‹ Sur la pelouseChapitre 12 sur 17 · SAINTE LIBERTÉ · texte numérisé non relu

SAINTE LIBERTÉ

Cependant la marquise est quelquefois arrachée à sa retraite par le gouverneur de Bretagne, M. de Ghaulnes, qui la comble d'amitiés et ne peut se passer d'elle à la tenue des États. Madame de Sévigné fait un tableau charmant de cette réunion de toute la gentilhommerie bretonne et des fêtes données par le gouverneur : « Toute la Bretagne est ici, écrit-elle; vous savez qu'il ne s'en échappe guère de Bretons; elle est toujours toute pleine : rien ne se répand, rien ne se perd, rien ne se déborde. »

Mais ces bruyantes réjouissances la fatiguent bien

vite, et elle ajoute : « Je souhaite avec une grande

passion d'être hors d'ici où l'on m'honore trop. Je suis extrêmement affamée de jeûne et de silence. Je n'ai pas beaucoup d'esprit ; mais il me semble que je dépense ici ce que j'en ai en pièces de quatre sous, que je jette et que je dissipe à tort et à travers, et cela ne laisse pas de me ruiner. »

Puis viennent les anecdotes. D'abord celles relatives aux soulèvements des campagnes contre la gabelle. Les paysans, animés par la noblesse, ne comprennent point le mot, mais s'en sont fait un monstre qui excite chez eux une fureur effrayée. Ils croient retrouver l'épouvantable machine royale dans tout ce qui leur est nouveau et inconnu. Un curé de basse Bretagne ayant reçu une pendule de France (car c'est ainsi qu'ils disent, fait observer madame de Sévigné), ils se mirent tous à crier dans leur largage que c'était la gabelle, et ils voulaient l'anéantir ; mais le curé, qui tenait à sa pendule, leur dit dans le même patois :

— Vous vous trompez, mes enfants; ce n'est point la gabelle, c'est le jubilé 1

MADAME DE SÉVIGNK 103

Et à ces mots, tous tombèrent à genoux.

Lorsque l'entreprise du roi d'Angleterre contre îe prince d'Orange qui l'avait détrôné ralluma la guerre, il fallut songer à la défense des côtes, et le duc de Chaulnes organisa les Bretons en milice. Madame do Sévigné nous a conservé de plaisants détails sur cet essai militaire : « C'est une ciio^~c étrange, raconte-telle, que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête. Ils ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend. Quand ils avaient leurs mousquets sur l'épaule et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer : l'arme tombait d'un côté et le chapeau de l'autre. On leur dit qu'il ne faut point saluer, et, quand ils sont désarmés, s'ils voient passer M. de Chaulnes, ils enfoncent leurs chapeaux des deux mains et se gardent bien de le saluer. On leur dit qu'il ne faut pas branler, ni aller et venir quand ils sont dans les rangs : ils se laissaient tous rouer l'autre jour par le carrosse de madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul

pas, qiKÀ qu'on pût leur dire. » Mais cette obéissance aveugle finit par tourner au profit rie la discipline, et madame de Sévigné est tout étonnée, quelques semaines après, de voir ces milices manœuvrer comme de vieilles troupes. Elle reconnaît alors les gens dont Bertrand du Guesclin avait fait les meilleurs soldats de son temps.

Au total, les lettres de madame de Sévigné peuvent être rangées parmi nos monuments littéraires les plus précieux et nos plus riches mémoires historiques. On y trouve de tout, comme dans la conversation familière de ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup pensé et beaucoup senti. En général, le ton en est gai, mais avec un accent de caresse qui attendrit cette gaieté. Sans s'arrêter jamais dans la mélancolie, madame de Sévigné la traverse par instants. Nous l'avons vue tressaillir à l'idée de la vieillesse et de la mort; elle s'attriste également parfois aux grandes disgrâces de la cour et devant l'imperfection « des anciens attachements, qui sont de vieux carrosses auxquels il y a tou-

MADAME DE SÊVIGNÉ lOS

jours quelque chose à refaire. » Mais sa sérônité dissipe vile tous les nuages, et l'on sent, à travers tontes ces agitations décelant la faiblesse humaine, un caractère solide, une âme bien faite, et ce bon sens assaisonne qui est rcssencc môme de l'esprit français.

Madame Romain venait d'étaler sur la table do sa salle à manger les provisions destinées à la partie de campagne dont elle achevait les préparatifs, lorsque sa fille Estelle entra en cuurant, les cheveux épars et la robe détachée.

— Maman, maman, vite donc, s'écria-t-elle ; jo vous cherche partout, aidez-moi à m'habiller!

— Comment, tu n'es pas encore proie ! dit madame

Romain étonnée ; mais, malheureusel nous arriverons trop tard au bateau.

— Ne craignez donc rien, dit la jeune fille; mademoiselle Stella Pernot n'est-elle pas de notre partie? Une demoiselle de Paris ^ est-ce que ça ne se fait pas toujours attendre?

— Celle-là surtout, qui est une virtuose, fit observermadame Romain, en agrafant la robe de sa fille; car on dit qu'elle a tout appris.. .

— Excepté le moyen de se procurer une dot, reprit Estelle dédaigneusement; il paraît qu'elle n'a rien; c'est sa tante elle-même qui me l'a avoué.

— Et, au lieu d'en faire une bonne femme de ménage, objecta madame Romain, on lui a appris à jouer du piano, à chanter, à parler des langues étrangères! Voilà ce qu'ils appellent une bonne éducation : savoir tout ce qui fait briller, au lieu de ce qui est utile.

— Ah! je parie que vous parlez de mademoiselle Stella, dit tout à coup une voix derrière madame Romain.

Celle-ci se retourna et aperçut une jeune personne assez jolie, mais si droite et si soigneusement épinglée, que son premier aspect rappelait inévitablement ces poupées de Flandre qui marchent sur des roulettes, et ont leur robe clouée avec de petites pointes sur leurs épaules de carton.

— Tiens! c'est Armide Dufour, dit la veuve. Bonjour, mon enfant, toujours aussi exacte.

— Cela nous est facile à nous autres provinciales qui aimons la simplicité, dit Armide d'un ton aigre-doux; ce n'est pas comme la Demoiselle de Paris.

— Elle fait donc de grandes toilettes ? demanda Estelle.

— Inouïes! ma chère. Croiriez-vous qu'elle a des volants à toutes ses robes!

— C'est cependant plus cher, fit observer madame Romain.

— Et qu'on lui a vu un chapeau de feutre à plum<*s.. ajouta Armide.

110 STJR LA PELOUSE

La mère et la fille poussèrent une exclamation de surprise scandalisée.

— Des plumes , sans être mariée ! s'écria madame Romain.

— Elle prétend que c'est un cadeau d'un de ses oncles, reprit mademoiselle Dufour, et qu'elle l'eût fâché en refusant de le porter; mais une personne bien élevée ne s'arrête pas à de pareilles considérations; les convenances avant tout.

— Mademoiselle Pernot ne s'en inquiète guère, fit observer Estelle. Figurez-vous que l'autre jour, chez le percepteur, elle a chanté des duos italiens avec un Monsieur qu'elle n'avait jamais vu!

— Est-ce possible?

— Tenez, voici le chevalier qui y était, il pourra vous le dire.

Un petit homme sec, propret, entre deux âges, et tenant à la main un parapluie à manche recourbé, venait de s'arrêter à la porte entr'ouverte, comme s'il eût hésité à passer outre.

UNE DEVùtSELLE DR PARIS 111

— Entrez, entrez, monsieur de Rouby, dit madame Romain; la toilette d'Estelle est achevée.

Le chevalier se glissa dans le salon en saluant d'un air galant et guilleret. Il s'extasia sur la taille charmante de mademoiselle Armide et sur Vélégante simplicité ô.emaàemoise\\cEslc\\o : le chevalier n'employa il jamais que les expressions consacrées et les phrases toutes faites. Aussi, lorsque madame Romain invoqua son témoignage contre la Demoiselle de Paris , déclarat-il qu'elle manquait complètement de la timidité qui fait l'ornement de son sexe. Mademoiselle Pernot, en effet, ne parlait jamais les yeux baissés, comme il convient aux jeunes personnes modestes; elle répondait à ceux qui lui adressaient la parole sans cette rougeur qui est le fard de la beauté', et ne se faisait jamais prier pour chanter, ce qui lui donnait l'air d'une artiste.

M. de Rouby n'avouait pas la véritable cause de sa sévérité : cette cause était un duo pour flûte et piano, essayé quelques semaines auparavant avec Stella , qui

avait fait de vains efforts pour ramener le chevalier à la mesure. Celui-ci s'était blessé d'une exigence à laquelle on ne l'avait point accoutumé, et y avait vu un manque de réserve qu'il ne pardonnait point à la jeune fille.

Cependant l'heure pressait; madame Romain laissa Estelle faire le panier de provisions et emmena M. de Rouby pour l'aider à fermer toutes les portes

Les deux amies, restées seules, continuèrent à passer en revue les défauts et les ridicules de la Demoiselle de Paris. Élevées l'une et l'autre dans une petite ville de Bretagne, elles n'avaient pu échapper aux préjugés d'une éducation mesquine et incomplète. Esclaves d'habitudes auxquelles les personnes sages se soumettent comme à des règlements de police locale, mais qu'elles ne regardent point comme d'inviolables lois, Estelle et Armide ne savaient faire la part ni de la dissemblance des usages, ni des variétés de caractères. Quiconque différait d'elles, par cela seul était condamné. Ajoutez la prévention provinciale contre tout ce

qui vient de Paris. Examinée de loin, la grande villo apparaît presque toujours à travers les illusions de l'émervcillcment ou de la malveillance. Selon ces dispositions, on y voit un pays de fées ou une Babylone; tout ce qui en vient est d'avance applaudi ou condamné. C'est un palais dont les habitants excitent tour à tour la haine ou l'envie, parce qu'on ne les connaît pas. Établies à Brest depuis peu de temps , mademoiselle Romain et son amie n'avaient pu modifier encore, dans un monde plus éclairé, les idées exclusives apportées de leur bourgade : aussi la vue de mademoiselle Stella Pernot leur avait-elle causé une surprise transformée bientôt en une sourde hostilité.

Cependant d'anciennes relations avec les parents chez lesquels habitait la Demoiselle de Paris avaient forcé à la voir, et ce jour-là même elles s'embarquaient avec elle pour Lanvoc, d'où elles devaient gagner à pied la grande baie de Douarnencz et visiter les curieuses grottes de Morgat.

La pensée qu'une Parisienne était trop femme du

monde pour se montrer exacte, et qu'en arrivant à l'heure elles auraient le malicieux plaisir de constater cette inexactitude, engagea les deux jeunes filles à se hâter et à rejoindre leur mère. La domestique prit le panier de provisions, et l'on courut à la cale de Recouvrance où le bateau stationnait.

En y arrivant Estelle poussa une exclamation de désappointement; elle venait d'apercevoir à l'arrière de la barque mademoiselle Pernot qui les attendait.

A leur vue, celle-ci se leva et vint à leur rencontre avec un aimable empressement. C'était une jeune fille d'environ vingt-deux ans, plutôt agréable que jolie, mais dont tous les mouvements avaient une liberté gracieuse qui s'éloigne également de la hardiesse et de la gaucherie. Sa toilette était d'une extrême simplicité; mais elle avait cette appropriation particulière à la personne et à la circonstance, qui donnent au vêtement un caractère, et en font, pour ainsi dire, une partie de nous-mêmes. Après avoir salué avec politesse madame Romain et M. de Rouby, elle serra la main

des deux jeunes filles qui échangèrent un coup d'œil ironique sur ces manières d'Anglaise^ et elle les aida à entrer dans le bateau. Elle-môme franchit légèrement les bancs et les avirons pour aller prendre place à leurs côtés.

Le chevalier qui ne négligeait jamais l'occasion de placer une de ces phrases passées dans le domaine public, qui composaient tout son esprit particulier, s'extasia sur la légèreté de la Parisienne qu'il compara à un papillon. Stella lui répondit gaiement que c'était la louer pour trop peu, mais qu'elle pourrait au besoin justifier son jugement en montant au mât, ou en grimpant à une des cordes d'étai. Elle n'avait pour cela qu'à se rappeler les leçons de gymnastique reçues en pension, et dont elle avait particulièrement profité.

Armide fil un geste de pruderie offensée à cet étraïUje aveu. Estelle déclara que ce n'étaient point là des amusements de demoisell(3. Madame Romain fît observer que de pareils jeux devaient déformer les corsets, et le prudent chevalier se rejeta sur le danger des chutes.

Stella ne chercha point à prouver que les femmes ont besoin, comme tout le monde, de l'exercice qui leur donne la force et l'adresse , et que le meilleur moyen d'éviter les chutes était d'apprendre à ne pas tomber. Bien qu'elle eût des convictions, elle savait éviter de les débattre avec ceux dont l'âge ou la position réclamaient ses égards, et elle se contentait d'avoir raison, sans prétendre leur prouver qu'ils avaient tort.

Pendant cette conversation, le bateau avait débordé, et, dépassant la hauteur du fer-à-cheval, il commençait à traverser la rade. La brise, qui soufflait grande largue, frappait obliquement la voile : Estelle le remarqua et fut surprise que le vent poussât le bateau dans une autre direction que celle qu'il suivait lui-même; mais M. de Rouby déclara que cela avait toujours lieu , explication qui parut très-claire et très-satisfaisante à madame Romain. Cependant, comme la jeune fille insistait, en faisant observer qu'il devait y avoir une raison, Stella se hasarda à dire qu'elle l'avait demandée Quelques jours auparavant, et qu'on la lui avait donnée.

— Et VOUS l'avez comprise , demanda Ârm'dc.

— Je l'ai cru du moins, dit la Parisienne qui, pour en faire juger, essaya de répéter la démonstration aux deux jeunes filles; mais elles n'y saisirent que les mots de ligne et à'amjle forcément répétés plusieurs fois.

— Ah I grand Dieu, ce sont des mathématiques, dit le chevalier. Mademoiselle a donc étudié la géométrie ?

— Très-profondément, répliqua Stella en riant. Je sais la différence qu'il y a entre un angle et un cercle, et que la ligne droite est plus courte que la ligne brisée.

Armide et Estelle se regardèrent.

— On ne laisse rien ignorer aux jeunes personnes dans les pensionnats de Paris, dit la première d'un ton d'ironie pincé.

— Ah t vous avez raison de plaisanter la science des Parisiennes, reprit Stella simplement; les mieux instruites de nous savent bien peu. La vue des choses

nous manque, il faut tout apprendre en théorie. Avant

d'arriver à Brest , je n'avais guère vu les plantes que dans les herbiers ; c'est seulement ici que j'ai pu les reconnaître en plein champ.

— Ce qui veut dire que mademoiselle a aussi appris la botanique ? fit observer M. de Rouby.

— Et ce qui ne veut pas dire que je la sache, ajouta Stella ; mais voilà que nous abordons.

La barque avait, en effet, atteint le fond de la petite anse qui domine le village de Lanvoc. Madame Romain et sa compagnie débarquèrent après être convenus avec le batelier de l'heure du retour, et l'on gravit la côte pour prendre le chemin des grottes.

Arrivé au plateau supérieur, le chevalier, qui servait de guide, prit à travers champs des sentiers à peine tracés par le passage de quelques troupeaux et de leurs pâtres. On traversait de vastes landes entrecoupées de plis profonds qu'arrosaient de petits ruisseaux bordés de saules. De loin en loin , une chapelle en ruine , un vieux pignon de manoir envahi par le lierre et le chèvrofpiiille, diversifiaipnt cflfe agreste solitude. Il y

eut un moment où M. do Rouby hésita sur la route et pria ses compagnes de s'asseoir tandis qu'il allait à la découverte. Stella en profita pour esquisser sur son album le site sauvage devant lequel on se trouvait arrêté. Armide ne manqua pas de renouveler ses remarques railleuses sur l'universalité de la Parisienne, et Estelle y ajouta certaines réflexions sur l'inutilité de talents de luxe permis tout au plus aux jeunes personnes qu'attendaient de riches dots. Stella écouta ces opinions sans y chercher des explications personnelles, approuvant quand elle les partageait, se taisant quand elle était d'avis contraire.

Enfin le chevalier revint et déclara qu'il avait retrouvé sa route; on se remit en marche sous un soleil qui devenait à chaque instant plus ardent. Les incertitudes de M. de Rouby avaient allongé le chemin, chacun aspirait au but de l'excursion. Enfin, les rochers de Morgat apparurent à droite ; on se dirigea vers eux à travers les bruyères, et l'on atteignit le pauvre hameau bâti à mi-cûte, en vue de la baie.

Une petite source qui coulait à travers le gravier du promontoire et aux bords de laquelle s'élevaient quelques arbres rabougris arrêta nos promeneurs : ce lieu parut le plus favorable pour mettre le couvert. Madame Romain, qui comprenait que l'heure de son triomphe était venue, prit le panier des mains de la domestique, et se mita découdre la serviette blanche qui le couvrait.

— Chacun son tour, mademoiselle Pernot, dit-elle avec une sorte de fierté solennelle; nous ne savons, nous autres, ni la gymnastique, ni le dessin, ni la botanique , mais nous nous entendons aux choses utiles. Vous allez me dire ce que vous pensez d'une poularde qu'Estelle a nourrie elle-même et que j'ai fait rôtir.

M. de Rouby, dont les narines se gonflaient de gourmandise, murmura une phrase sur la délicatesse d'un meis préparé par la main des Grâces. Madame Romain, en mère dévouée, prit l'allusion pour sa fille.

— Oui, oui, dit-elle, en continuant de rechercher dans le panier, Estelle n'est pas trop mal pour une

provinciale.... puis elle aura un trousseau et une dot assez conséquente pour qu'on y prenne garde ; ce n'est pas une savante, mais ça fera une femme de ménage qui aura de l'ordre, de la prévoyance, du soin et... Ah! grand Dieu! mais, malheureuse I vous avez oublié la poularde 1

— Moi I s'écria Estelle saisie.

— Et le vin, ajouta Armide.

— Et le jambon, continua la domestique.

— Mais il n'y a donc rien 1 interrompit le chevalier épouvanté.

— Il y a du pain sec, répondit Armide.

— Et deux livres de sucre enveloppées comme la poularde et le jambon, ajouta Estelle, c'est là ce qui m'aura trompée.

IMadame Romain se laissa tomber assise sur le rocher, avec une exclamation de désespoir ; le chevalier plongea jusqu'au fond du panier un regard effaré ; Estelle était près de pleurer, et Armide se pinçait les lèvros pour conserver un air convenable.

Stella fut la seule qui ne perdit point sa présence d'esprit. Elle voulut d'abord prendre la chose en riant, mais voyant que les mines devenaient de plus en plus sérieuses, elle proposa de voir si l'on ne trouverait rien dans le hameau. Madame Romain ayant fait un signe de consentement désolé, elle partit avec la domestique et ses deux compagnes. Malheureusement, la plupart des cabanes étaient fermées et les habitants occupés à pêcher sur la baie : quelques femmes qu'elles trouvèrent ne purent rien mettre à leur disposition.

Pendant que Stella continuait ses recherches, Armide et Estelle vinrent apporter cette mauvaise nouvelle à madame Romain qui attendait près de la source avec le chevalier. Elle acheva d'abattre ce dernier. Il parlait déjà de regagner Lanvoc, sans songer davantage aux grottes de Morgat, lorsque Stella reparut avec des cris de triomphe. A force de demandes et de perquisitions, elle avait découvert du lait, du beurre, de la farine et quelques œufs ; mais, lor.-^qu'elle eut tout mon-

tré à madame Romain, celle-ci déclara qu'il n'y avait rien à faire de si peu de chose.

— Permettez-moi d'essayer, dit la jeune fille doucement; j'ai souvent suivi mon oncle quand il allait, en hiver, passer quelques jours à sa maisonuelte de Saint- Michel; nous manquions alors de tout, et il fallait, comme Robinson, vivre d'expédients : j'espère me servir de cette expérience.

Il n'y avait point à choisir, on accepta les offres de la Parisienne, qui se mit aussitôt à l'œuvre. Au bout d'une demi heure tout fut en train, et après avoir donné ses instructions à la servante, elle proposa une excursion aux grottes afin d'aiguiser l'appétit. Bien que la précaution parût superflue, ou accepta, et M. de Rouby les conduisit aux pittoresques excavations creusées par la mer dans le rocher.

Les jeunes filles se plurent à lire des noms et des inscriptions gravés sur la pierre par les visiteurs. Stella reconnut dans l'une de ces dernières, plus récente que les autres, les premiers mots de la magnifique strophe

124 sua LA. PELOUSE

de lord Byron sur la mer. Elle répéta de mémoire la stance tout entière et la traduisit à ses deux compagnes.

— Voilà ce qui vous prouve l'utilité des langues étrangères, Mesdemoiselles, dit madame Romain, que son désappointement faisait tourner à l'aigreur.

— Pour le moment, je préférerais la moindre côtelette à tous les vers de Mommir Byron, fit observer le chevalier d'un air passablement maussade.

— Alors retournons, dit Stella ; si mes instructions ont été suivies, tout doit être prêt.

On reprit la route du hameau et mademoiselle Pernot alla rejoindre la servante pour donner la dernièro main au repas improvisé.

Le couvert avait été dressé dans une des cabanes, et lorsque madame Romain y entra avec le chevalier et les deux jeunes filles, elle ne put retenir un cri de surprise. Sur la table, recouverte des deux serviettes destinées aux provisions, fumait un potage aux herbes qu'accompagnaient une omelette soufflée et une de ces tartes à l'oseille dnns lesquelles excellent le? mé-

nagères anglaises : des beignets de pommes de terre et une compote de mûres sauvages complétaient ce menu, auquel les assiettes de grosse faïence coloriée, les cuillers d'étain redevenues brillantes, et deux bouquets de fleurs cueillies dans la haie donnaient un air de festin champêtre.

Madame Romain et les deux jeunes filles stupéfaites auraient accusé volontiers la Parisienne de magie. Accoutumées à l'abondance provinciale qui n'a jamais besoin de remplacer les ressources par de l'Imaginative, elles n'entendaient rien à ces expédients qu'inspire la nécessité dans la dispendieuse existence des grandes villes. Quant à M. de Rouby, le souvenir du duo s'évanouit devant l'appétissante collation; la reconnaissance du gourmand apaisa la rancune du musicien, et il adressa à la Demoiselle de Paris un sourire de sincère réconciliation.

- Tout se trouva excellent, et l'appétit satisfait adoucit madame Romain elle-même. Le repas achevé, on retourna visiter de nouveaux sites, et l'on parcourut les

grèves jusqu'à ce que le soleil commençât à descendre sur l'horizon. Le chevalier parla alors de regagner Lanvoc à travers les landes. On se mit en route sans se presser, en cueillant, sur les promontoires, des œillets et des roses marines.

Cependant le jour baissait rapidement; la brise de mer avait fraîchi, les lointains commençaient à disparaître dans les brumes. Madame Romain rappela les jeunes filles et répéta qu'il fallait se hâter. M. de Rouby s'aperçut même, en consultant sa montre, qu'ils auraient peine à attcmdre la station à l'heure convenue avec les bateliers : il résolut en conséquence d'abréger, et s'engagea dans les sentiers de traverse ; mais au bout d'une demi heure de marche, il s'aperçut qu'il s'était égaré. Il voulut revenir sur ses pas ; les routes à peine frayées qu'il avait suivies se croisaient ou s'effaçaient dans l'ombre, de sorte qu'après beaucoup de recherches et de détours il se trouva assez complètement dévoyé pour ne plus savoir s'il se dirigeait vers la station de la barque ou s'il lui tournait le dos.

L'inquiétude de madame Romain devint sérieuse, et les deux jeunes filles commencèrent à s'effrayer.

Tant que le chevalier avait espéré retrouver sa route, Stella s'était abstenue de tout conseil; mais, lorsqu'elle le vit aussi incertain que les autres, elle fit observer que l'on se trouvait au fond d'une coulée qui bornait de tous côtés le regard, et proposa de gagner un tertre peu éloigné, d'où l'on pourrait peut-être voir au loin et reconnaître la véritable direction.

Par malheur, le bouquet d'arbres dont ce tertre était ombragé n'ouvrait aucune percée sur l'horizon. Après en avoir fait vainement le tour, madame Romain engageait à redescendre lorsque la Parisienne l'arrêta.

— Un instant, dit-elle en souriant, c'est ici l'occasion ou jamais de me rappeler mes leçons de gymnastique.

Et courant à un arbre émondé quelques années auparavant, et dont les jeunes branches formaient autant d'échelons superposés, elle se mit à y monter avec une aisance gracieuse et assurée qui ne permettait même point de s'eiîrajer. Parvenue à une certaine hauteur.

elle embrassa une partie des collines et reconnut à gauche un groupe d'arbres qu'elle avait dessinés le malin; cette remarque lui permit de s'orienter et de retrouver d'autres points. Elle se hâta de redescendre et se dirigea sans hésiter vers le nord. L'étoile polaire qu'elle avait reconnue, lui servit de guide. Elle aperçut peu après, du sommet des hauteurs, la rade de Brest qui brillait doucement à la lueur des premières étoiles, et le sentier rapide qui conduisait à l'anse de Lanvoc.

Mais en y arrivant on leur apprit que les bateliers, après les avoir attendus longtemps au delà de l'heure convenue, s'étaient décidés à repartir. Aucune barque ne se trouvait à la grève, et il leur était impossible de regagner Brest avant le lendemain.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour nos voyageurs. Armide et le chevalier surtout, qui étaient attendus, s'effrayèrent de l'inquiétude qu'allait donner leur absence. Madame Romain ne pouvait se faire à l'idée de découcher ainsi sans s'y être préparée, et Est elle regardait le misérable cabaret dans lequel ils se

Irouvalcnt, en se demandant comment ces gens-là pourraient les loger.

Après les lamentations vinrent comme d'habitude les reproches. Madame Romain accusait k chevalier de les avoir égarées, et le chevalier accusait madame Romain d'avoir songé la première à celte promenade.

Pendant ce temps Stella, toujours utilement active, courait le village pour s'informer des moyens de regagner la ville; mais toutes ses recherches furent inutiles, et elle revenait inquiète et désappointée, lorsqu'on tournant une ruelle quelques mots français, balbutiés avec l'accent britannique, frappèrent son oreille. Elle se retourna et aperçut un jeune homme portant un costume de simple matelot, mais que son élégance faisait reconnaître pour un costume de fantaisie. Il cherchait à obtenir quelques renseignements sans réussir à se laire comprendre. Mademoiselle Pernot s'approcha avec une bienveillance modeste, et répéta en termes clairs la demande de l'étranger.

— Milady saurait-elle l'anglais? s'écria vivement celui-ci dans sa langue.

— Comme une Française peut le savoir, répondit Stella en rougissant.

— Ah 1 c'est un coup du Ciel, reprit le jeune homme ; que Milady me pardonne si j'abuse de son obligeance : mais je viens d'herboriser le long des dunes, j'aurais besoin de regagner un des villages situés à l'ouest de celui-ci, et j'en ai oublié le chemin et le nom.

Stella expliqua la demande de l'Anglais au pêcheur quin'avait pu d'abord le comprendre. Ce dernier nomma tous les hameaux dispersés sur la côte, jusqu'à ce que l'étranger eut reconnu celui qu'il cherchait. On lui indiqua également la route à suivre.

Il salua mademoiselle Pernot, en la remerciant d'un Ion plein de reconnaissance et de respect.

— Ne puis-je rendre aucun service à Milady en échange de son obligeance, demanda-t-il, et n'a-telie rien à faire dire à Brest ?

— A Brest ? répéta la Parisienne.

— J'y serai dans une heure.

— Vous avez donc un canot ?

— Le mien m'attend au village que vous venez de jae faire retrouver.

Stella fit un mouvement, puis parut hésiter.

— Serais-je assez heureux pour que Milady eût quelque chose à me demander? dit-il en regardant la jeune fille.

Celle-ci le pria d'attendre un instant, et courut faire part à madame Romain de la rencontre inattendue qu'elle venait de faire. La veuve s'écria qu'il fallait en profiter, et tous retournèrent vers le jeune marin, auquel Stella exposa leur situation et qui s'empressa de leur offrir son canot.

On l'eut bientôt rejoint et tout le monde y prit place.

La soirée était d'une sérénité merveilleuse, la mer paisible, et la brise attiédie par la chaleur du jour. Invitée par M. de Rouby, qui était complètement converti, Stella se mit à chanter quelques-unes de ces mélodies de Schubert, si admirablement appropriées aux

mélancoliques sensations du soir. Sa voix expressive et douce, accompagnée par les rumeurs profondes de la mer, avait un charme dont tous les auditeurs parurent saisis. Le jeune étranger surtout trahit son admiration par quelques exclamations involontaires qui en disaient plus que tous les éloges. Enfin on débarqua heureusement, et, après avoir remercié leur conducteur au nom de madame Romain, Stella prit congé de ses compagnons de voyage.

Elle rencontra quelques jours après chez des amis de sa famille le jeune Anglais dont elle avait fait la connaissance d'une manière si imprévue, et apprit alors qu'il appartenait à une riche et noble famille d'Ecosse. Livré par goût aux études de botanique, il parcourait les côtes de France sur un yacht de plaisance dans ce moment amarré en rade de Brest. Ayant appris que Stella avait elle-même commencé un herbier, il voulut le voir.

Ces premières relations amenèrent une connaissance plus intime, et, quelques mois après, des lettres

de faire part annonçaient le mariage de mademoiselle Stella Pernot avec milord Arthur Young, fils d'un pair d'Angleterre.

A cette nouvelle madame Romain parut stupéfaile.

— Une flUe sans dot et sans aucune esp/rance! s'ôcria-t-elle.

— Qui n'est pas même jolie, ajouta Estelle en mi- DJuJant.

— Et si singulière! acheva Ârmide d'un ton précieux.

— Après ça, c'est une savante! reprit ironiquement la veuve.

— Permettez, permettez, dit M. de Rouby, dont les préventions ne résistaient jamais au succès, la demoiselle de Paris nous a prouvé dans notre promenade aux grottes, que plus on savait, plus on trouvait de ressources dans les faits et en soi-même ; ne connaître que peu de choses ne prouve pas qu'on les connaisse mieux. Je commence à me défier des gens qui prétendent voir plus clair parce qu'ils n'ont qu'un œil. Ma-

demoiselle Pernot a eu la bonté de m'inviter à sa noce je serai heureux d'y assister et de voir, comme dirait un poëte, les talents et les grâces couronnés par l'hymen.

La plupart des historiens modernes qui ont parlé des jeux olympiques, n'ont point essayé à faire comprendre le vrai caractère de cette grande înstilulion, qui ne perdit son importance que lorsque la Grèce eut perdu sa liberté.

Leurs récils nous les présentent comme une sorte de spectacle où des athlètes amusaient la curiosité publique par des exercices de force et d'adresse, où les plus riches citoyens envoyaient courir des chars pour faire

admirer leurs attelages! A les en croire, la lice d'Olympie aurait été, à peu de choses près, ce que sont nos hippodromes, nos salles d'escrime ou nos tentes de hateleurs.

Or, l'institution de ces jeux avait un sens social et politique dont il est bon de faire ressortir l'importance.

Divisée en un grand nombre de petites républiques indépendantes l'une de l'autre, et dont le? intérêts se trouvaient sans cesse opposés, la Grèce avait besoin de réunions régulières qui pussent mettre les citoyens des différentes villes en présence, entretenir les rapports de bon voisinage, et maintenir, au milieu de cette variété de gouvernements, une certaine unité de race. Le conseil des Amphictyons, réuni deux fois par an à Delphes et près des Thermopyles, réglait les affaires de la confédération grecque ; mais il fallait que le rapprochement des populations elles-mêmes entretînt une communauté d'habitudes et de sentiments sans laquelle le lien fédéral se fût bien vite dénoué.

C'est dans celteintention qu'avaient été multipliés les jeux qui réunissaient successivement, sur divers points de la Grèce, les habitants de chaque ville. Tous étaient consacrés à quelque héros ou à quelque dieu : les jeux Néméensà Hercule, les jeux P^'thiques à Apollon, les jeux Jsthmiques à Neptune. Mais les plus fameux étaient ceux qui se célébraient à Olympie, ville de l'Elide dans le Peloponèse. Ils revenaient régulièrement tous les quatre ans. Aussi, à partir de l'année 703 avant Jésus-Christ, servirent-ils de mesure à la chronologie des Grecs, et l'on ne compta plus que par Olympiades.

La terre d'Olympie où ils avaient lieu devint sacrée. Le retour des jeux amenait une suspension d'armes entre les peuples qui se faisaient la guerre, et les ennemis de la veille pouvaient s'y rencontrer impunément, car il était défendu d'y venir armé.

C'était donc une occasion de se voir et de se parler, qui ne pouvait manquer d'entretenir ou de réveiller la fraternilédes races; c'étaitde plus unmolif d'émulation.

Pour disputer les prix olympiques, la jeunesse grecque se préparait longuement. Des gymnases publics, établis partout, favorisaient ces exercices qui étaient un moyen de doubler la vigueur et une école de courage. On ne regardait point l'apprentissage de l'athlète comme un vain amusement, mais comme une sérieuse éducation; le nom même venait d'un mot grec qui signifiait travail. On pensait qu'en augmentant sa force et son adresse on le rendait plus sûr de lui, plus capable de servir sa patrie, plus complètement homme 1 C'est ainsi que se formèrent les citoyens qui vainquirent à Marathon, à Salamine et à Platée. Les plus merveilleuses intelligences ne dédaignaient pas cette gloire de l'arène : Euripide suivit longtemps les gymnases et fut couronné comme athlète dans les jeux, avant de l'être comme poète tragique à Athènes.

Aussi les fêtes d'OIympie avaient-elles un caractère à la fois patriotique et religieux. Huitjuges étaient choisis pour les huit bourgs de l'Elide, et on leur apprenait, pendant dix mois, les règles qui présidaient aux jeux.

Ceu\-ci étaient précédés de prières solennelles et de sacrifices aux dieux. Les concurrents s'avançaient ensuite vers l'autel, et juraient de se conduire avec honneur. Enfin, on les rangeait dans la lice, un liéraut se tournait vers la foule et criait :

— Quelqu'un peut-il reprocher à cet athlète d'être esclave ou d'avoir mal vécu?

Il y avait une longue attente, car la Grèce assemblée ne voulait accorder ses applaudissements qu'à des hommes probes et libres ; enfin, si tout le monde se taisait, le signal était donné.

Il y avait quatre jeux principaux : la lutte, le pugilat, le lancement du disque, la course à pied, à cheval ou en chariot.

Ces derniers exercices avaient surtout pour but d'encourager l'élève des chevaux qui furent toujours en petit nombre chez les Grecs, comme le prouve le peu d'importance de leur cavalerie dans toutes les guerres. Malgré sa constitution démocratique, Athènes avait accordé des privilèges particuliers à ceux de ses citoyens

140 SUH LA PEL0USÎ3

qui entretiendraient un cheval, et avait ainsi crôêune véritable aristocratie. Pendant la guerre du Péloponèse, les chevaliers athéniens étaient au nombre de mille, ainsi que nous l'apprend Aristophane dans une de ses comédies.

Ne croyez pas d'ailleurs que les prix olympiques fussent seulement accordés aux exercices du gymnase ; on y couronnait les artistes et les poëtes. Denys, tyran de Syracuse, y envoya des rapsodes chargés de réciter ses vers, qui furent outrageusement siffles. Ce fut également aux jeux olympiques qu'Hérodote lut pour la première fois les fragments de son histoire, relatifs aux expéditions de Darius et de Xerxès ; ils excitèrent un tel transport, que l'on donna à chaque livre de son histoire le nom d'une muse, comme si l'œuvre eût résumé l'ensemble des connaissances humaines auxquelles présidaient les filles de Mnémosyne. L'écrivain d'Halicarnasse était arrivé à Olympie ignoré de tous : le lendemain son nom fut connu de la Grèce entière.

C'était encore là que l'acclamation publique récom-

LES JEUX OLYMPIQUES Ul

pensait les grands citoyens qui avaient rendu à la commune patrie quelque service éclatant, ^^orsque Thémislocle parut aux jeux, après la victoire de Salamine, la foule entière se leva ; toutes les bouches répétèrent son nom I on se le montrait du doigt en disant :

— Voilà celui qui a sauvé la Grèce !

Et Thémistocle, ému jusqu'aux larmes, avoua quo c'était le plus beau jour de sa vie.

Xénophon, qui avait été un des quatre chefs choisis pour commander la retraite des dix mille et qui nous a laissé le récit de ce merveilleux fait d'armes, reçut plus tard un accueil presque semblable.

On comprend l'impression que devait produire de pareilles scènes sur de jeunes âmes et ce qu'elles y trouvaient de nobles excitations. Lors du triomphe d'Hérodote, un jeune homme de quinze ans laissa voir une telle émotion que le père de l'histoire prédit à son père qu'il s'illustrerait quelque jour! ce jeune homme c'était Ti]ucydide, le continuateur d'Hérodote et le précurseur de Tacite.

Ajoutons qu'Olympie était le sanctuaire de la gloire des Grecs; que tout y éveillait l'admiration ou y servait d'enseignement.

C'était là d'abord que se trouvait le fameux temple de Jupiter et la statue du dieu par Phidias. 11 était représenté assis sur son trône, tenant d'une main un scephT précieusement ouvragé, de l'autre une figure de la Victoire. Bien que le trône et la statue fussent d'or et d'ivoire, la matière était leur moindre valeur. La conservation de ce chef-d'œuvre éîait confiée aux descendants du sublime artiste, et l'on montrait comme un lieu saint l'atelier où il l'avait achevé.

Le bois sacré qui s'étendait derrière le temple était parsemé de monuments qui racontaient la gloire de la Grèce ; de statues en marbre , de quadriges en bronze consacrés aux dieux , aux héros , ou aux vainqueurs dans les jeux.

Arrêtés devant chacun de ces simulncres, les Grecs venus à Olympie se racontaient l'un à l'autre l'histoire des athlètes dont on avait ainsi éternisé la mémoire.

Celui-ci était Milon de Crolone qui, écoutant la leçon d'un philosophe pythagoricien , avait soutenu sur ses épaules la salle près de crouler, et avait ainsi donné au maître et aux auditeurs le temps de fuir.

Celui-là était Polydamas qui était allé à la rencontre d'un lion sur le mont Olympe et l'avait étouffé dans ses bras.

Cet autre était Théagène, douze cents fois vainqueur, et dont la statue avait écrasé le rival jaloux qui essayait de la renverser.

Puis, près du temple, se dressaient des colonnes sur lesquelles on avait gravé les traités de paix des peuples de la Grèce. En les relisant on pouvait juger qui avait été fidèle à la foi jurée; c'étaient d'incorruptibles témoins de la sincérité de chaque ville ou de sa déloyauté.

Le prix accordé à Olympic n'était qu'une couronne d'olivier sauvage cueillie sur un arbre que l'on voyait derrière le temple de Jupiter; mais l'enthousiasme des spectateurs, les applaudissements, le souvenir de la vie-

toire immortalisé par le bronze des sculpteurs ou les vers des poètes rendaient cette couronne plus précieuse que si elle eût été d'or. Diagoras, de Rhodes, ayant amené ses deux fils aux jeux olympiques, tous deux remportèrent un prix et vinrent poser leurs couronnes sur le front de leur père. La foule attendrie s'écria :

— Meurs, Diagoras, tu n'as plus rien à désirer!

Et le vieillard mourut en effet sous les yeux de l'assemblée, comme si ses forces n'eussent pu suffire à son bonheur.

Les jeux olympiques étaient encore un moyen d'exhibitions générales, quelque chose comme les expositions instituées par les sociétés modernes, pour les arts et l'industrie. On y voyait toutes les inventions nouvelles, toutes les œuvres supposées capables d'exciter l'admiration ou de trouver des acheteurs. Les peintres y apportaient leurs tableaux, les mécaniciens leurs machines , les ciseleurs et les orfèvres leurs œuvres les plus précieuses. On y voyait des rhéteurs magnifiquement vôtus et portant leurs noms brodés sur leurs robes en

LES JEUX OL'ÏMPIQUES 14o

lettres d'or, des pliilosophes exposant leurs systèmes sous les portiques du temple ou à l'ombre du bois sacré; d-:3 laMecins suivis des malades qu'ils avaient guéris.

Ainsi ce grand rendez-vous de toutes les activités intellectuelles du temps devenait un puissant moyen de progrès et d'éducation publique. A défaut de la presse qui. va semant dans le monde entier les idées et les découvertes, et des communications rapides conquises par les générations contemporaines, les Grecs avaient trouvé, dans l'établissement de ces jeux, la voie la plus prompte et la plus certaine pour la diffusion des lumières. Rien de nouveau ne pouvait se produire dans un coin de la griande confédération sans se révéler à tous. Ailleurs on avait Sparte, Thèbes, Corinthe, Atbènes; là seulement on avait la Grèce.

Aussi l'institution des jeux olympiques fut-elle, comme nous l'avons dit, la dernière à périr. Tant que les Grecs conservèrent seulement le goût de l'indépendance, ils la maintinrent, comme s'ils eussent espéré

qu'elle pourrait leur créer une génération d'hommes et ranimer l'activité nationale. Les villes continuèrent à nourrir les vainqueurs, à les décharger de tout impôt, à les recevoir sur un char de triomphe qui entrait par une brèche faite aux murailles , mais ce n'était plus que la mise en scène du passé, l'esprit de l'institution était mort; on n'avait désormais que son apparence. Ce peuple qui prétendait, d'après la formule antique , ne couronner que des athlètes probes et libres, était lui-même à jamais corrompu par les vices de l'esclavage. Que pouvait être la gloire de l'homme , ou de la nation, là où sa dignité avait péri?

Page 1