‹ Sur La Méthode Statistique et Son Emploi Dans Les Sciences MédicalesChapitre 6 sur 19 · DURE · texte numérisé non relu

DURE

tique, à utiliser les matériaux amassés pour étendre la connaissance humaine. Le but de la statistique n’était que le moyen pour le pouvoir central de se renseigner sur la quantité de numéraire qu'on pouvait extraire des contribuables et sur le nombfe des soldats qu'il était possible de recruter. Un mot de Napoléon Ie caractérise assez bien l’idée qu'on se faisait d’une statistique et de son utilité : € La statistique, c’est le budget des choses. » !

C’est en 1833 que s'organise en France le service de statistique. On institue pour la première fois un bureau de statistique générale qui fut confié à Moreau de Jonnès; c'est à cette époque qu'a commencé la série ininterrompue des documents statistiques publiés sur le territoire, la population, le commerce extérieur, l'agriculture, l'industrie, etc.

Vers la fin de la vingtième année de ce siècle apparaissent avec Malthus les craintes du paupérisme.De nombreux auteurs écrivent sur cette question. On commence alors à considérer les crimes comme les conséquences inévitables des mauvaises conditions sociales et on arrive ainsi à l’idée de trouver dans la statistique de la population l'existence de lois naturelles qui régissent la vie sociale. è

Les premiers représentants de la statistique appliquée à l'étude des sciences morales sont Francis d'Yvernois, qui fait paraitre en 1833 les Recherches sur la mortalité relative des peuples, et Guerry, qui écrit en 1834 un Essai sur la statistique morale de la France.

C'est Quételet (1796-1874) mathématicien et astronome (il était directeur de l'observatoire de Bruxelles), qui est le

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véritable père de la statistique considérée comme méthode scientifique. C'est avec lui surtout que le déterminisme s’introduit dans les questions morales et sociales ; il en résulte la naissance d’une nouvelle science, la sociologie. En 1835 parait la première édition de son ouvrage « Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale. » Il à élé l'initiateur des congrès internationaux de statistique. C’est à son instigation qu’en 1853 se réunit à Bruxelles le premier de ces congrès; ensuite ils ont eu lieu à Paris en 1855, à Vienne en 1857, à Londres en 1860, à Berlin en 1863, à Florence en 1867, à Haagen en 1869, à St-Pétersbourg en 1872 et à Budapest en 1876. Après une interruption de quelques années le congrès renait en 1885 sous la forme d'institution permanente etavee le titre d'Institut international de statistique ; ses sessions ont lieu tous les deux ans.

Le but de tous ces congrès a été de fonder la statistique internationale et de permettre des travaux de statistique comparée (1). Par l’élan qu’il ont donné et surtout. par l’uniformité qu'ils ont apportée dans les méthodes de recherche, ces congrès ont eu une grande influence sur le développement de la sociologie. Et comme la sociologie

(4) « L'Institut international de statistique est une association internationale qui a pour but de favoriser le progrès de la statistique administrative et scientifique :

10 En introduisant, autant que possible, l’uniformité des méthodes, des cadres et du dépouillement des relevés de la statistique, et en poursuivant l’assimilation des publications de statistique, afin de rendre comparables les résultats obtenus dans les différents pays etc. » Extrait des statuts de l’Institut international de statistique.

se résout en définitive à l'étude de l’nistoire, de la géographie, de l'économie potitique, du droit, de la démographie, de l'hygiène, de l'anthropologie, considérées au point de vue de l'amélioration de l’état social, on peut comprendre les progrès'accomplis par toutes ces sciences dans la dernière moitié de ce siècle, L’hygiène, la médecine légale, la démographie, qui doivent tant aux progrès de la statistique, sont à la fois du domaine du médecin et du sociologue (1). C'est ce qui explique la part prise par les médecins dans toute la série de ces congrès (2)

.D'ailleurs ces sciences ne tardent à se développer pour leur comple. En 1878 a lieu à Paris, à l'instigation de Ad. Bertillon et de Chervin, le premier congrès de démographie. Il se réunit d’ailleurs au congrès d'hygiène ; et depuis, les congrès internationaux d'hygiène et de démographie ont eu lieu à Genève en 1891, à Budapesth en 1894.

(1) & Il est une autre mänière de comprendre l'hygiène plus haute et plus large. Avec elle le programme de cette science s'étend singulièrement ; ilne s’agit plüs d’un but purement préventif et prophylactique, d'un rôle surtout défensif : tout ce qui peut conduire à l'amélioration de l’homme, à l'accroissement de son bien-être physique et moral, de son activité somatique et intellectuelle, devient du ressort direct et légitime de l'hygibne. Ainsi envisagée, elle franchit les limites étroites de la médecine ; et la biologie, l'anthropologie, la législation, l’histoire entière de l'humanité, se réunissent pour constituer le fonds et comme le domaine propre de cette science. Tout ce qui touche à l’homme appartient à l’hygiéniste. » Proust, traité d'hygiène (préface).

(2) Nous devons dire que les hygiénistes se servaient de la méthode statistique, bien avant le premier congrès international Ge statistique. En réalité, ce qui a été le point de départ, la cause des enquêtes d'hygiène et des conférences internationales, c'est la peur du chloléra. :

Etre

Pendant que sous l'influence de Quételet naissait la -Sociologie et que se développaient les sciences adjacentes, la statistique, devenue une méthode scientifique et rigoureuse, prenait droit de cité dans les sciences médicales proprement dites et surtout en pathologie et en thérapeutique.

C'est sous l’inflence des travaux de Laplace que la méthode statistique, qui commençait alors à être employée

dans les recherches scientifiques, fut introduite en médecine. Les premiers statisticiens médecinsfurent lescontemporainsdes premiers statisticiens sociologues. Mais lorsque furentconnus les écrits de Quételet, Louis avait déjà publié ses deux plus importantes études dans lesquelles il employait la méthode statistique, et, depuis plusieurs années déjà, il travaillait à propager ses idées. Il était né en 1787 (1), était membre de l’Académie de médecine depuis 1826, et c'était en 1828 qu’il publiait ses Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sur la maladies connue sous les noms de fièvre typhoïde, putride, adynamique, ataxique, bilieuse, muqueuse, gastro-entérite, entérite folliculeuse, dothinentérie, etc, comparée avec les maladies aigues les plus ordinaires. En 1829, il fit paraitre les Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sur la phthisie.

Louis était empirique, en ce sens qu’il ne croyait pas à la thérapeutique pathogénique. Il pensait que la science de guérir ne peut s'appuyer que sur l'expérience de faits positifs et qu’elle devait complètement laisser de

(t) Louis est mort en 1872.

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Vie

côté les théories (1}.Il avait raison en grande partie, surtout dans l’état où se trouvait alors la thérapeutique. Il eut le mérite de substituer à l’empirisme grossier de ses devanciers une méthode plus rationnelle et plus rigoureuse. Mais là où il excella, ce fut pour rassembler les éléments d'une maladie, les classer suivant leur importance, rejeter les caractères accidentels, et donner enfin un tableau clinique de lafièvretyphoïde si étudié qu’il n'a presque pas été retouché depuis. |

Voici comment il défend sa méthose dans la préface de ses recherches sur la phthisie :

« Qnelques médecins, il est vrai, ont vivement ceritiqué cette méthode ; ainsi, M. Trousseau, après avoir parlé en termes beaucoup trop flatteurs pour que je puisse les répéter, de la part qu’il m'attribue dans la marche actuelle des études médicales, M. Trousseau ajoute: «J'ai été un « des plus violents, un des plus injustes détracteurs de: « cette méthode. Je ne la comprenais pas; aujourd’hui « que je l’ai étudiée, je reconnais qu’elle seule fait faire à « la science des progrès solides; qu’elle seule peut per- « mettre d'utiliser, dans les siècles à venir, les travaux de « ceux qui auront vécu auparavant et d'élever ainsi lente- « ment un édifice que les rêveries d’un Gallien ou d'un « Paracelse seront impuissantes à renverser. » Sans doute cet éloge de l’analyse numérique est grand, mais il n’a rien d'exagéré; car comment recueillir l'expérience des siècles, ajouter résultat à résultat, si l'on ne compte, après

(1) C'était l’époque des théories de Broussais ; la saignée était en grand honneur et guérissaittout. Louis a eu,l’un des premiers, le courage de s'élever contre ce fanatisme.

avoir groupé les faits d’après leurs analogies ? Imaginez en effet que vous possédiez la série de faits dont il était question tout.à l'heure et dont l’ensemble me paraît nécessaire pour arriver à la connaissance des causes et du traitement de la phtisie ; comment pourrez-vous en tirer partie, comment arriverez- vous à la connaissance des faits généraux dont elle contient les éléments, sans le secours de l'analyse numérique ? Sans cette méthode, en effet, il n'y a plus que des faits isolés, point de loi, point de science ; ou, si l’on veut s'élever aux faits généraux, on ne peut guère aboutir, comme le dit implicitement M. Trousseau, qu’à des rêveries. »

(Louis, recherches sur la phthisie, préface).

Les théories, soutenues par Louis et adoptées par d’autres médecins tels que Civiale, Bouillaud, Gavarret, Trousseau, ne furent pas acceptées par tous. Al'Académie de médecine elles furent l’objet des plus vives discussions entre les numéristes (on appelait ainsi les partisans de la méthode statistique) et les anti-numéristes. La lutte s'engagea le 5 octobre 1835 au sujet d’un travail présenté par Civiale sur l'affection calculeuse de la vessie, travail appuvé sur des statistiques très étendues. Nouveau débat le 19 octobre, séance dans laquelle Navier vient apporter des arguments en faveur de l'introduction de la statistique dans la médecine. Le 21 mars 1837 la discussion renait au sujet d'un rapport d'Andral sur le traitement de la fièvre typhoïde par les purgatifs; la statistique est mise en cause par Cruveilhier et elle est défendue par Louis et Bouillaud.

Mais les débats les plus importants devaient s’enga-

ger le 25 avril de la même année au sujet d’un mémoire sur le calcul des probabilités appliqué à la médecine par Risueno d'Amador, professeur de pathologieetdethérapeutique générales à la Faculté de Montpellier, où ce dernier attaquait très vivementlaméthodede Louis. Dubois d'Amiens, Bouillaud, Louis, Chomel, Guénau, de Mussy, Velpeau, Rayer, Capuron vinrent défendre la statistique contre les attaques d'Amador, de Double et de Piorry. La discussion dura sept séances ; elle finit sur ces paroles de Bouillaud : «Sous ce point de vue, M. Louis a rendu un service immense en répandant le goût de la statistique, et je me plais à le déclarer chaque jour dans mes leçons, quoique j'aie fait de la statistique avant lui. »

Il faut dire cependant, à la décharge des adversaires de la statistique, qu’on avait beaucoup abusé de cette méthode. L’engouement avait conduit les statisticiens très loin ; ils avaient été jusqu’à introduire dans la médecine le calcul des probabilités dans toute sa rigueur mathématique, sans se préoccuper si les faits, sur lesquels ils opéraient, étaient simples, définis, mesurables, possédant une valeur exacte et constante. D'autre part bien des auteurs ne considérèrent la statistique que comme le moyen de faire prévaloir leurs théories et leurs idées ; on alla jusqu'à s’en servir pour proner l'excellence de la saignée dans le rhumatisme, la fièvre thyphoïde, ete. On comprend qu’une juste suspicion se soit élevée contre l'emploi de la méthode et qu'après une époque brillante, la statistique ait été ensuite fortement délaissée, de telle sorte que des statisticiens, comme Quételet, en arrivaient à douter de l'utilité de cette méthode dans les sciences médicales.

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Emploi de la statistique dans les sciences médicales

Nous n'avons pas l'intention de faire dans ce chapitre l'examen et la critique de l'emploi de la statistique en médecine. Cet examen et cette critique viendront plus tard. Nous nous bornons pour le moment à faire une simple exposition des principaux cas où les médecins ontemployé la statistique et de la façon dont il l'ont comprise. Dans les chapitres suivants nous exposerons notre manière de voir et nous indiquerons comment on doit se servir d’une statistique. j

Nous ne parlerons pas de l’énumération de tous les cas où la statistique a été, est, ou peut être employée en médecine. Elle a été utilisée en anatomie et en physiologie ; en pathologie, elle a servi pour la symptomatologie et le pronostic. C’est surtout en thérapeutique que la statistique a été employée, d’une façon, il est vrai, plus ou moins heureuse. Enfin l'étude de la plupart des questions d'hygiène, d’antropologie, de démographie relève de cette méthode.

Pour donner quelques exemples, nous pouvons dire qu'en anatomie elle a été utilisée pour déterminer les tailles aux différents âges, l’apparition des points d’ossitication ; pour l'anatomie du crâne en particulier, elle a rendu d'importants services à l'anthropologie, ele. En

physiologieelle a permis d'évaluer les rations alimentaires d'entretien, la durée d'une digestion, la quantité normale d'urine émise en 24 heures, la composition de l'urine normale, etc.

En pathologie, nous avons vu que la statistique avait été employée dès le début par Louis pour établir le type clinique des maladies ; on s’en est servi en même temps pour arriver à la connaissance de l’étiologie, de la durée et du pronostic, pour savoir quel âge, quel sexe, quelle profession l'affection frappait de préférence, quelles modifications elle pouvait subir en se développant dans des milieux différents, quels organes étaient le plus souvent atteints, quelles complications pouvaient survenir, ete. Il est bien certain, comme le fit remarquer Chomel à l’Académie de Médecine, que toutes ces notions ne peuvent nous être données que par une masse de cas rassemblés et envisagés dans leur ensemble. Une observation en ellemême n’a pas de valeur, et un nombre limité ne peut donner que des résultats provisoires. On compare ensuite entre eux les résultats obtenus par la statistique ; on établit la fréquence relative des causes, symptômes et issues constatés, Cela exige une observation rigoureuse des faits ; rien dans l’histoire de la maladie ne doit être omis, changé ou ajouté ; il faut spécifier pour chaque cas si l'observation: est prise sur un enfant, un adulte ou un vieillard, si l'individu est robuste ou affaibli, s’il est atteint d'une tare pathologique héréditaire ou acquise, ete. L'influence de ces conditions diverses sera établie en groupant ensemble les observations de même espèce et en comparant ces groupes entre eux.

Nous avons cherché à résumer les paroles prononcées par Chomel et par Louis à l’Académie de Médecine. Voici d’ailleurs comment ce dernier s'exprime dans l'Avertissementaux Recherches sur la phthisie. Il nous indique la méthode qu'il a employée pour établir le type clinique de

la maladie.

«Après avoir réuni les faits, les avoir groupés d'après leurs analogies, j'ai cherché combien de fois une même lésion, un même symptôme, etc., etc., avaient lieu dans des cas analogues en apparence, en un mot, j'ai compté les cas dans lesquels ces symptômes, ces lésions, etc. s'étaient présenté afin d'en connaître la valeur ; car un symptôme ou une lésion qui se montrent toujours dans une même maladie ont une immense valeur, et ils en ont d'autant moins qu’ils s y montrent plus rarement. Cette méthode, qu'on désigne sous le nom d’analyse numérique, jy ai été conduit, non par le choix, mais naturellement, involontairement, par nécessité, parce que j'ai pris au sérieux ce qu’on a dit depuis longtemps de la médecine, qu'elle est toute entière dans l'observation ; J'y ai été conduit pour me rendre compte des faits, pour en connaitre la valeur ; car compter les symptômes ou les lésions après avoir groupé les faits suivant leurs analogies, les avoir pesé en quelque sorte, compter n'a pas d'autre but. »

« Le procédé à suivre, dit-il aillevrs, est le suivant : Chercher la moyenne des cas observés, donner le nombre des cas au-dessus et au-dessous de la moyenne et enfin ses limites extrêmes. Personne ne niera qu'une connaissance des symptômes ainsi acquise ne soit très utile, puisque sans cette connaissance, celledes maladiesestim possible.»

en pe

Le procédé de Louis a été soumis, nous l'avons vu, à de graves contestations. Il était néanmoins beaucoup plus précis que l'induction approximative de ses adversaires, qui lui reprochaient même parfois de n’être pas arrivé au même résultat que l'observation empirique. Voici un passage du mémoire de Risueno d'Amador : « Il a suffi à Roderer et Wagler d'ouvrir treize cadavres dans l’épidémie de Gottingue pour poser les bases de la doctrine anatomo-pathologique des fièvres muqueuses ; et les deux mille faits environ dans lesquels Louis a vu coïncider l’'hémoptysie avec les tubercules pulmonaires, n’ont pas suffi pour convaincre vos commissaires, qui proclament qu'un plus grand nombre de faits négatifs (?) détruisent heureusementles probabilités decette conclusion terrible.»

Nous avons dit que la statistique avait été employée pour l'établissement des types cliniques. On pourra objecter que c’est une classification arbitraire et que nulle ne pourra être faite, tant qu’on ne sera pas arrivé à connaître les causes des diverses affections ; que tout le travail, fait au moyen des statistiques, ne pouvant pas nous montrer ces causes, est inutile et capable tout au plus de nous en induire en erreur. Si la classification, faite par l'assemblage et l'analyse des signes cliniques, ne répond pas toujours à la réalité (on s'en est aperçu depuis les recherches bactériologiques), elle à du moins débrouillé le terrain pour les nouvelles recherches scientifiques, et nombre de ses divisions ne seront ni changées, ni modifiées ; elles seront précisées et mieux délimitées. D'ailleurs, la classification clinique subsistera, tant que la thérapeutique n'aura pas découvert pour chaque type pathologique nou-

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