond, dégageait le vaincu, rétablissait la lutte. Et In pous-

sière enveloppait la lice. Et la sueur coulait, sinon le sang : du nez, des mains ou des genoux. Et sur le cirque ardent, les hommes, les bêtes, les murs, le grand soleil épanché versait ses torrents lumineux...

Il faut reconstituer nos troupeaux de mou- 'tons. Pour le fumier presque autant que pour l'argent qu'ils rendent. Les terres froides, paresseuses, ont avantage à être réchauffées et stimulées par cette fumure particulièrement active. Le besoin n'en est pas aboli. L'hospitalité que nous donnons l'hiver aux bergers des Pyrénées, qui, en retour, ne nous laissent que le fumier de leurs bêtes, n'a pas d'autre but. Mais si nous prenons cette mesure, il conviendra d'apporter plus de soin dans notre élevage. Cette petite brebis aux jambes rousses est trop peu de chose. Sa laine est trop rare. Un croisement s'impose. Non point avec ces béliers des monts, importants et nourris il est vrai, toutefois fragiles, sujets aux coups de sang l'été, gros mangeurs et gourmands, pour qui l'altitude et les pâturages des hauts plateaux sont nécessaires durant les chaleurs, et l'air libre qu'on y respire, et l'errance perpétuelle qu'on y peut poursuivre, mais bien avec des mâles importés d'Angleterre, de n'importe quelle

souche, aux chairs abondantes, aux laines épaisses, au tempérament assis, avec qui elles se marient fructueusement, recevant d'eux la taille et l'ampleur, la graisse qui leur manque. J'ai vu chez un voisin des produits de ce croisement. Avec leur houppe de laine sur l'épaule, témoin de la richesse de la toison rasée, râblés, bien suivis, larges de gigots, sans être lourds, ils m'ont séduit par leur équilibre.

Reste la gent emplumée, la plus intéressante, parce qu'elle est la ressource des petites gens. Tout le monde ne peut élever des chevaux, des bœufs, des moutons ou même des porcs. Bien des ménages achètent des demi-cochons comme provision salée.

Mais avec quelques ares devant sa porte on entretient un poulailler. Je m'en tiendrai à la poule, le volatile par excellence. La bresse noire paraît être notre meilleure espèce. Elle a les pattes jaunes et les oreilles blanches. Ronde et dodue, pondeuse régulière, couveuse attentive, sobre, habituée à vivre dehors de menues choses, et mieux à pacager, elle possède une chair d'une finesse rare, prisée au-dessus de toutes dans les villes d'eaux pyrénéennes. Elle la doit à sa bonne santé. Dès longtemps acclimatée, elle est

robuste et exempte presque de maladie. Il faut éviter de la croiser, sinon exceptionnellement. Les plus belles races étrangères deviennent ici sujettes aux épidémies. Elles dégénèrent vite, en outre, et troublent toujours la vieille espèce. L'orpington, par exemple, contracte chez nous des affections de foie incurables. Enfin, la bresse noire, à régime égal, est certainement la plus avantageuse. Si, au lieu de lui chercher des coqs outre-mer et outre-mont, on sélectionnait ceux de sa race, on obtiendrait des couvées incomparables. Je connais un coq noir aux reflets bleus, dont tout le monde envierait la possession. Impérieux et irrité, tout dressé sous sa crête comme un héros sous son casque, le bec au ciel, il ne cesse de jeter son cri sonore. Il ferait bien, campé sur nos hampes, en ces jours victorieux.

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