‹ Sur la pelouseChapitre 15 sur 17 · ASINIUS MARCELLUS AYANT LES FAISCEAUX EN MAIN · texte numérisé non relu

ASINIUS MARCELLUS AYANT LES FAISCEAUX EN MAIN

• L'éilile plébéien a condamné plusieurs bouchers à l'amende jloyr avoir mis en vente de la viande qui n'était pas inspectée. Le produit de celte amende servira à l'édification d'un petit temple à Laverne.

» Aufuiins, banquier, à l'enseigne du Bouclier cimbre, s'est enfui du Forum avec une somme considérable appartenant à plusieurs citoyens.

» Il est tombé une pluie de pierres aux environs de Véies.

B Fixe violente à la taverne de l'Ours casqué ; deux gladiateurs ont été tués.

» On a failles funérailles de Marcia; les images de ses ancêtres étaient plus nombreuses que tous les hommes qui assistaient au convoi.

M La grande ferme de Floru?, près du lac Lucrin, est à vendre avec ks esclatss, les bêtes de somme et les instruments de la* bttur. »

Cette dernière nouvelle intéressa tout particulièrement Quintus, qui possédait lui-même une magnifique villa au même lieu, et qui désirait depuis longtemps y joindre une ferme de rapport. Il se décida aussitôt à partir pour le Lucrin, et me demanda si je voulais le suivre dans cette excursion. J'acceptai d'autant plus volontiers que, pour bien connaître la vie romaine, il faut l'étudier non-seulement à la ville, mais à la campagne.

Le lendemain et le surlendemain furent employés aux préparatifs. Armonax, qui devait m'accompagner, me supplia d'obtenir que Gôton fît partie de la troupe d'esclaves emmenée par Quintus. Ce dernier m'accorda ma demande, mais en s'étonnant de la tendresse du jeune Gaulois pour son vieux compatriote.

— Je n'aime point, m'a-t-il dit, ces amitiés entre esclaves ; elles les rendent plus forts contre le maître. J'aurai l'œil désormais sur Armonax et Géton.

Une villa romaine. — Un domaine rural, — Vente d'Armonax et d* Géton. — Le vétéran du Locrin. — Le cirque et les combtU de gladiateurs. — Retour dans les Gaules.

La villa de Quintus est située près du Lucrin ; c'est un immense domaine embelli par les soins de dix générations, et dont les dépenses auraient ruiné plusieurs roisl

Elle couvre un coteau tout entier d'édifices de marbre, de portiques grecs, de pyramides égyptiennes et d'innombrables statues! On a enveloppé dans d'immenses filets de chanvre un petit bois dont on a fait ains une volière ; on y trouve de plus des parcs pour élever les paons et les grives, des colombiers de stuc rose, où

se multiplient les pigeons, des ilôts plantés de laurier»

dans lesquels on engraisse des escargots, aujourd'hui très-estimés sur les tables de Rome.

Mais ce qu'il y a surtout de merveilleux, ce sont les piscines, les unes d'eau douce, les autres d'eau salée. On assure qu'elles ont coûté douze millions de sesterces (1).

Elles forment de vastes bassins, avec des îles et des grottes marines, où l'on nourrit des poissons de toute espèce.

Ce goût est devenu chez les Romains une véritable folie. Dès le temps de Cicéron, celui-ci se plaignait de voir les patriciens occupés de barbeaux, au lieu de veiller aux affaires de la république. Plusieurs nobles familles quittèrent leurs noms antiques pour prendre celui de poissons favoris. Ce fut ainsi que les Licinius furent appelés Marena^ à cause de leur passion pour "les murènes, et que lesSergius devinrent les Orata^ en souvenir de leur préférence pour les doraaes. Enfin»

souvENins d'un gaulois jld

Cra??n?, homme savant, jouissant d'un grand crédit, et qui avait exercé !a censure, prit le deuil à la mcrt d'un de ses poissons, comme s'il se fût agi d'une épouse ou d un pèrel

Beaucoup de patriciens font tenir un registre où l'on inscrit l'âge de ces clients aquatiques, auxquels ils rendent visite chaque jour, et qu'un nomenclateur leur présente; il en est même qui les décorent de pendants d'oreilles en pierres précieuses et qui les soignent dans leurs maladies.

Dès le lendemain de notre arrivée, nous nous mîmes en route pour la ferme de Florus.

Les Romains, qui ont des domaines dans toutes les contrées, louent les plus éloignés et font exploiter les plus voisins par des esclaves. Celui de Florus était dans ce cas.

Le villicus^ s'^^viteur de confiance auquel tous les autres obéissaient, nous reçut et nous fît voir la propriété de son maure qui, comme toutes celles du même genre, était divisée en trois parties»

La première, consacrée à l'habitation du propriétaire, réunissait toutes les commodités que l'on trouve à la ville, bains, portiques pour la promenade, appartements d'hiver et d'été. Une petite tour dominait les constructions et servait de colombier.

La seconde partie renfermait les bâtiments nécessaires à l'exploitation, tels que logement pour les esclaves, étables pour les bestiaux, écuries protégées par un buste de la déesse Épone, basses-cours, granges et greniers.

La troisième partie, enfin, comprenait le pressoir, les celliers, l'officine où se préparent les conserves, le fruitier et les fosses souterraines dans lesquelles on emmagasine le blé.

Venaient ensuite les terres admirablement aménagées. Quintus me fit traverser le verger, les guérets, le potager, les vignes ; j'admirai un rncher planté de serpolet, de safran, de lis et de romarin ; puis des viviers dont le revenu annuel montait à plusieurs milliers de sesterces.

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Tout le travail était fait par des esclaves qui rece* vaieut, pour leur nourriture, une ration fixe.

— Ces domaines, me dit Quintus, lorsque nous reprîmes la route de sa villa^ sont d'un produit considérable; nous les préférons à ceux que nous confions à des colons moyennant un fermage fixe et convenu. Aussi les laboureurs qui couvraient autrefois l'Italie et fournissaient à nos armées de vaillants soldats, ont-ils presque complètement disparu; partout vous rencontrerez dos domaines comme celui-ci, et la population libre de nos campagnes a fait place à une population d'esclaves.

Nous avions repris la route de la villa ; au moment d'atteindre les prairies qui s'étendaient à ses pieds, nous aperçûmes une troupe de faucheurs qui avaient interrompu leur travail pour écouter Géton. Debout au milieu d'eux, le vieux Gaulois leur parlait avec une chaleur pleine de conviction. Quintus, qui avait paru étonné, descendit du char conduit par Arraonax, et, suivant une haie de saules, arriva assez près pour entendre le vieillard.

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Il répétait en d'autres termes ce que je l'avais dé^à entendu dire le soir des saturnales^ et ses auditeurs l'écoutaient d'un air de respect. Au signe mystérieux qu'ils tracèrent sur leurs fronts, comme la première fois, Quintus ne put se contenir.

— Que les Dieux nous soient secourables f s'écriat-il, ce sont des chrétiens t

J'avais bien des fois entendu prononcer ce nom, qui désignait des malheureux livrés aux plus folles croyances et chargés de toutes sortes de crimes. On assurait que ces doctrines , venues de la Judée, se répandaient surtout parmi la plèbe et les esclaves, au grand effroi des hommes sages. Les empereurs s'efforçaient d'y mettre obstacle en livrant, de loin en loin, aux bêtes du Cirque quelques centaines de ces scélérats, dont le courage étail un grand sujet d'étonnement.

Lorsque Quintus parut au milieu des faucheurs, le visage enflammé et la menace à la bouche, tous se dispersèrent avec un cri d'effroi ; Géton seul resta à la même place, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

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Mon hûte appela Armonnx, en lui ordonnant de saisir le vieillard et do le lier au poteau de correction, qui se dressait à l'entrée môme des prairies.

— Le misérable n'aura pas impunément essayé de corrompre ses compagnons de servitude, dit-il ; prends le fouet qui t'a servi à conduire l'attelage et frappe jusqu'à ce que je dise assez l

Mais le jeune Gaulois, qui était devenu trôs-pâle, resta immobile.

— M'as-tu entendu? reprit Quintus furieux.

— Oui, répliqua Ârmonax.

— Et qu'attends-tu pour obéir?

— Que lu me commandes quelque chose de possible.

— Par Jupiterl Irouvos-tu donc qu'on ne puisse exécuter l'ordre de son maître?

— Non, quand un maître plus puissant vous l'a défendu.

— De quel maître veux-lu parler?

— De celui qui a tout créé , qui habite sur les nuées et doit un jour nous juger.

— Et qu'a-t-il dit ?

— Il a dit au fils d'honorer son père, non de le châtier.

— Ainsi, ce vieillard?...

— Est, après Dieu, celui auquel je dois de vivre.

— Ah! j'aurais dû le soupçonner, s'écria Quintus en me regardant; leur amitié m'avait justement mis en défiance ; mais par tous les grands Dieux ! je ne les laisserai point semer ici la corruption et la révolte !

A ces mots il appela les esclaves de sa suite, fit saisir les deux Gaulois et ordonna de les conduire aux cachots de la villa.

Quelques jours après, il les fit conduire à Rome et revendre sur les tréteaux d'un maquignon. Mais je devais les revoir tous deux avant mon départ.

Cependant mon hôte était entré en pourparlers avec l'homme d'affaires de Florus pour l'achat du domaine, et celte affaire nous retint quelques semaines près du lac Lucrin.

Ce prétendu lac est un golfe où la mer vient reposer

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ses vagues. Sur ses bords s'élève, au milieu de bosquets de myrtes, la petite ville de Baies. Elle est entourée de grottes charmantes d'où sortent des sources a'cau chaude, et des plus magnifiques villas de toute l'Italie; on remarque surtout celle que bâtit autrefois Marins, et où il s'est plu à reproduire tous les modes de camps fortifiés, en usage chez les Romains.

J'ai rencontré, près d'un de ces retranchements inutiles, un vieux légionnaire, établi dans le petit domaino qu'il a acquis avec l'argent de sa retraite, et je lui dois des détails précieux sur le service militaire de l'empire.

Tout Romain est regardé comme soldat. Lorsqu'il a atteint l'âge désigné, il se présente aux tribuns mi'itaires, qui l'enrôlent ou le repoussent , selon qu'ils le trouvent propre ou non à la guerre. Ce sont là les levées légitimes ; il y a de plus les levées tumulluaires , lorsque Rome est en danger. Alors le général qui doit commander l'armée monte au Capitole, déploie le drapeau rouge pour les fantassins, le drapeau bleu

pour les cavaliers, et s'écrie :

— Que tous ceux qui veulent sauver la re'puhtique me suivent I

Dans ce cas, la levée se fait en masse, et aucune excuse n'est admise.

L'armée se partage en légions, fortes, en général, de six mille hommes et de trois cents chevaux. Une légion se divise en dix cohortes, chaque cohorte en trois manipules, et chaque manipule en deux centuries. Les soldats sont armés de la lance, du javelot, du bouclier et de l'épéft.

Une lois enrôlés, ils deviennent, à vrai dire, les esclaves du drapeau. S'ils servent dans la garde prétorienne, ils obtiennent leur congé au bout de seize ans, et reçoivent vingt mille sesterces (1); s'ils font partie des légions, ils doivent servir vingt ans, et ne reçoivent que douze mille sesterces (2).

Le vétéran retiré aux bords du Lucrin me montra

(i) 3,975 franci.

(2) 2,b85 francs.

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le champ qui le faisait vivre, et où il avait bâti, de ses propres mains, une cabane, pris de laquelle bourdonnaient quelques essaims d'abeilles et broutaient quelques brebis. Après avoir parcouru l'Afrique et l'Asie , exposé à tous les dangers, il finissait tranquillement, comme le vieux laboureur de Virgile, dont je lui répétai les vers.

€ Heureux vieillard! ici, au milieu des sources sa-

» crées et au bruit des eaux que tu connais, lu goûte

» ras l'ombreuse fraîcheur; ici, la mouche du mont

j» Hybla, qui va butinant sur les fleurs le long de la

ï haie qui borne ton héritage, t'invitera souvent au

» sommeil par son léger murmure, tandis qu'au loin,

» surcetle roche élevée, le bûcheron jettera sa chan-

» son à la brise et que les roucoulantes colombes coh-

> tinueront à gémir aux cimes des ormeaux. »

Mîis le vétéran opposa à ces gracieuses imnge? do la vie champêtre la rudesse des réalités, tclleti que les iti-

tempéries des saisons, les années de stérilité, les maladies frappant le troupeau 1

— A Rome, ajouta-t-il, on s'inquiète peu de ces vicissitudes ; quoi qu'il arrive, le plus pauvre citoyen est sûr de vivre. Outre la sportulCj qu'il reçoit du patron, il peut compter sur Vannone. Chaque mois, on lui remet une tessère f'romentaire ; et, avec ce petit cube de bois de troëne, il peut se présenter hardiment aux greniers publics , oîi les mesureurs de Vmmoîie lui livrent gratuitement sa ration de blé. Ajoutez les distributions extraordinaires faites par ceux qui sollicitent les magistratures, les repas publics donnés à l'époque des funérailles, les libéralités journalières des patriciens ou de l'empereur , et vous comprendrez que si la vie du colon est plus libre et plus digne, elle est trop difficile, trop précaire surtout, pour convenir à tout autre qu'à de vieux soldats.

— Tu peux ajouter, dit Quintus, qui m'avait suivi, qu'elle est dépourvue de tous les plaisirs qui, à Rome, font de la vie du plus pauvre citoyen une fête éternelle.

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— Tu veux parler des jeux du cirque, reprit le vétéran ; par l'Olympe ! je les ai vus deux fois, et je m'en souviendrai encore dans les enfers ! La première fois, il n'y eut que des courses de chars et des luttes; mais à la seconde, on nous donna une chasse dans laquelle combattirent deux cents lions, trente éléphants et plus de cinq cents tigres ; puis une naumaclùe^ telle qu'on n'en avait point vu depuis César. Le bassin, dans lequel on avait fait entrer les eaux du Tibre, renfermait deux flottes, chacune de quarante trirèmes, qui combattirent une journée entière sous les yeux du peuple. Elles étaient montées par cinq mille condamnés, qui périrent jusqu'au dernier I

— On nous annonce un spectacle qui, pour être plus ordinaire, n'en mérite pas moins notre intérêt, reprit Quintus, en se tournant vers moi ; le divin Claude vient de faire au peuple un présent de gladiateurs qui lutteront dans le cirque; le célèbre Vorax, que nul n'osait plus combattre depuis longtemps, malgré la récompense promise, vient enfin de trouver un

adversaire, et nous repartirons dans trois jours pour assister à ces jeux encore inconnus dans vos Gaules.

Je ne connaissais, en effet, que par les récits, ces étranges représentations dans lesquelles des hommes, sans haine l'un contre l'autre, venaient s'égorger pour le plaisir du peuple romain.

On doit surtout à Jules César de les avoir popularisées. Ce fut lui qui multiplia les écoles des gladiateurs et engagea des patriciens à se charger eux-mêmes de les former. Aujourd'hui on voit des jeunes gens de familles nobles qui n'ont pas honte de descendre dans le cirque pour disputer le prix à des gladiateurs de profession, presque tous esclaves et notés d'infamie. Ils se préparent à ces luttes honteuses sous les maîtres d'escrime ou lanistes de Ravenne et de Capoue, qui passent pour les plus habiles de tout l'empire.

Mon hôte se hâta de terminer ses affaires afin que nous pussions être à Rome pour les jeux. Grâce à son zèle, nous y arrivâmes, en effet, la veille, et, dés le malin, nous étions en roule pour les arènes.

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Le spectacle avait lieu au grand cirque, œuvre merveilleuse où l'architecture romaine a épuisé toutes ses ressources.

C'est un carré long ayant deux mille cent quatrevingt-sept pieds dans sa plus grande dimension , neuf cent soixante dans sa plus petite (1), et terminé en demi-cercle aux deux extrémités. Trois de ses Côtés sont garnis de gradins que couronne un portique couvert, où les spectateurs peuvent trouver uri abri en cas de pluie. Ces gradins ont été séparés de l'arène par une grille de fer et un canal d'eau vive.

L'arène elle-môme est partagée en deux parties égalés, dans le sens de sa longueur, par un mur sur lequel se dressent des obélisques, des autels, de petits temples et des statues.

Qu'on se figure ce monument colossal inondé par les rayons du soleil levant et couvert de près de trois cent mille spectateurs, tandis qu'un nombre au moins

(1) C64 mètres <le long sur 282 mètres dt large.

égal se groupait aux fenêtres, aux terrasses et jusque sur les toits des malsons voisines! De quelque côté qu'on regardât, l'œil ne rencontrait qu'un océan de têtes mouvantes, que grappes d'hommes suspendues aux colonnes et aux corniches! La foule était telle, qu'avant d'atteindre le cirque, nous faillîmes plusieurs fois être écrasés.

Des loges particulières étaient réservées aux vestales et à l'empereur. Dès que celui-ci parut, tous les spectateurs se mirent à agiter leurs robes en criant :

— Les gladiateurs 1 les gladiateurs î

Et comme ils ne paraissaient point, l'impatience se traduisit bientôt en colère ; on adressait au divin Claude des railleries et des injures, on sifflait en montrant sa loge.

Je demandai à Quintus avec étonnement si cette audace de la plèbe était ordinaire.

— C'est la seule liberté qui lui ait été laissée, mo répondit-il ; elle se dédommage de ses droits perdus par son irrévérence et ses moqueries, h ucun empereur

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n'a pu y échapper : Auguste, malgré son autorité, Tibère, malgré ses supplices, y ont été en butte de même que le divin Claude, et tous l'ont supporté sans se plaindre, comme nos triomphateurs supportent les épigrammes des soldats.

Cependant les barrières finirent par s'ouvrir, et nous vîmes entrer plusieurs chars brillant d'or portant les ïanistes et leurs gladiateurs. Ceux-ci sautèrent légèrement dans l'arène et se mirent à s'exercer, en attendant le signal. On les voyait lancer en l'air leurs épées et les recevoir dans la main ou sur leurs boucliers , figurer successivement toutes les phases d'une lutte acharnée, fuir ou poursuivre, porter les coups ou les parer, et s'exercer même à tomber avec grâce.

Mon hôte me fit remarquer leurs différents costumes et leurs divers armements.

— Celui que vous voyez ici, au-dessous de nous, me dit-il, vêtu d'une tunique rouge que rattache une ceinture de cuivre ciselé, le pied droit chaussé d'une bottine de bronze et le pied gauche d'un cothurne de cuir

âài SUR LA PELOUSE

bleu, est un rétiaire , comme l'indique le filet dont il doit se servir pour prendre son adversaire, et le i;identavec lequel il doit le percer. Près de lui, vous voyez un mirmilîon armé d'une faux et coiffé d'un casque à visière. Ici soni des gladiateurs équestres, debout près de leurs montures et tenant une courte lance; là, des dimachaires , dépouillés de toute arme défensive et tenant une épée dans chaque main; plus loin , tout au bout de l'arène, les esse'daires, qui combattent, â la manière homérique, dans des chariots. Mais attention! le combat va commencer; je vois les lanistes qui réunissent leurs élèves pour les conduire à la loge de Claude.

Les gladiateurs s'avançaient en effet par troupes vers l'empereur, auquel ils montraient en passant leurs armes afin qu'il pût juger de leur trempe, en répétant les mots sacres :

— César, ceux qui vont mourir te saluent!

Peu après, la lutte commença.

Elle s'établit d'abord entre les combattants les moins

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redoutables, et les spectateurs parurent s'intéresser môaiocrement à ces débuts. Lorsque un des gladiateurs était abattu, le vainqueur se tournait vers le peuple et attendait qu'il réglât le sort du vaincu. Si la foule levait le pouce , la vie lui était accordée ; si elle le baissait, il était égorgé sous ses yeux. Après chaque immolation , des esclaves entraient dans l'arène, entraînaient le cadavre au moyen d'un croc de fer, retournaient le sable pour effacer le sang, et laissaient la place libre à de nouveaux combattants.

Peu après les Romains s'étaient échauffés â la vue des blessés et des morts; les cris d'encouragement et les huées devenaient plus nombreux à chaque nouvelle rencontre; enfin une clameur immense s'éleva le long des gradins et se prolongea , de proche en proche, jusqu'aux derniers spectateurs dispersés sur lés toits; Vorax venait d'entrer dans rarènc avec son nouveau rival.

Tous deux portaient le casque à visière, le petit bouclier et la courte épée espagnole. Lorsqu'ils traversé-

reot le cirque pour aller saluer l'empereur, il me sembla que la démarche de l'un d'eux ne m'était point inconnue; mais je n'eus point le temps de chercher qui elle me rappelait. Les spectateurs secouaient leurs robes avec impatience, en criant aux deux gladiateurs de commencer le combat. Ils prirent du champ et s'avancèrent l'un vers l'autre. A l'instant il se fit un grand silence dans cette multitude; toutes les têtes se penchèrent vers l'arène, tous les yeux se fixèrent sur les combattants.

Tous deux étaient à peu près de la même taille, mais Vorax semblait plus âgé, et ses mouvements avaient quelque chose de plus lent. Dès qu'il se trouva à portée du gladiateur inconnu, il s'effaça avec soin, se replia sur lui-même, et, la tête cachée derrière son bouclier, sembla attendre l'attaque.

Elle fut aussi prompte que furieuse. Les coups du jeune homme se pressaient avec une rapidité dont tout autre eût été infailliblement étourdi. Renouvelés aussitôt qu'évités, ils retentissaient sur le casque et sur

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le bouclier de Vorax, comme une ondée de grêlons sur les tuiles sonores; mais le vieux gladiateur fit face à tout, et dardant, entre deux attaques, sa courte ép6e, il blessa légèrement son adversaire.

Ainsi averti que l'impôtuositô ne pourrait lui réussir, ce dernier fit un bond en arrière et se mit en défense. Vorax le pressa à son tour, mais le trouva aussi prudent qu'il l'avait vu fougueux. Blessé une première fois, il ne frappa une seconde que pour être presque aussitôt frappé lui-môme! Le combat se prolongeait avec des chances égales, à la grande admiration des spectateurs, qui poussaient des cris de joie, applaudissant Vorax ou son rival, selon les préférences de chuun.

Enfin épuisés, haletants, tous deux s'arrêtèrent comme d'un commun accord, mais ce ne lut qu'un instant; je vis le plus jeune lever la tête, tracer sur sa visière le signe mystérieux des chrétiens, puis, s'élançant vers Vorax, frapper un coup qri l'abattit à ses pieds.

Une clameur immense retentit; tous les pouces furent levés : le peuple sauva la vie au vaincu.

Son rival victorieux semblait attendre ce signal. A bout de forces, il chancela et se laissa tomber sur le sable de l'arène. Son casque détaché roula alors à ses pieds, et je ne pus retenir un cri : c'était Armonax î

Les esclaves étaient venus enlever les deux adversaires blessés pour les transporter au spoliaire. Quinlus, qui avait reconnu, comme moi, son ancien serviteur, et que l'adresse et la bravoure du jeune Gaulois avaient charmé, voulut savoir s'il survivrait à ses blessures, et, quittant sa place, il se dirigea vers le réduit où l'on venait de le transporter.

C'était un caveau ménagé sous les gradins. Deux affranchis , portant le costume de Mercure et de Pluton , se tenaient sur le seuil. Le premier tenait à la main un caducée de fer rougi au feu , dont il touchait les gladiateurs blessés. S'ils paraissaient sensibles à l'attouchement douloureux, il les livrait aux chirur-

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gicns chargôs de les soigner, sinon ils étaient abandonnés à Plulon, qui les aciievait à coups de maillet.

Tel avait élé le sort de Vorax. Quant au jeune Gaulois, son évanouissement n'était que la suite de la fatigue et du sang perdu . Nous le trouvâmes déjà ranimé, et les chirurgiens du cirque nous affirmèrent que sa via n'était point en danger.

Quintus et moi voulûmes le féliciter de sa victoire.

— Plaignez-moi plutôt d'avoir dû la remporter, répondit-il ; mais c'était le seul moyen de racheter la liberté de mon père et la mienne; la somme promise à celui qui combattrait Vorax assure notre délivrance. Dieu me pardonnera, j'espère, le sang versé malgré moi.

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