‹ Sur la pelouseChapitre 13 sur 17 · SOUVENIRS D'UN GAULOIS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UN GAULOIS

Les Romaine inconnus. — Train de plaisir pour la Rome antique. — Le manuscrit d'un Gaulois retrouvé à Ponipéia.

SU'on m'eût demandé, au collège, quelle idée je me faisais des Romains^ j'aurais infailliblement répondu que c'était un peuple en toge, habitué à faire de grandes choses, à parler un magnifique langage, et chez qui on naissait pour être un héros aussi infailliblement que chez nous pour tirer à la conscription. Ne connaissant Rome que par ses guerriers illustres ou

ses écrivains célèbres, je ne pouvais la voir qu'à l'état de statue, debout sur un piédestal de dix-huit siècles et dans la noble attitude de la gloire ou du génie. Je ne me figurais un bourgeois de la ville éternelle que sous les traits de Caton, ou du vieil Horace s'écriant, après la mort de ses deux fils :

.... Il n'est plus temps de répandre des pleurs, Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs On pleure injustement des pertes domestiques, Quand on voit en sortir des victoires publiques. Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous ; Tous nos maux, à ce prix, doivent nous être doux,

Et le moyen pour moi de me figurer Rome autrement, quand je retrouvais cette majesté drapée jusque dans les fables populaires du peuple-roi ! Je comparais malgré moi l'héroïque corbeau de Corvinus à notre oiseau bleu couleur du temps, la tonne de Régulus à celle de laprincesse Finette, la louve du figuier Ruminai à la biche au bois ; et j'étais humilié de notre trivialité près de cette grandeur. Il y avait de la tragédie

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jusque dans les contes de nourrices des Romains ! Mais aussi quelles nourrices! Je me les représentais comme les Parques, solennelles et terribles, n'ouvrant la bouche que pour un oracle ou une sentence ! Je dois avouer qu'à tout prendre, la vie chez un pareil peuple me semblait plus pompeuse que désirable ; je trouvais la robe prétexte difficile à porter, et les cours de thèmes m'avaient dégoûté de parler latin.

Plus tard, sur ce point comme sur bien d'autres, mes idées se sont rectifiées ; je me suis aperçu que je n'avais vu Rome que par son côté officiel. Derrière les statues des grands hommes j'ai distingué tout un peuple ignoré; au-dessous des actions éclatantes, tout un monde d'actes vulgaires et journaliers. A ma grande satisfaction, j'ai reconnu que la ville de Romulus n'était pa§ seulement habitée par des Cicérons, des Tacites ou des Pompées; j'y ai découvert des boui^eois semblables à mon voisin, et j'ai appris comment vivaient les gens qui n'étaient ni des génies ni des héros, c'est-à-dire tout le monde.

Cette découverte, je la dois surtout à la lecture d'un petit écrit trouvé parmi les ruines de Pompéia et restauré par les soins des savants italiens chargés des fouilles exécutées dans la ville engloutie. Pour que nos jeunes lecteurs puissent se faire une idée de cette restitution, il faut leur dire d'abord ce qu'étaient les livres dans l'antiquité.

Avant la conquête de l'Egypte par Alexandre , on écrivait sur des feuilles de palmier ou sur l'écorce intérieure du tilleul ; cette écorce s'appelait liber, nom qui fut conservé aux écrits et d'où vient le mot livre. Les actes publics étaient gravés sur des lames de plomi qu'on roulait.

On se servit ensuite, pour le même usage, de toiles de lin et de tablettes enduites de cire. Enfin, on apprit à préparer les pellicules d'un roseau d'Egypte, le papyrus, à les joindre l'une à l'autre et à former ainsi de longues bandes sur lesquelles on écrivit avec une plume de roseau et une encre composée de suie et de gomme. Ces manuscrits étaient roulés autour d'un petit cylin-

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dre, et le tout s'enfermait dans un élui. Pour lire il fallait dérouler la bande.

Un peu plus tard, Eumènes, roi de Pergame, apprit à remplacer le papyrus par des peaux préparées qui prirent le nom de pergamin, d'où les modernes ont fait parchemin.

Au temps de l'empire romain, toutes ces matières étaient employées pour les manuscrits qui composaient les bibliothèques publiques et privées.

Celui dont nous parlions tout à l'heure était tracé sur un papyrus de choix, mis en vogue par l'empereur Auguste et connu , pour cela , sous le nom de carte augustale.

Il renfermait le récit d'un voyage fait à Rome par un de nos ancêtres , et c'est ce récit que nous voulons donner ici. Grâce à lui, nos jeunes lecteurs pourront connaître l'aspect, les usages, les mœurs de cette ville merveilleuse, dont le nom éveille tant de curiosité. Nous leur oITrons de visiter, sur les pas de notre antique compatriote, la Rome des vieux Romains, comme ils

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pourraient visiter, de nos jours, Londres ou Berlin. Lui-même les guidera à travers la gigantesque cité ; il leur montrera les monuments dont ils ne connaissent que le nom; il les fera assister aux prodigieux spectacles du cirque; il les présentera dans les maisons des nobles et des plébéiens; il les promènera dans ces villas somptueuses, pour l'ornement desquelles on avait ruiné le monde entier I

Qu'ils se préparent donc à quitter la société de notre temps et à retourner de dix-huit siècles en arrière. Tout est prêt ; ils n'ont qu'à tourner la page ; les voilà partis en train de plaisir pour la Rome antique et à la recherche des Romains inconnus 1

Souvenirs du Gaulois Créanthis, fils de Vermonién. — Ajrivée à Rome — La voie Appienne; les tombes et les épitaphes. — Aspect de la ville ; 1 habitation d'un patricien ; hospitalité romaine; funérailles.

Moi, Créanthis Vermonien, habitant de la ville de Lutèce, dans la Gaule, j'ai écrit ces notes sur carte augustale, en souvenir de mon voyagea la ville, ainsi qu'on appelle la grande Rome, afin que mes descendants puissent connaître les merveilles dont j'ai été témoin.

Je suis parti de Lutèce au commencement du mois consacré à la déesse Maïa (mois de mai), et je suis arrivé en Italie dans celui qu'on a consacré à Junon (mois de juin) , l'an 807 après la fondation de Rome (1), le divin Claude régnant sur l'empire.

0)53 ans après J.-C.

J'avais fait le voyage dans un de ces chars à quatre roues nommés petorrita ; deux chiens épirotes couraient devant, comme éclaireurs, pour surveiller la route et nous défendre au besoin ; mais les postes militaires établis de loin en loin afin de maintenir la domination romaine, rendaient alors les chemins plus sûrs, et nous n'avons rencontré que des voyageurs inoffensifs, ou des tabellaires de l'empereur qui nous croisaient en tous sens pour aller porter des ordres sur tous les points de l'empire.

Tant que nous nous étions trouvés dans les provinces barbares , nous n'avions point manqué de nous arrêter chaque soir chez un des habitants de la ville ou de la bourgade que nous traversions ; mais en arrivant en Italie, nous avions appris, à notre grande surprise, que l'hospitalité y était devenue vénale, et nous avions dû loger dans des maisons publiques où l'on faisait payer aux voyageurs le gîte et la nourriture.

Enfin , après une longue route, notre conducteur nous avait avertis que nous touchions au but : notro

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char j^ravissait depuis quelque temps une pente assez rapide, il atteignit un plateau et s'arrêta : la capitale du monde était devant nous I

Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, nous n'apercevions qu'un amas confus de toitures en tuiles roses ou en planchettes noircies, au-dessus desquelles se dressaient des obélisques, des colonnes, des arcs de triomphe, des palais et des temples I La merveilleuse cité se déroulait en tous sens jusqu'à l'horizon, et notre guide nous déclara qu'elle continuait encore au dclàl A mesure que nous approchions, le dôme de vapeurs safranées dont elle était couronnée semblait devenir plus transparent. Les édifices apparaissaient dans leurs détails, les rues et les places commençaient à se dessiner. On était plus frappé de l'immensité de cette ruche humaine qui, en comptant les femmes, les esclaves et les enfants, renfermait, au dire de notre conducteur,

SEIZE MILLIONS d'hABITANTS I

Autour de nous, tout annonçait déjà le voisinage de cette multitude: ici c'étaient des chariots chargés qui

se pressaieni d'arriver pour les nundines ou marchés renouvelés tous les neuf jours; là, des convois de mules portant les pierres et le ciment pour les édifices en construction ; plus loin, les litières des magistrats qui partaient pour leurs provinces, précédés des licteurs armés de la hache et du faisceau , ou bien des légions suivant une des trente voies militaires dont Rome est le centre et qui forment, sur tout l'empire, un réseau dans lequel les peuples conquis restent comme enfermés 1

La voie Appienne, que nous suivions, était bordée, des deux côtés, par des tombeaux , comme si l'on eût ;oulu avertir sans cesse le passant que la vie est courte et qu'il doit se hâter d'en jouir. Les folles dépenses faites par les Romains pour ces sépultures obligèrent Jules César à fixer la somme que l'on devrait y consacrer; mais sa loi est bientôt tombée en désuétude. Beaucoup de ces tombes, qu'on appelle àes monuments, sont d'immenses constructions de bronze et de marbre, destinées à recueillir les restes de toute une famille et

«OUVENIRS D'UN GAULOIS V?!

OÙ loge un esclave chargé de les garder. On y a ménagé des niches dans lesquelles sont placées les urnes qui renferment les cendres des morts. Çà et là des basreliefs sculptés ou peints , des statues, des inscriptions appellent l'attention de celui qui passe. Ces inscriptions sont enluminées avec du minium, afin d'être plus apparentes. Elles commencent toutes par les mêmes lettres initiales : D. M. S. (Diis manibus sacrum)^ consacréaux dieux mânes.

Nous nous sommes arrêtés devant quelques épitaphés qui nous ont frappés.

Sur une simple pierre, on avait gravé ces mots:

Loîlïus a été 'placé près de cette route pour que le voyageur put lui dire: Lollius, adieu!

On lisait sur une autre tombe :

A quoi bon te parler de mon nom, de ma naissance, de ma famille? Muet pour l'éternité^ je ne suis plus qu'un peu de cendre, des ossements, rien. J'ai cessé d'être et je ne serai plus. Continue ta route sans me diidaigner pour cela; mon sort sera le tien.

15S STJR LA PELOUS

Enfin, au-dessus d'un tertre de gazon, qui recouvrait les restes d'une petite fille surprise par la mort au milieu des sourires de l'enfance, on voyait cette courte épitaphe :

Ne pèse point sur elle, 6 terre! Elle n'a point pesé sur toi!

Je remarquai, en lisant ces inscriptions funèbres, que chaque mort portait trois ou quatre noms. Notre conducteur nous expliqua comment cette coutume générale à Rome, et qui embarrasse tant les étrangers, était un moyen certain de reconnaître l'origine de chacun et renfermait, pour ainsi dire, toute une histoire.

Le premier nom que vous voyez gravé sur le marbre, nous dit-il, est le nom particulier de la personne, celui qui sert à la distinguer de toute autre ; le second indique la race dont elle sort; le troisième, la branche de cette race ou famille à laquelle elle appartient ; le dernier, enfin, est un surnom conquis par quelque action glorieuse ou constatant un signe naturel. Vous lisez par exemple ici sur la tombe du vainqueur d'Anni-

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bal : PUBLius cornelius scipion l'africain ! Pablius était son nom propre, il appartenait à la race Conielia^ descendait de la famille des Scipion^ et fut surnommé l'Africain pour avoir vaincu Carthage. Plus loin, vous pourrez voir l'épitaphe de marcds tullius cicéron, qui s'appelait personnellement Marcus, sortait de la race TiiUia^ et avait reçu le sobriquet de Cicéron^ à cause d'une verrue qui présentait l'apparence d'un pois chiche (en latin cicer).

Tout en écoutant ces explications, nous avions continué notre route, La voie Appienne se couvrait insensiblement de litières et de chars. Notre guide nous apprit que c'était l'heure de la promenade pour la société élégante de Rome. Des voitures de toutes formes passaient au milieu de ces deux lignes de monuments funèbres, emportées par des mules ornées de housses de pourpre, de bandelettes de soie et de harnais dorés. La plupart étaient précédées de coureurs en robe retroussée, de troupes de chiens à collier d'argent, ou de cavaliers numides qui veillaient à ce qu'on fît place. Les

femmes de distinction, qu'on nomme ici matrones, s'avançaient à demi couchées sur des litières portées par des esclaves. Près d'elles marchaient de jeunes servantes tenant, au bout d'un roseau, une palme recouverte de plumes de paon, dont elles ombrageaient les visages de leurs maîtresses; les rois de la mode suivaient, vêtus de pourpre et le visage tacheté de petites mouches destinées à faire ressortir l'éclat de leur teint.

Arrivés aux faubourgs, nous les trouvâmes encombrés de marchands qui criaient leurs marchandises, de baladins montrant des animaux féroces ou exécutant des tours de force, d'ânes chargés de charbon, et de chariots qui se croisaient en tout sens. De temps en temps nous apercevions ces immenses jardins, dont Lucullus a fait un des luxes du patriciat romain; les uns devenus propriété du peuple par donation testamentaire, comme ceux de Jules César et d'Agrippa ; les autres créés par Salluste, Antoine, Torquatus, et passés aux mains de nouveaux enrichis.

Tous étaient d'une prodigieuse étendue : ils renfer-

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maient, outre de vastes promenades ombragées, des prairies, des rivières, des temples, des statnes, et un vaste hippodrome pour la course des chevaux. Je fu3 frappô des efforts qui avaient été faits dans ces enclos pour vaincre et transformer la nature. Des sculpteurs d'arbres avaient réussi à donner aux ombrages mille formes de monuments, de navires ou d'animaux. Dans le parterre, le buis et la pervenche formaient de véritables tableaux en relief représentant des combats, des chasses ou des scènes champêtres. Quant aux fleurs, elles étaient en petit nombre. Je ne vis guère que des immortelles, des lis, des pavots, des violettes et des roses.

Après les faubourgs nous aperçûmes le pomœrium, terrain inculte qui les sépare de Rome et que l'on réserve pour certaines cérémonies sacrées. Enfin, nous entrâmes dans la ville elle-même.

Les rues me parurent en général étroites : elles étaient bordées de maisons dont quelques-unes avaient jusqu'à sept ou huit étages; plusieurs étaient construites en pierres, mais beaucoup plus en briques disposées

de manière à imiter un réseau. Celles qui ne se terminaient point par une terrasse avaient leurs toits garnis de tuiles, si richement coloriées qu'on eût pu les comparer au plumage du paon ; les plus pauvres étaient couvertes de petites planches de hôtre. A chaque carrefour nous apercevions des statues ou les images de quelques dieux populaires, auxquels les passants rendaient hommage. Par intervalles, des maisons se groupaient en massifs que les rues entouraient de tous côtés comme des canaux, ce qui leur avait fait donner le nom à.'îles.

Nous étions émerveillés de voir la multitude qui faisait passer sous nos yeux tous les costumes et toutes les physionomies de la terre. Ici, c'étaient des Égyptiens au teint bruni, au regard intelligent et doux ; là, des Asiatiques efféminés, traînant leurs longues robes brodées ; à quelques pas, des Scythes ou des Sarmates, vêtus de peaux ; des Ethiopiens, demi-nus, portant sur la poitrine des plaques d'argent; des Numides, en habits de guerre ; des Grecs, enveloppés de vieux man-

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teaux déteints, et rôdant autour des boutiques de rôtisseurs ou devant les étalages de libraires. Après une assez longue course à travers des quartiers fangeux, nous atteignîmes le Janicule, où logeait Marcus Cornélius Dolabella, chez qui je me rendais.

Il avait autrefois reçu l'hospitalité de mon père Vcrmonien, à Lutèce, et lui avait laissé, en partant, la moitié de cette petite tablette de bois que les Romains ont coutume de partager avec leurs hôtes au moment de se séparer. Je venais à mon tour lui demander le feu et l'eau, selon la formule antique, sans autre témoignage de mes droits que cette tessère hospitalière laissée autrefois à Vermonien. Notre guide m'avait assuré qu'elle suffirait pour être favorablement accueilli par Marcus Cornélius.

Sa demeure, à laquelle nous arrivâmes enfin, était précédée, comme celle de tous les riches patriciens, d'une petite place nommée area, sur laquelle il avait fait dresser sa propre statue. J'appris que c'était un usage adopté par les Romains opulents, qui remplis-

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saient de leurs effigies non-seulement les habitations privées, mais les lieux publics. L'orgueil avait tellement multiplié ces simulacres de marbre et d'airain, qu'on en comptait, à Rome et dans les villas voisines, près de soixante-dix mille!

Nous frappâmes à une porte de bronze ornée de clous à tête dorée ; le portier nous ouvrit. C'était un esclave qui partageait la loge d'un chien gigantesque et était retenu, comme lui, par une chaîne rattachée à un collier. Nous suivîmes un passage qui nous conduisit ensuite à l'atrium^ espèce de cour mtérieure entourée d'une colonnade de marbre de Luna; au milieu, se voyait un bassin d'où sortait une gerbe d'eau jaillissante. La maison, élevée d'un seul étage, était surmontée d'une terrasse transformée en jardin suspendu. Des arbres chargés de fleurs, des vignes et des plantes grimpantes versaient leur ombre ou leur feuillage jusqu'au portique.

J'allais m'adresser aux esclaves qui s'y trouvaient rassemblés, quand le guide m'arrêta.

SOUVENIRS d'un GAULOIS iftS

-> Par les dieux immortels! dit-il, nous arrirons dans un jour néfaste ; et les serviteurs du tejiipie de Libiline (1) nous ont précédés.

En parlant ainsi, il me montrait un lit placé au fond du péristyle et sur lequel un mort était expo^é en grande pompe. Nous n'eûmes pas besoin de demander son nom ; un héraut traversa dans ce moment la cour, gagna l'area^ et nous l'entendîmes crier à haute voix :

« Marais Cornélius Dolabella a vécu ! Que ceux qm veulent suivre ses funérailles se tiennent prêts; demain, à la troisième heure du matin (2), ses restes seront poT" tés au bûcher. Des jeux seront célébrés en son hon» neur. >

Je restai d'abord interdit, et voyant que le sort m'avait enlevé l'hôte sur lequel j'avais compté, je voulus repartir; mais mon conducteur s'écria que le fils du mort acquitterait la dette de Marcus. Ayant donc pris

(l) Le tcm|ilr de Libiline {Uni chsrgé des pompes fmièbrei. '9j) Neuf heuics, d'apKÎs la division moderne de la jouinûa.

ma tessère hcspitalière, il la remit à un esclave qui remplissait l'office de nomenclateur et chargé, à ce titre, de faire les présentations, en lui ordonnant de la porter, sans retard, à Quintus Cornélius Dolabella.

Le nomenclateur reparut bientôt, suivi de son maître qui, bien que revêtu de ses habits de deuil, s'avança vers moi en s'écriant que j'étais le bienvenu. Nous joignîmes nos mains droites en signe d'amitié, puis il m'embrassa selon l'usage romain ; et, après s'être excusé de me recevoir au milieu des préparatifs funèbres, il me fit entrer par une porte opposée à celle où se trouvait le mort, et me conduisit lui-même à la chambre des hôtes.

J'y trouvai cette profusion de toutes les commodités et de toutes les magnificences que Rome seule peut offrir. Le lit était d'ivoire et d'argent; une table de bois de citre (1) incrustée d'or occupait le centre de la pièce; elle avait autrefois appartenu à Cicéron, qui l'avait

(IJ Citronnier.

souvEMiis d'un gaulois 107

payée un million de sesterces (1) ; des sièges couvcris de pourpre, dos abaques chargés de vases d'or et d'argent, des tentures de Babylone et des mosaïques exécutées par des artistes grecs complétaient la décoration de cette pièce, qui semblait destinée à un roi I

Après m'avoir installé daas ce splendide appartement, Quintus m'avertit qu'il était forcé de me quitter pour veiller aux funérailles; mais je répondis que mon devoir était de conduire jusqu'au bûcher celui qui avait été l'hôte de mon père; et me hâtant déchanger mes habits de voyage contre des habits de deuil, j'allai mo mêler aux clients du mort.

Le cortège était conduit par des porteurs de torches, derrière lesquels s'avançaient des musiciens jouant des airs lugubres, et des hommes vêtus en satyres, qui dansaient la siccine. Ils étaient suivis d'une troupe de femmes dont on entendait les gémissements et dont on voyait couler les larmes : c'étaient les pleureuses à^»«

(1) 14,583 f:ancj.

ges, fournies par le temple de Libitine ; l'expression de leur douleur était proportionnée au prix payé par la famille du mort. Venaient ensuite les esclaves affranchis par Marcus, portant le bonnet de liberté ; et enfin Marcus lui-même, porté sur un lit élevé et le front ceint d'une couronne de chêne, obtenue pour avoir sauvé la vie à un citoyen romain. On voyait autour de lui, dans des chars, sur des litières ou dans des chaises curules, les images de ses ancêtres revêtus de costumes qui indiquaient leur dignité. Les parents, les amis et les clients suivaient, habillés de couleurs sombres et dépouillés de l'anneau que portent tous les Romains,

Le convoi se dirigea vers le Forum.

C'était la première fois que je voyais ce lieu, devenu célèbre dans le monde entier par les grands événements qui s'y étaient accomplis, les hommes illustres dont il avait été pour ainsi le théâtre, et les combats d'éloquence que s'y étaient livrés les plus grands orateurs. L'histoire de Rome était là tout entière 1 On montrait encore le figuier sous lequel Romulus et Rémus avi^ient

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été trouvôs siiranl la mamelle d'une louve ; la place de l'abîme où Curliiis chercha la mort pour accomplir l'oracle et assurer la victoire à ses concitoyens ; l'endroit où les Sabines vinrent se jeter entre leurs pères et leurs époux prêts à commencer le combat 1

Le Fonim n'était autrefois qu'une vallée formée par les monts Palatin et Viminal ; aujourd'hui c'est une longue place située au centre de Rome, et sur laquelle les monuments sont dispersi'^s sans ordre, mais avec une profusion qui me causa une surprise et un émerveillement qu'aucune parole ne peut rendre»

Autour de moi se dressaient d'immenses basiliques entourées de '^colonnes, destinées aux transactions du négoce et à la promenade ; des temples de toutes formes, consacrés à Vesta, à Castor et Pollux, à la Félicité, à la Concorde, à Jules César, à Saturne ; des palais où étaient reçus les ambassadeurs étrangers et les envoyés des villes municipales ; des colonnes isolées, parmi lesquelles je reconnus le mille d'oi\ qui sert de point de départ à toutes

les voies de l'empire ; des portiques fréquentés par les marchands, et un peuple tout entier de statues qui semblaient garder la tribune aux harangues placée vis-à-vis du Capitale et pour ainsi dire sous l'œil du Sénat.

Cette fameuse tribune, appelée les vieux rostret, à cause des six éperons de navires antiates qui décorent sa base, en souvenir de la première victoire maritime remportée par les Romains, est une sorte de petit théâtre de la hauteur d'un homme , où l'orateur peut se promener en parlant; tout auprès on voit deux cadrans solaires, et l'horloge d'eau qui règle l'heure pour toute la cité.

Pendant que j'admirais ce merveilleux spectacle, le cortège s'était arrêté. Le mort fut porté devant les rostres ; tout autour se rangèrent les images des ancêtres, et Quinlus monta à la tribune pour prononcer l'oraison funèbre, dans laquelle il passa de l'éloge de son père à celui de tous les aïeux illustres dont les simulacres l'entouraient. Après ce discours entrecoupé

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par la musique et les chants funèbres, on se remit en marche vers la voie Appienne.

Un bûcher y avait été préparé. Il avait la forme d'un autel et était composé de bois résineux. Tout autour se dressaient des cyprès entrelacés de guirlandes sombres. Quand les restes de Marcus y eurent été déposés, son fils monta jusqu'à lui, souleva ses paupières pour lui montrer une dernière fois le ciel, baisa ses lèvres et lui dit :

— Adieu ! nous te suivrons dam l'ordre que nous ass'ujuera la nature.

On immola ensuite les animaux domestiques préférés du mort, afin que son ombre les retrouvât dans la vie nouvelle qui devait suivre celle de la terre. On répandit à terre du lait, du vin et le sang des victimes pour que son âme, avant de descendre au sombre royaume, pût s'y abreuver; enfin Q-uintus mit le feu au bûcher! Il y jeta, ainsi que tous les assistants, des parfums et des couronnes, recueillit les ossements dans une urne de bronze et arrosa d'eau lustrale tout le cortège, qui

se retira en traversant les dernicrcs llammes du bûcher, dans le but de se purifier.

J'appris que le lendemain il y aurait, pour honorer la mémoire de Marcus Gornôlius, des jeux publics, une distribution de vivres au peuple et un grand festin dans le Forum. J'ai su, depuis, que les frais de ces funérailles s'étaient élevés à plus de dix mille pièces d'or.

Un marché d'esclaves. — Les deux Gaulois et l'esclavier. — Condition des esclaves à Rome. — Les Saturnales. — Conversation d'Àrnionax et de Géton.

L'hospitalité de Quintus ne s'est pas démentie; depuis mon arrivée il redouble de soins, dans la crainte que je ne regrette ma patrie absente. Hier il jn a dit :

— J'ai vainement fait chercher, parmi mes deux

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mille esclaves, un Gaulois qui connût assez vos usages pour prévenir vos goûts et répondre aux ordres que vous lui donneriez dans la langue de votre pays; je veux voir s'il De s'en trouve point chez les esclaviers qui exposent leur marchandise près du temple de Castor; venez avec moi.

Nous sommes arrivés devant les échafaudages des esclaves à vendre ; la plupart avaient les membres nus, afin que l'on pût juger de leur force. Les prisonniers de guerre portaient une couronne; ceux qui venaient d'outre-mer étaient frottés de craie depuis le talon jusqu'à la cheville.

Les esclaviers allaient de l'un à l'autre, vantant les qualités de chacun, faisant craquer leurs membres afin de prouver leur souplesse, les frappant avec une baguette pour qu'on pût juger de la fermeté de leurs chairs, racontant mille histoires merveilleuses qui faisaient d'eux des Hercules, des Apollons ou des Socrates. A les entendre, l'acheteur n'avait qu'à souhaiter; ils

pouvaient lui fournir, selon sa demande, un valet de

labour ou un artiste, un cuisinier ou un poète, un danseur ou un philosophe.

Dès que Quintus eut annoncé ce qu'il voulait, on lui présenta plusieurs jeunes esclaves qui, au dire des maquignons, parlaient le gaulois le plus pur ; mais quand je voulus me faire entendre, il se trouva que celui-ci était né aux confins de l'Afrique, celui-là près des Palus-Méotides I Enfin pourtant on m'en présenta un qui tressaillit en entendant le vieux langage des Gaules, et me répondit avec une émotion mal contenue. C'était nn beau jeune homme, dont la chevelure dorée tombait en boucles jusqu'à ses épaules. Quintus le marchanda, mais Vesclavier refusa de le vendre sans un vieillard exposé près de lui et qui seul n'eût point trouvé d'acheteur. Mon hôte repoussa cette exigence.

— Que pourrais-je faire de cette ombre, dit-il, en raillant, ne vois-tu pas qu'il attend une obole pour payer son passage à Caron ?

— Et c'est là ce qui lui donne du prix ! a répondu ïe maquignon.

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— Gomment cela?

— Ne sais-tu pas que beaucoup de nos riches patriciens ont des esclaves mendiants qu'ils envoient dans tous les carrefours de Rome solliciter la générosité des Quirites, et qu'ils en tirent ainsi plus de profit que s'ils leur faisaient conduire la charrue ou manier le marteau?

— Eh bien ?

— Eh bien, ce vieillard est particulièrement propre à une pareille profession. Regarde cette barbe blanche, cette maigreur, ce dos courbé ! — Sans compter la toux 1 — Tousse, Géton ! — Vois comme il tousse bien ! — Et cette jambe malade ! — Marche, Géton, marche I — Comme il a l'air de souffrir à chaque pas 1 — Avoue que tu n'as jamais vu mieux boiter! Par Hercule ! il n'y a pas une de ces infirmités qui ne puisse rapporter cinq sesterces par jour; pour qui saura s'en servir, Géton vaudra son pesant d'orl

— Peut-êire, a répondu Quintus; mais, me prends-

tu, drôle, pour un de ces fénérateurs (î) qui s'enrichissent d'infamie I

— Que le noble chevalier m'excuse, a repris Vesclavier; puisqu'il est si scrupuleux sur les moyens de grossir sa fortune, je ne lui proposerai pas de faire espionner par Géton ceux qui parlent mal du divin Claude pour les dénoncer ensuite et avoir leurs biens; — quoique j'aie vendu des esclaves à plus d'un digne sénateur pour cet emploi ; — mais il peut charger le vieillard d'amuser ses chiens.

— J'ai pour eux un dresseur épirote.

— Alors, de chercher des insectes aux oiseaux de ses volières.

— La place est prise.

— Au moins, de soigner ses escargots.

— C'est une charge difficile, pour laquelle j'ai fait venir un Africain.

— Gland Jupiter 1 qu'il le prenne donc pour nour

(1) Usuriers.

SOUVENIRS d'un GAULOIS 177

rir les lamproies de ses viviers, s'est écrié le maiiuignon à bout de paroles, nos plus nobles patriciens ne les engraissent point autrement.

Le jeune Gaulois, qui avait écouté tout ce débat avec beaucoup d'attention, s'est redressé à ces derniers mots.

— Non, a-t-il dit vivement, Géton n'est point si faible que son aspect le fait croire ; on sera content de ses services... et... moi-même, je l'aiderai.

Quintus l'a regardé en face.

— Par le Capitole ! serais-tu parent de ce vieillard? a-t-il demandé; s'il en était ainsi, je ne voudrais do vous à aucun prix.

J'ai désiré savoir de mon hôte en quoi cette parenté lui serait un obstacle. Il m'a répondu plus bas :

— La discorde des esclaves fait notre sûreté ; quand plusieurs membres d'une même famille nous servent, ils s'entendent pour nous tromper ; ils cachent réciproquement leurs fautes; ils s'entr'aident dans leurs labeurs; une ligue se forme tout bas contre le maître :

aussi sépare-t-on toujours le frère de la sœur, le fils du père; toute alliance est à craindre entre nos ennemis.

Le maquignon a juré partons les deux de l'Olympe que Géton et Armonax (c'est le nom du jeune Gaulois) n'avaient entre eux d'autre lien que celui de la race, et Quintus s'est décidé à les acheter au prix de seize mille sesterces (1). Il s'est approché pour cela d'un homme assis devant une table et chargé de constater les ventes ; il a jeté un as (2) dans une balance, en disant ;

J'affirme que ce jeune homme et ce vieillard sont à moi, d'après le droit des Quirites , et que je les ai achetés avec cet argent et cette balance.

Il a ensuite compté la somme, et nous avons emmené les deux esclaves.

Géton a été chargé de quelque emploi inférieur dans

(1) 3,280 francs

(2) Petite monnaie volant 5 centimes.

SOUVENIRS d'un gaulois 179

la maison, tandis qu'Armona)? était attaché à mon service.

Le sort des esclaves à Rome m*a paru digne de pitié; on les regarde comme une seconde espèce humaine^ et les lois les placent au même rang que les bêtes de somme : on n'est pas plus puni pour avoir tué l'esclave de son voisin que pour avoir tué sa mule; dans les deux cas il faut payer simplement une amende. Leur nom indiquant que ce sont des vaincus sauvés par pitié (1) , le maître conserve sur eux le droit de vie et de mort. On les marque au fer rouge, sur le milieu du front, lorsqu'ils ont voulu fuir; pour un vase rompu, pour un fruit dérobé, on les bat de verges, on les élève en croix, on les jette en pâture aux poissons des viviers 1

(i) On appelait, en latin, un esclave servus onmancîpium (pour manu captuin), ce qui veut dire, conservé ou pris avec la iïiaint double désignation qui indiquait l'origine de la servitude. C'était ea effet, la guerre et la piraterie qui fournissait d'esclaves les marchdg de Rome.

Leur nombre est si considérable, qu'on n'a point osé leur donner un costume particulier, de peur qu'en se comptant ils ne devinssent plus audacieux. Certains patriciens en ont plusieurs milliers attachés à leur service ou à l'exploitation de leurs villas, et on les appelle le peuple de la maison. A moins de savoir les langues de toutes les nations, un maître ne saurait parler à ses esclaves, aussi se sert-il pour cela de nomenclateursinterprètes.

Beaucoup de ces mercenaires perpétuels , comme les appelle Sénèque, exercent des professions libres hors du logis et au profit de leurs propriétaires. Il y en a même qui se sont instruits dans les lettres et qui tiennent des écoles où ils enseignent la grammaire, la rhétoriqus et la philosophie.

Une seule fois dans l'année ils recouvrent quelque apparence de liberté, à l'époque des Saturnales, célébrées au mois de décembre, en souvenir de l'âge d'or, oendant lequel Saturne régna avec tant de justice et de douceur qu'aucun homme ne fut réduit en esclavage.

SOUVENIRS d'un GAULOIS 18i

C'est la fête de l'égalité; elle est soigneusement observée dans tout l'empire, même par les armées en campagne, et ce jour-là, on ne peut ni rendre la justice, ni s'occuper d'affaires publiques, ni en venir aux mains avec l'ennemi. Les esclaves sont débarrassés do tout service; ils disposent des ressources de la maison , et se réunissent dans des banquets où leurs maîtres ne peuvent paraître sans s'exposer à des railleries souvent injurieuses; aussi la plupart s'absentent alors, ou se retirent dans quelques pièces écartées avec leurs amis.

C'était l'habitude de Quintus; mais, pour satisfaire ma curiosité, il consentit à rester à Rome lorsque vint l'époque des Saturnales.

Je fus frappé de l'aspect que présentait la ville ; on n'y voyait plus de loges; le peuple romain semblait avoir disparu. Tous ceux que leur costume barbare ne désignait pas pour des esclaves ou des étrangers portaient la robe blanche consacrée aux festins et qu'on

appelle synthèse; on se pressait aux autels de Saturne,

f^2 SUR LA PKLOUSE

sur lesquels on déposait de petites figures de terre cuite, eomme symbole des victimes humaines qu'on lui sacrifiait autrefois; la statue du dieu était, ce jour-là, en signe de liberté, dégagée des bandelettes qui l'enyeloppent tout le reste de l'année. A chaque pas, je rencontrais des gens qui portaient à la main quelques présents destinés h leurs patrons ou à leurs amis; car il y a un échange d'étrennes le jour de la fête de Saturne comme aux kalendes de janvier.

Cependant, les esclaves de Quintus s'étaient emparés de la maison et y préparaient un grand festin. Je fus surpris de l'art insolent qu'ils mettaient à parodier les habitudes et les manières des Romains ; chacun d'eux affectait le costume, l'attitude et jusqu'au parler des amis que recevait ordinairement leur maître. Après avoir joué des noix aux jeux de hasard (qui ne leur sont permis que ce jour-Là), ils se rendirent aux bains, puis au triclinium oii le repas avait été servi. L'un cl'euK, voulant railler Quintus, ordonna tout haut, en ion ncîn, de servir les meilleurs vins, et, tout bas, Ue

SOUVENIRS d'un GAULOIS 183

n'apporter que les moins chers. On tira ensuite aux dés la royauté du festin, que le hasard accorda à un Grec de l'Asie Mineure, préposé aux chars et aux attelages. Son premier ordre aux convives fut de changer de noms.

— Toi, Spolax, dit-il à un Espagnol, dont le visage était faux et faro'ichc, tu es voleur habile, ami dangereux, ennemi cru 1 , je te fais favori de l'empereur et lu t'appelleras Silanus; — toi, le Cappadocien, tu es ivrogne, gourmand etstupide, tu seras le sénateur Macron ; — toi, Narcisse, qui crois entendre une trompette militaire quand le coq chante, et qui en as le frisson, je t'accorde le triomphe et tu prendras le nom de Rufus; — toi, Dave, qui nous prêtes à usure les olives de ta pitance, et qui retournes les poches de tes compagnons au moment où iis vont rendre le dernier soupir, je t'élève à la dignité de receveur du trésor public et je t'honore du nom de Florus.

A chacune de ces désignations qui injuriaient un des amis de Quintus, tous les esclaves poussaient des rires bruyants. Mais ce fut bien autre chose quand ils furent

échauffés par le vin. Le roi du feslin leur ordonna successivement les actions les plus extravagantes, telles que danser la siccine sur les mains et les pieds tournés vers le plafond, de se barbouiller le visage de suie, de se fixer sur chaque œil une coquille de noix, de vider une petite amphoro sans reprendre haleine.

Il voulut ensuite qu'on se formât en tribunal, comme dans la comédie des Guêpes, d'Aristophane, pour juger un chien qui avait mangé une carcasse de pigeon , et il imita plaisamment toutes les formes de la justice romaine. Enfin, ses compagnons et lui allaient représenter une séance du sénat, et l'un deux se préparait déjà à parodier le divin Claude, lorsque Quintus, qui craignait qu'une telle licence ne lui fût imputée à crime s'il en restait témoin , me fit signe de le suivre, et sortit avec moi.

Dès que nous fûmes seuls, je lui témoignai mon étonnement de tout ce que je venais d'entendre et de voir, et je lui demandai si la liberté sans limite des Saturna-

SOUVENIRS d'un GAULOIS 18b

les n'enhardissait point plus tard les esclaves au mépris de leur maître et à la révolte.

— Nullement, me répondit-il. Ce jour de licence suffit pour décharger leur cœur des mécontentements de toute l'année; ils n'en veulent plus tant à celui qu'ils servent quand ils s'en sont ainsi vengés par la raillerie; et c'est un repos dans la servitude après lequel ils reprennent leur chaîne avec plus de patience.

Cependant les cris et les chants redoublaient dans le tricUnium; Quintus se retira dans sa bibliothèque Je le laissai au milieu de ses manuscrits soigneusement roulés et déposés dans leurs nids, comme on appelle les cases qui leur sont destinées, et, prenant mon manteau gaulois, je me disposai à sortir pour voir Rome dans tout son désordre et toute sa folie.

En traversant l'atrium, j'aperçus, à l'extrémité du portique, quelques esclaves dont l'attitude me frappa. Tandis que leurs compagnons se livraient aux insolences de l'orgie, ils s'étaient retirés à l'écart, et, le front baissé, les mains jointes, ils semblaient écouter

Géton qui leur parlait, avec une onction véhémente.

Je m'approchai doucement, caché par les colonnes, et j'entendis les dernières paroles du vieux Gaulois. Il les encourageait à la résignation en leur promettant de divines compensations au delà du tombeau; il leur disait : « N'acceptez point l'abaissement de la servitude, car Dieu vous a donné une âme pareille à celle de vos maîtres; conservez-vous purs de toute souillure ; fait(3sles rougir devant vos vertus, et, tôt ou tard, l'égalité desceu Va du ciel sur la terre. Frères, ce règne de Saturne, où le monde obéissait a la justice, à la charité, et que les idolâtres célèbrent par de honteuses débauches, c'est à vous de le ramener par la foi , le dévouement et la prière. Pour eux, l'âge d'or est un souvenir du passé, pour vous, c'est une espérance de l'avenir I »

A ces mots, il a découvert son front et il s'est mis à répéter une invocation adressée à un dieu inconnu. II ne lui demandait ni richesses, ni plaisirs, ni même la délivrance; mais il le priait d'aider ses enfants à être

SOUVENIRS d'un GAUL OIS 187

bons avec les faibles et courageux, avec les forts; à tout supporter sans se plaindre, à marcher au milieu des épreuves, aussi heureux que le triomphateur sur son char! Quand il s'est tu, les esclaves ont tracé sur leurs fronts un signe mystérieux, Armonax lui a pris la main avec une tendresse respectueuse, et tous deux se sont cloiL^ncs.

§ lY.

Une journée à Rome. — Les clien's et les patrons. — Ce que c'est que le Champ-ile-.Mars. — Les Tiiermes. — Le souper île Quintus. — Un parusile mvstifié. — Luxe tie table chez les Romains.

La vie d'un Romain ne ressemble en rien à celle que nous menons dans les Gaules ; elle est, en môme temps, plus affairée et plus divertissante; aucune place n'est lai<.<ce à l'oisivelô ; tout ce qui n'est point donné iu travail est pris par le plaisir.

Je ne puis mieux en donner idée qu'en racontant l'emploi de la journée de mon hôte, ses habitudes étant celles de tous les Romains qui jouissent de quelque crédit.

Dès la pointe du jour les clients assiègent sa porte. Il donne ce nom de clients à des plébéiens qui l'ont choisi pour patron, et tous les nobles romains en ont ainsi un certain nombre qu'ils doivent protéger, défendre en justice et aider dans leurs affaires. En revanche, les clients appartiennent pour ainsi dire au patron ; ils sont obligés de le racheter s'il est pris à la guerre, de doter ses filles lorsqu'il se trouve sans ressources, de le seconder s'il brigue une charge publique. Ils forment l'armée du patron, qu'ils suivent au Forum pour lui faire honneur, et l'applaudir s'il monte à la tribune aux harangues; le crédit de chacun se juge à l'importance du cortège qu'il traîne ainsi à sa suite.

îl y a des clients de plusieurs genres : les uns, riches et nobles eux-mêmes, ne cherchent dans le patron qu'un orateur qui puisse prendre la parole en leur la-

SOUVENIRS d'un GAULOIS 13)

vcur OU un jurisconsulte capable de les éclairer dans leurs procès ; d'autres, pauvres ou obscurs, demandent à celui qu'ils ont choisi pour protecteur, non-seulement son appui dans les difficultés de la vie, mais un secours journalier, qui leur est accordé sous le nom de sportule.

La sportule est une petite pièce de monnaie ou quelques vivres distribués chaque malin par un des nomenclaleurs. La multitude des clients fait de celte rente une charge ruineuse pour les plus opulentes fortunes; mais chacun de ces mendiants déguisés a sa voix dans les comices, et les patriciens qui prétendent aux magistratures ne reculent devant aucun sacri^fîce pour s'assurer, par une libéralité intéressée, le plus grand nombre possible de suffrages.

Quintus a dû obéir à la loi commune, h'area qui précède sa demeure peut à peine contenir la foule de ses clients. Pendant qu'on leur distribue la sportule^ le portier fait entrer à la dérobée les plus importants pour

la première et la seconde admission. Ceux-là saluent

\e patron, qui a près de lui un nomenclateur chargé do lui dire tout bas le nom des clients qui passent sous ses yeux , afin qu'il ait l'air de les reconnaître et qu'il puisse, au besoin, leur dire un mot de leurs affaires.

Après ces premières réceptions, la porte est ouverte, tous les clients se précipitent dans l'atrium et y attendent le patron^ qui paraît enfin revêtu de la toge. A l'instant même s'élève un concert de saints, d'heureux souhaits et d'exclamations flatteuses.

— Jamais le maître n'a eu meilleur visage.

— Sa démarche est celle d'un roi.

— Il parle mieux que Gicéron et qu'Hortensius I Lejmtron répond à tous ces éloges par des politesses

proportionnées à l'importance de chacun.

A ceux-ci, il fait simplement un signe de tête, à ceuxlà il serre la main ; quelques-uns obtiennent un embrassement accompagné d'offres de services; ce sont en général ceux qui n'ont rien à demander.

Enfin l'heure de se rendre au Forum arrive; le patron monte dans une litière portée par huit esclaves et

souvENins d'un gaulois 101

s'avance suivi de ses clients. Il se mêle avec eux à la foule pour entretenir sa popularité, car, tous les patriciens cherchant à remplir quelque charge et les nominations se renouvelant tous les ans, chacun d'eux poursuit sans cesse une candidature.

Après cette promenade au Forum il faut se rendre aux tribunaux, chez les entrepreneurs, aux basiliques où se tiennent les banquiers I C'est le moment des affaires. Rome entière semble prise d'une fièvre d'activité. Tout le monde se croise et se hûte jusqu'à la sixième heure (î), où la chaleur oblige à une sorte d'entr'acte. On congédie les clients, on rentre chez soi ' et on s'abandonne à un court sommeil, après lequel les affaires reprennent, mais moins vivement; enfin, à la huitième heure (2) elles s'arrêtent complètement, et l'on se rend au Champ-deMars.

C'est là que les hommes de tout ûge et de toute con-

(1) Midi.

(2) Deux heures après miJi.

dition se livrent aux exercices qui entretiennent îa vigueur, tels que le maniement des armes, la course, la lutte, l'équitation. La chaleur du soleil ne peut ralentir l'ardeur générale ; on se défie, on engage des enjeux, les spectateurs parient pour ou contre chaque concurrent ; c'est partoutune activité qu'entretient la joie, une égalité qu'on ne doit retrouver nulle part ailleurs. Les plus illustres patriciens ne dédaignent pas de se mêler à ces exercices du Ghamp-de-Mars. Caton y venait tous les jours pour jouer à la paume; Marins, déjà vieux, disputait les prix de l'escrime et du javelot ; Pompée, celui de la course; aujourd'hui même les courtisans les plus en crédit paraissent au Ghamp-de-Mars avec les plus obscurs plébéiens. On les voit tout couverts de poussière s'élancer vers le Tibre et le traverser à la nage, tandis que les vieillards, forcés par l'âge de choisir des jeux plus paisibles, se renvoient la balle de plume, appelée jw^am^Mf, ou le folHs^ espèce de ballon gonflé de vent.

Enfin le son de la cloche annonce l'ouverture des

SOUVENIRS d'un GAULOIS 193

bains! Aussitôt les jeux de la palestre sont suspendus, les esclaves accourent pour envelopper leurs maîtres suants dans une chaude endromide, et tout le monde se rend aux thermes publics ou privés.

L'usage des bains est général à Rome. Le pauvre et le riche en font également usage, et l'on trouve partout des établissements où les baigneurs de toutes les classes se réunissent sans se confondre.

Ces thermes sont partagés en plusieurs parties dont chacune a ses habitués et s'ouvre pour un prix particulier. L'entrée des bassins où l'on se baigne en commun ne se paye qu'un quadrant (i).

Lorsque vous avez franchi la porte d'un de ces thermes , vous rencontrez d'abord une petite cour pavée en mosaïque, au milieu de laquelle se trouve le baptistère^ cuve recouverte d'un toit léger et destinée aux bains froids. Un portique vous conduit ensuite au vestiaire où l'on quitte ses vêtements, puis au frujidère-

(i) Le quadrant valait environ un centime et quart.

salle élégante dont le bassin, rempli d'eau que l'on ra- Iraîchit souvent avec de la neige, est entouré de gradins nommés l'école. C'est là que les oisifs viennent causer des affaires du temps, réciter des vers et critiquer les nouveaux livres.

La pièce suivante, appelée le tépidère, est disposée de la même manière, mais munie de deux cuves d'eau chaude, assez vastes pour que l'on puisse y nager.

Enfin la dernière salle est destinée aux bains de vapeur. Un réservoir d'eau bouillante, qui occupe le milieu, lance des tourbillons de vapeur qui enveloppent le baigneur assis dans une des niches du pourtotir. La première impression est singulièrement pénible. Étouffé par ce brouillard humide et dévorant, le patient se sent bientôt inondé de sueur : il palpite, il gémit, on dirait le supplice d'un criminel condamné à être ba'ujné vif! Enfin, haletant et anéanti, il passe dans une pièce séparée, s'étend sur un lit et se livre au masseur, qui le frotte et le parfume.

Beaucoup de thermes sont d'immenses monuments

SOUVENIRS d'un GAULOIS 195

de marbre ornés de statues de bronze, de décorations de jaspe ou d'ivoire. Les murs sont revêtus de stucs brillants, le sol recouvert de mosaïques précieuses. On y a réuni tous les moyens de plaisir. Des pâtissiers se promènent autour des réservoirs, en proposant leurs friandises ; des récitateurs font entendre les plus beaux passages des grands poètes; des musiciens chantent en s'accompagnant de la lyre. On a même ajouté à beaucoup de ces établissements des bibliothèques dont les livres sont mis à la disposition des baigneurs pendant qu'ils attendent une place dans les bassins ou lorsqu'ils se reposent après le bain.

C'est aussi là que l'on rencontre ses amis, et qu'on les invite à sa table; car le dîner suit immédiatement; les parasites, qui le savent, remplissent les thermes au moment où les baigneurs se retirent.

On donne ce nom de parasite à de méchants poiitcs et à des prodigues ruinés qui ne vivent que des repas auxquels ils peuvent se faire inviter et qu'ils doivent payer presque toujours en supportant, sans se

plaindre, tous les mauvais traitements et toutes les injures.

Un jour que je sortais des thermes avec Quintus et quelques-uns de ses amis, nous vîmes accourir à notre rencontre un de ces malheureux, le visage souriant, les mains tendues. Il s'écria que le jour était trois et quatre fois heureux, puisqu'il rencontrait son cher Quintus, son roi, son demi-dieu 1 En parlant ainsi il avait des larmes dans les yeux et dans la voix ; mon hôte, qui le connaissait de longue date et qui voulait se débarrasser à jamais de ses importunités, l'engagea à dîner.

Quintus avait déjà plusieurs convives, ce qui l'obligea à nous recevoir dans la plus grande de ses salles à manger.

Elle venait d'être ornée, par un artiste grec, de sculptures qui tapissaient les murailles et de candélabres de bronze corinthien dont chaque branche représentait une nymphe dansante. Au milieu de la saile se dressait une table à un seul pied, au-dessus de laquelle on

SOUVENIRS n'uX GAULOIS 197

avnit suspendu un voile d'étoffe alla liquo, qui allertait la furme d'une lente militaire ; trois des cotes de In salle étaient occupés par de larges lits pour les convives, car les Romains mangent couchés et appuyés sur un coude.

Ces lits de bronze, incrustés d'or, étaient garnis de coussins en laine des Gaules et couverts d'une housse de pourpre. Chacun d'eux ne devait recevoir que trois invités, mais quelques-uns de ces derniers ayant amené des amis qu'on n'attendait pas et désignés sous le nom d'ombres, parce qu'ils viennent à la suite d'un convive comme l'ombre à la suite du corps, il fallut se serrer davantage. Le père du festin (c'est le nom donné à celui qui reçoit) en montra un peu d'humeur, car il croit comme le poëte latin, que « le nombre des convives doit égaler au moins celui des Grâces et an phu^ celui des Muses. » Cependant les esclaves s'étaient occupés de détacher nos cothurnes ; ils nous donnèrent à laver dans des bassins d'argent remplis d'eau parfumée et rafraîchie de neige, puis chacun revêtit la syn-

Ihèse (robe blanche) et prit place sur les lits du trictinîum.

Quintus adressa alors une prière aux dieux, répandit, en leur honneur, quelques gouttes de vin, au son des flûtes ioniennes, et ordonna de nous distribuer les couronnes. Les unes plus larges, et qu'on se suspend au cou, étaient composées de feuilles de roses cousues sur des écorces de tilleul ornées de petites sculptures ; les autres, d'ache, de lierre et de violettes, furent posées sur nos fronts par la main des jeunes esclaves. Mais quand on arriva au parasite Scaurus, il se trouva pour lui, au fond de la corbeille, deux couronnes dont la vue excita de grands éclats de rire ; l'une était de foin et l'autre de coquilles d'escargots.

Quinlus avait, en outre, défendu qu'on lui fît place sur les lits, de sorte qu'il dut se contenter d'un escabeau posé près de la porte, sur le chemin des esclaves cliargôs de servir.

Ceux-ci apportèrent d'abord un grand plateau qu'ils placèrent devant nous; c'était le premier service, ou,

souVENins d'un gaulois 109

colline disent les Romains, la première table. Au milieu des mets qui nous étaient présentés, se dressait un petit squelette d'argent dont un mécanisme invisible faisait mouvoir toutes les parties ; cette image de la mort devait rappeler aux convives le sort qui attend tous les hommes et les engager à jouir de la vie.

Scaurus y était pour lui-môme suffisamment disposé; les narines ouvertes et les yeux brillants, il attendait qu'on lui servît sa part des mets délicats étalés devant nous; mais on se contenta de lui servir quelques olives tombées et un coquillage farci, au grand amusement des convives, qui lui vantaient chacun des plats dont il ne goûtait que la fumée, et lui portaient avec du falerne des toasts auxquels il ne pouvait répondre qu'avec de la piquette sabine l

Le plateau fut bientôt enlevé et remplacé par un second service non moins somptueux, tandis qu'on apportait au parasite un fromage de chèvre encore enveloppé de paille. Enfin, à la troisième table, on lui apporta une queue de porc accommodée à l'huile rance, et

comme le dépit faisait grimacer ses traits famélique», les railleries commencèrent à l'accabler de toutes parts, si bien qu'à bout de patience il s'enfuit furieux et à jeun, comme il était venu.

Quintus fit alors un signe ; le voile de pourpre qui couvrait la table s'écarta, et une rosée odorante tombant de la voûte rafraîchit l'air du triclinhim.

On introduisit ensuite des Gaditanes (danseuses de Gadès), qui exécutèrent leurs danses au bruit des castagnettes.

Je remarquai qu'au premier service on nous avait offert des œufs, des laitues et des fruits; au second, des viandes préparées ; au troisième, des confitures et des pâtisseries. Les parfums n'étaient venus qu'en dernier lieu.

On avait donné aux convives des couteaux et de petites cuillers, mais chacun d'eux avait apporté, pour son usage, une serviette de lin.

Le luxe de la table a été poussé chez les Romains jusqu'aux dernières limites de la folie. Luculius ne rc-

SOUVENIRS d'un gaulois 201

cevait jamais ses amis dans celui de ses triclinia qu'il appelait salle d'Apollon, sans dépenser pour le repas deux cent mille sesterces (i). Les frères Arriusse nourrissaient de rossignols qu'ils achetaient au poids de l'or; Octavius payait un surmulet jusqu'à dix mille sesterces (2), et César consomma, dit-on, dans un seul fouper, le revenu de toute une province.

Un théâtre à Rome. — Représentation du Siège de Troie. — La naissance et la prise de la robe virile. — Cérémonies tlu mariage. — Départ pour la campagne. — Armonax et Géton.

Les représentations théâtrales ne sont point permanentes chez les Romains; elles n'ont lieu qu'à l'occa-

(l)rius de quarante mille francs.

(2) 1948 francs.

sion de certaines fêtes publiques et durent seulement d'un à quatre jours. Les jeux annuels viennent d'être célébrés et m'ont permis d'assister à ces représentations.

. Elles se donnent à l'un des théâtres dont Rome a été enrichie par ses patriciens.

Le sénat s'opposa longtemps à l'érection de ces édifices qui, dans sa pensée, devait accoutumer le peuple aux plaisirs amollissants de la Grèce. Celui qu'éleva Lucius Cassius fut démoli par mesure de sûreté publique , et Pompée ne put construire le théâtre qui porte son nom qu'en y joignant un petit temple de Vénus, au-dessous duquel^ disait-il , on avait construit quelques gradins 'pour les spectacles. Ces quelques gradins pouvaient recevoir quarante mille spectateurs ! La forme des théâtres latins est celle d'un hémicycle (demi-cercle) formé de gradins qu'entrecoupent, de loin en loin, des paliers qui permettent de circuler et de gagner les portes d'entrée ou vomitoires. Ces étages de gradins se terminent par un portique couvert qui

tJOUVENias d'un gaulois 203

entoure l'hômicycle et lui donne un aspect monumental.

La partie du demi-cercle qui n'est pas occupée par les gradins est consacrée au proscenium^ où paraissent les acteurs. Il est décoré d'un petit autel à chacune de ses extrémités, l'un pour le dieu en l'honneur de qui se donnent les jeux, l'autre pour Bacchus ou pour Apollon , selon qu'on représente une tragédie ou une comédie. Le proscenium a peu de profondeur ; il est terminé par une sorte de péristyle formé de plusieurs rangs de colonnes superposées, et percé de trois portes par lesquelles entrent les acteurs ; c'est ce qu'on appelle la scène. Derrière sont les décorations appropriées à la pièce représentée ; on ne les aperçoit qu'a travers les trois ouvertures de la scène.

Ces décorations , d'abord grossières , ont été portées depuis au plus haut point de perfection et de richesse. Calulus en lit établir une toute en ivoire, Ântonius en montra une autre en argent, et Pétréius une troisième en or I

Quintus m'avait averti que les représentations annoncées auraient un grand éclat. L'édile obligé d'y veiller, par les devoirs de sa magistrature, avait engagé une troupe d'acteurs dont on racontait des merveilles, et acheté à plusieurs auteurs des pièces que l'on avait soumises aux cinq juges du temple d'Apollon.

Au jour indiqué, nous nous dirigeâmes vers le théâtre de Pompée, où se donnait la représentation. Des désignateiirs àispev&és sur les gradins étaient occupés à placer les arrivants et à les écarter des places réservées. Une immense voile ombrageait les spectateurs ; je remarquai , en levant les yeux, qu'elle était de soie azurée et parsemée d'étoiles d'or, comme si l'on eût voulu nous représenter le firmament d'une belle nuit d'été. De temps en temps les statues qui couronnaient le portique dont les gradins étaient entourés lançaient sur la foule une petite pluie safranée, qui répandait dans l'atmosphère embrasée une fraîcheur suave.

Enfin , un roulement de tonnerre se fit entendre et annonça que la pièce allait commencer.

SOUVENIRS d'un GAULOIS 203

Bientôt, en ciïet, le rideau qui séparait la scène des spectateurs s'abaissa, et l'acteur chargé du prologue parut sur le proscenium.

il raconta, en vers pompeux, la tragédie que nous allions voir et qui n'était autre que le Siège de Troie.

Lorsqu'il eut achevé, les personnages de la pièce entrèrent; ils étaient élevés sur des cothurnes qui les grandissaient, et avaient le visage couvert d'un masque dont la bouche, munie d'un appareil propre à grossir leur voix, la portait jusqu'aux spectateurs les plus éloignés; un musicien réglait la déclamation et les gestes au son d'une flûte d'argent.

Les costumes et la mise en scène étaient d'une prodigieuse magnificence ; le fameux cheval de bois dans lequel se cachèrent les Grecs avait de telles dimensions, que nous en vîmes sortir trois mille guerriers, et, lorsque la ville eut été prise et le butin partage, six cents mulets chargés de vases précieux et de riches étoffes défilèrent devant les spectateurs.

Je remarquai que certains monologues de la pièce

étaient chantés, mais par un acteur placé près de la scène^ tandis que celui qui représentait le personnage se contentait de faire les gestes. On me dit qu'un moniteur caché derrière la décoration était chargé de souffler les paroles à l'un et les mouvements à l'autre.

Pendant la représentation, les spectateurs exprimèrent leur satisfaction par des battements de mains et leur mécontentement par des sifflets. Lorsque la pièce fut achevée, l'édile fit revenir l'acteur qui avait été !o plus souvent applaudi, et lui décerna une couronne d'or.

Les femmes étaient presque aussi nombreuses que les hommes à cette représentation. J'aperçus même les Vestales aux places d'honneur qui leur étaient réservées dans toutes les fêtes publiques; mais on me dit que les esclaves en étaient impitoyablement écartés, bien que les deux plus célèbres auteurs comiques de Rome, Plante et Térence, fussent eux-mêmes sortis de leurs rangs.

Comme la pièce venait de finir , Quintus rencontra

SOUVENIRS d'un GAULOIS 207

dans la foule un de ses amis qui nous invita pour le lendemain aux noces de son fils. Je saisis avec empressement cette occasion d'assister à l'acte le plus grave de la vie civile chez toutes les nations, et le seul qui, chez tous les Romains, pût véritablement affranchir le fils de famille.

Quels qu'aient été, en effet, les changements apportés aux vieilles mœurs de la république, l'autorité paternelle est restée à peu de chose près ce qu'elle était autrefois. A peine l'enfant est-il né, qu'on le dépose aux pieds du père, qui a droit de lui ouvrir ou de lui fermer les portes de la vie; s'il le laisse à terre, l'innocent est condamné et on va l'exposer sur la pierre du plus prochain carrefour; s'il le relève, an contraire, c'est dire qu'il l'accepte pour fils, et alors la maison retentit de cris de joie, on suspend au-dessus du seuil des guirlandes de fleurs, on court inviter les amis à un festin dans lequel on célèbre l'arrivée du nouveau convive au banquet terrestre.

Huit ou neuf jours après, In famille s'assemble de

nouveau; la plus vieille parente prend le nouveau-né, lui frotte de salive les lèvres et le front, le frappe légèrement des deux mains en lui souhaitant toutes les prospérités humaines, et lui donne le nom qu'elle doit porter; c'est ce qu'on appelle le jour lustrique ou de purification. On fait alors inscrire l'enfant sur les registres publics conservés au temple de Saturne.

Les ingénus, c'est-à-dire les enfants nés d'un père et d'une mère libres, portent la prétexte et la bulle. L2i prétexte est une robe blanche bordée d'une bande de pourpre; la buUe, un petit ornement d'or ou de cuivre que l'on garde suspendu au cou. Lorsque le père juge son fils digne de passer au rang des hommes, il lui fait prendre la robe virile.

Cette cérémonie s'accomplit toujours publiquement et en grande pompe. L'adolescent qui va passer homme quitte sa bulle et la suspend au simulacre des lares domestiques; les parents et les amis le conduisent ensuite au temple, où il revêt la toge qui lui donne une responsabilité devant les die^ix, et enfin au Forum ^

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