DU LAUDANUM DE SYDENHAM
La formule du laudanum de Sydenham a été donnée par Sydenham, célèbre médecin anglais. Il avoue n’avoir trouvé à ce médicament aucune propriété spéciale, et l’avoir employé exactement dans les mêmes cas que l’opium.
En examinant la composition de la cannelle et du gérofle, on trouve que ces substances renferment une quantité notable de tannin. Les clous de gérofle, d’après Tromsdorff, contiennent 10 pour 100 d’un tannin particulier.
Je me suis demandé si ce corps ne précipitait pas une partie de la morphine de l’opium.
Dans les liqueurs aqueuses, le tannin précipite, en effet, la morphine ; je me suis assuré que le tannate de morphine est très-soluble dans les acides, les alcalis et les liqueurs alcooliques. Il restait à savoir si le vin de Malaga était assez alcoolique pour dissoudre le tannate de morphine qui devait se former. J’ai éliminé le safran, qui ne renferme pas de tannin.
Les vins de Malaga contiennent, d’après les analyses consignées dans les auteurs, 15 à 18 p. 100 d’alcool. Croyant trouver un précipité de tannate de morphine et voulant me mettre dans des conditions qui ne pussent laisser aucun doute sur les résultats que j’obtiendrais, j’ai préparé de l’alcool à 20 degrés. Dans 60 grammes de cet alcool à 20 degrés, j’ai fait macérer 8 grammes d’opium ; dans 60 autres grammes, 1 gramme de cannelle et 1 gramme de gérofle pulvérisés, et après huit jours de macération, j’ai filtré les deux liquides ; 30 grammes de chaque soluté ont été mélangés. J ai obtenu un précipité assez abondant qui, recueilli sur un filtre, et séché, pesait 0®‘‘,250.
Il s’agissait ensuite de savoir si c’était du tannate de morphine.
Je me trouvais bien dans les conditions du laudanum de Sydenham ;
car pour 60 grammes de liquide à 20% j’avais le tannin correspondant à O'’’’' ,50 de cannelle et 0^'’-,50 de gérofle.
A cause de l’acide méconique contenu dans l’opium et qui m’aurait donné un précipité rouge avec le perchlorure de fer, il aurait été difficile de s’assurer si les liqueurs contenaient encore du tannin ; mais, en ajoutant une nouvelle quantité de liqueur opiacée , je n’obtenais plus de précipité, tandis que l’addition de quelques gouttes de liqueur cannelle-gérofle donnait lieu à un nouveau trouble. J’en ai conclu que tout le tannin était contenu dans le précipité que j’avais recueilli.
Afin de ne pas employer une méthode défectueuse pour séparer la morphine du tannin, j’ai agi comparativement : O®' ,10 de morphine pure, parfaitement cristallisée, ont été dissous et précipités par du tannin. Le précipité a été recueilli, séché, puis dissous dans l’alcool à92“. Je me suis assuré que les liquides contenaient une quantité notable de tannin , et, en ajoutant de l’oxyde de plomb, récemment précipité, j’ai amené les liqueurs filtrées à ne plus donner de coloration noire avec les sels de fer au maximum. J’ai chauffé jusqu’à ébullition, filtré et évaporé les liqueurs alcooliques au bain-marie ; j’ai obtenu de notables quantités de morphine, et l’acide nitrique, l’acide iodique et l’ammoniaque, ainsi que le perchlorure de fer, ne m’ont pas laissé le moindre doute. Le résultat de l’évaporation était de la morphine pure que j’ai traitée par l’acide sulfurique étendu. Le précipité, obtenu en saturant par l’ammoniaque, examiné au microscope, était formé de cristaux. Dans le cas du précipité du laudanum de Sydenham , rien de semblable ne s’est produit. Les liqueurs alcooliques, ne contenant plus de tannin et ayant été évaporées au bain-marie, ont donné un résidu noirâtre, poisseux. T^es réactifs n’ont indiqué la présence d’aucune trace de morphine.
Dans la crainte que les réactions ne fussent gênées par les matières étrangères, j’ai traité par l’acide sulfurique étendu et saturé par l’ammoniaque. J’ai obtenu un précipité qui, reçu sur un filtre et séché n’a pas donné les réactions de la morphine.
Ce précipité n’était pas soluble dans l’alcool bouillant ; il était presque soluble dans l’eau et très-soluble dans l’alcool à 71“. J’en ai conclu, après avoir essayé les réactions de la narcotine, que c’était une substance conte-
nani; beaucoup de gomme et une petite quantité de résine. En traitant par l’éther, comme dans le procédé de Stass, on n’a pu déceler la présence de la morphine.
Voici donc les conclusions que j’ai tirées de cette expérience :
1“ Le tannin est entièrement absorbé par la précipitation d’une substance gommo-résineuse contenue dans l’opium et, dès lors, ne peut plus précipiter la morphine contenue dans le laudanum de Sydenham.
2“ Ce médicament ne contient pas de tannin.
3“ Il représente exactement la quantité de morphine contenue dans l’opium qui entre dans sa composition : car , en faisant macérer du vin de Malaga sur de l’opium, lavant le résidu avec une petite quantité de vin de Malaga, traitant, ensuite, par l’alcool à 71“ et agissant comme dans le procédé de Guillermond , je n’ai obtenu aucuns cristaux de morphine, et cependant j’opérais sur 8 grammes d’opium.
D’autres essais sur les résidus du laudanum de Sydenham n’ont pas donné de morphine.
J’ai fait une nouvelle expérience avec de l’alcool à 15“.
0®"',50 cannelle et O®'-,50 gérofle ont été mis en contact avec 20 grammes alcool à 15°.
8 grammes opium ont été mis en contact avec 40 grammes alcool à 15».
Après huit jours, j’ai filtré les deux liqueurs qui, mélangées, ont donné 0®’ ,147 de précipité. En le traitant par l’alcool bouillant et l’oxyde de plomb, comme nous l’avons vu précédemment, nous n’avons pas obtenu de morphine.
Par conséquent, entre les deux limites d’alcoolicité des vins de Malaga, les résultats sont les mêmes et le précipité ne contient pas de tannate de morphine.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES PRÉPARATIONS o’OPHIM ET LEUR VALEUR THÉRAPEUTIQUE.
L’opium, comme tous les médicaments énergiques, entre dans la composition d’une foule de préparations : les unes formées par solution dans l’eau ou dans l’alcool, des principes actifs de l’opium, les autres .contenant en outre certains corps qui leur sont associés. Tous ces médicaments composés sont-ils utiles? Les laudanums, en particulier, dont la formule est compliquée, jouissent-ils de propriétés spéciales?
On ne trouve nulle part de quoi justifier de semblables idées, et tout d’abord, l’illustre auteur du laudanum, Sydenham, déclare qu’il ne considère pas son laudanum comme préférable à l’extrait d’opium des pharmaciens :
« C’est, dit-il, une forme commode, facile pour le dosage, » et il ajoute, dans la suite du même article : « On s’efforce de persuader aux gens cré- « dules que presque toutes les propriétés des préparations opiacées dépen- « dent d’une habile préparation. Cependant ceux qui expérimenteront l’ot pium pur aussi fréquemment et avec autant de soin que ses préparations « trouveront très-peu de différence et seront convaincus que les merveil- « leux effets de l’opium sont dus à ses vertus naturelles et non à l’habileté « de l’opérateur. » Cette déclaration importante est faite par un des hommes qui ont le plus employé et préconisé l’opium ; car Sydenham assure que, sans ce médicament, la médecine serait défectueuse et imparfaite.
Passons au laudanum de Rousseau : je l’ai cherché vainement dans Lemery, et Baumé, en rectifiant sa préparation, afin de l’empêcher de pourrir, dit qu’il sert dans les mêmes cas que le laudanum liquide.
Dans les auteurs modernes, nous verrons que rien ne vient justifier cette réputation faite à des médicaments mal dosés dans le système aujourd’hui adopté et présentant l’inconvénient de subir toutes les variations de composition de l’opium. Ne faut-il pas voir dans ces préparations un vieux reste
des anciennes idées qui avaient amené à faire des mélanges, comme la thériaque, impossibles à préparer et qui devaient nécessairement embrouiller la thérapeutique et l’empêcher de faire un pas en avant.
La fermentation, souvent incomplète, du laudanum de Rousseau, est encore une cause d’erreur ; car la liqueur étant plus ou moins visqueuse, les gouttes seront plus ou moins pesantes.
On emploie rarement la teinture d’opium : l’extrait, au contraire, est très-souvent employé en pilules. Ce serait une excellente forme pharmaceulique, si l’opium ne présentait pas tant de variation dans sa composition.
Je vais essayer de prouver que rien ne s’oppose à ce que l’on remplace l’opium par des solutions titrées de morphine, et citer, à ce sujet, l’opinion des thérapeutistes. On verra, par des expériences sérieuses, que la morphine est mêlée dans l’opium à des substances sans action : il serait étrange que leur association augmentât les effets de la morphine; il est bien plus probable que cette différence d’action a été mal constatée.
Virey, dans sa quatrième édition, tome 1“% page 432, dit que l’on prépare aussi le vin d’opium composé avec demi-dose d’extrait d’opium, « et qu’il serait peut-être plus exact de remplacer l’opium ou son extrait par un sel de morphine, »
Dans le Dictionnaire en trente, on trouve un ■ bel article de M. Guersent sur les propriétés thérapeutiques de l’opium. Il constate que la morphine présente la même action thérapeutique que l’opium. La codéine y étant contenue en petite quantité (environ 1 quinzième de la morphine, d’après l’analyse de M. Mulder), ne peut en rien modifier nos idées.
Selon M. Guersent, elle procurerait un sommeil plus tranquille, mais MM. Trousseau et Pidoux ont expérimenté avec soin cet alcaloïde et n’ont pas obtenu d’autres résultats que ceux produits par une dose.moindre de morphine.
M. Bally a donné, à la Pitié, 150, 200, 250 centigrammes de narcotine sans effet appréciable. Un jeune homme de 19 ans en a pris 8 grammes, dans le même jour, et n’a éprouvé que quelques vertiges passagers. M. Bally l’a également essayée en solution dans l’acide acétique, et 2 grammes n’ont produit aucun résultat.
La narcotine en solution huileuse est très-vénéneuse pour les chiens, d’après Magendie, mais n’a pas d’action sensible sur l’homme.
Des expériences de MM. Barbier, Martin Solon sont tout aussi concluantes, et c’est seulement en solution dans l’huile, que la narcotine aurait des propriétés excitantes qui, du reste, viennent encore à l’appui des conclusions auxquelles je veux arriver.
M. Orfila a lait prendre un litre d’eau cohobée et recohobée sur six livres d’opium et n’a obtenu aucun effet.
L’acide méconique et les méconates, ainsi que la résine d’opium, à la dose de 1 gramme, n’ont rien produit.
D’après M. Magendie, la narcéine et la méconine sont également sans action. Il avait proposé de remplacer les gouttes de Rousseau par une solution d’acétate de morphine acidulée par l’acide acétique et à laquelle on ajouterait un gros d’alcool par once.
MM. Trousseau et Pidoux sont encore plus explicites : « Ne serait-il pas « préférable, disent-ils, de substituer l’usage de la morphine ou de ses « sels à celui des préparations opiacées dont la composition est si variable ? »
Et plus loin :
« La morphine, que nous avons expérimentée avec un grand soin et « dont nous avons comparé les effets avec ceux de l’opium, ne nous a « semblé différer en rien de ce dernier. Les mômes effets ont été produits « par des doses moindres. »
Mais, pour l’usage externe, ils préfèrent les sels de morphine comme plus commodes.
Voilà qui est explicite.
A l’exception de la morphine et de la codéine, tous les corps contenus dans l’opium, pris séparément, n’ont pas d’action calmante; la narcotine, au contraire, est excitante. Je crois donc tout naturel de faire pour l’opium ce que l’on a fait avec succès pour la noix vomique, la digitale, le quinquina.
Dans certains cas, me dira-t-on, le sulfate de quinine ne peut remplacer le quinquina : C’est lorsque l’on veut un médicament antiputride ou tonique, en même temps qu’antipériodique. Mais cette différence est facile à expliquer : C’est le tannin contenu dans le quinquina qui aide à l’action
du sulfate, dans les cas très-rares où ce dernier est insuffisant. On avait, depuis longtemps, remarqué que le tannin était nécessaire à l’action du quinquina, puisque Berzélius nous apprend qu’il existe, en Suède, une toi exigeant l’essai des quinquinas par les réactifs du tannin et de la quinine, une expérience de seize ans ayant démontré que l’écorce de quinquina la plus effîcâce est celle qui précipite le plus fortement la gélatine, c’est-àdire celle qui contient le plus de tannin. Un médecin distingué, auquel je demandais conseil, m’a assuré s’être parfaitement trouvé de l’emploi du tannate de morphine comme antiputride et antipériodique.
Deux médicaments opiacés jouissent, il est vrai, de propriétés thérapeutiques différentes de celles de l’opium : Je veux parler du diascordium et de la thériaque. Il est facile de s’en rendre compte en examinant la composition des substances qui entrent dans leur préparation.
Le diascordium, en particulier, contient une grande quantité de tannin qui agit comme astringent, tandis que l’opium calme localement ; et il est probable que letannin associé à un sel de morphine, ou le tannate de morphine, aurait la même action.
Une observation semblable peut être faite pour la thériaque ; quelques substances aromatiques et astringentes unies à l’opium, voilà, en résumé, la thériaque, et il serait à souhaiter que le nouveau Codex réduisît sa formule aux seules substances vraiment utiles. Du reste, il est probable que le tannin des roses rouges, du Cassia lignea et de la cannelle a formé, avec la morphine, du tannate de morphine dont l’action thérapeutique est toute différente.
Je terminerai par une remarque que me suggèrent l’examen de diverses observations cliniques, et les expériences dont j’ai été témoin pendant mon internat dans les hôpitaux.
En général, l’opium est administré en pilules, et les sels de morphine en solution; l’action, lente et successive dans le premier cas, est, au contraire, rapide dans le second, et peut exciter au lieu de calmer. Si l’on veut faire des expériences concluantes, il faut se placer dans les mêmes conditions, et administrer de la morphine et de l’extrait d’opium en solution ou ces deux médicaments en pilules.
Les pavots étant soumis à des causes de variation encore plus grandes
que l’opium, le sirop diacode devrait être également rayé du nouveau Codex, et remplacé par un sirop de morphine dix fois moins actif que celui qui y est actuellement inscrit. Pour éviter les erreurs, le plus concentré serait coloré en rouge.
En résumé, il me semble que des expériences comparatives sérieuses devraient être faites de nouveau sur la morphine d’une part; sur l’opium et ses préparations pharmaceutiques, d’autre part. Si ces expériences étaient concluantes, elles permettraient de remplacer des médicaments de composition variable par des médicaments parfaitement dosés.
On pourrait également essayer s’il ne serait pas avantageux de substituer au diascordium et à thériaque un mélange de tannin et d’un sel de morphine ou le tannate de morphine qui, soluble dans les acides et les alcalis, serait, à coup sûr, dissous dans les liquides acides ou alcalins de l’économie.
PatU.— Imprimé par E. Tiiunot ot C‘% Ï6,
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