UNE POURSUITE D*ENFANTS
— Une plume I s'écria le fermier en courant vers son neveu, qu'il reconnut, à ses mains écorchées, pour un de ceux qui avaient roulé dans le ravin ; c'est pour une plume, vaurien, que tu t'es mis dans cet état !
— Pour une plume î reprit le chasseur avec un éclat de rire, et en montrant les enfants mouillés jusqu'à la ceinture.
— Pour une plume ! s'écria le menuisier qui venait de prendre par l'oreille son fils, dont les habits pendaient en lambeaux.
— Pour une plume ! pour une plume ! répétèrent tous les parents en montrant avec colère leurs enfants déchirés et couverts de boue.
Les pleurs allaient succéder, pour ceux-ci, à la joie, lorsque le vieillard s'entrerait.
— Allons, dit-il en souriant, pardonnez à ces petits, mes voisins; ce qu'ils ont fait nous le faisons tous. Chacun brave les chutes, les rhumes et les accrocs pour courir après une plume... encore est-il rare qu'il la prenne.
— Pour ma part, je n'ai jamais fait de chasse pareille, observa le voyageur aux guêtres de cuir.
— Qu'est-ce donc que vous cherchez toute l'année, le fusil sur l'épaule ? demanda le v'eux secrétaire ; n'est-ce pas le plaisir, plume bien plus légère que celle poursuivie par ces enfants? Et toi, compère Fortin, pourquoi rabotes-tu sur ton établi dès le point du jour, sinon pour une fortune qu'il te faudra laisser dès que tu l'auras acquise? Pourquoi le voisin Rigaud cherchet-il depuis dix ans à inventer une nouvelle charrue, si ce n'est avec la pensée devoir son nom imprimé dans le journal de l'arrondissement? Moi-même, mes amis, que l'âge eût dû rendre sage, quelle est la grande affaire qui m'occupe ?. .. Un herbier que l'on brûlera après ma mort. Hélas 1 chacun a sa manie, son but futile auquel il tend à travers tous les obstacles ; nos projets et nos espérances ressemblent toujours à la plume de ces enfants !
lE PETIT ORÂTEDU
Marc parcourait la salle éclairée par le soleil du soir en relisant tout bas le discours qu'il venait d'achever; ce discours devait être lu le lendemain au grand conseil, et décider sans doute une question qui agitait depuis longtemps Genève ; car, bien que Marc fût un des plus jeunes conseillers, sa haute intelligence lui donnait sur tous les autres une autorité incontestée.
Malheureusement cette intelligence manquait de défense contre la passion : ce que Marc aimait rem[!Ô-
châit de savoir ce qui était juste, et, n'étant point en garde contre les sollicitations de son intérêt personnel, il en faisait naïvement l'intérêt général.
Cette fois encore, dans le discours préparé par lui, il venait de prendre ses désirs pour les inspirations de sa raison ; mais il l'ignorait, car l'égoïsme est presbyte; il ne s'aperçoit point lui-même.
Marc achevait de repasser son discours, lorsqu'une bouffée de rires et de chants arriva jusqu'à son oreille par une porte subitement entr'ouverte. Son front pensif s'éclaircit ; il se dirigea instinctivement vers la pièce voisine, et s'arrêta sur le seuil, ému du spectacle qu'il avait devant les yeux.
Au milieu d'une chambre parsemée de jouets, sa jeune femme était agenouillée, tenant un de ses enfants dans ses bras, tandis que les deux autres roulaient à ses pieds, et qu'un peu plus loin sa sœur, assise prés de son fiancé, les regardait en souriant,
La mère berçait sur son sein l'enfant demi-nu, en s'efforçant de l'engager au sommeil ; mais l'enfant qui
résistait jeta un cri de joie à la vue de Marc, et lui tendit ses petits bras.
— Fritz ne veut pas aller se coucher, dit-il ; Fritz est un homme, il veut rester éveillé comme le père.
— Le père^ lui, veille pour notre repos à tous, reprit la jeune femme, en jetant vers Marc un regard de fierté tendre ; Fritz ne voit-il pas le papier que le père tient à la main?
— Et qu'est-ce qu'il y a sur ce papier ? demanda l'enfant.
— Un discours qui sera lu demain au grand conseil.
— Le grand conseil... c'est cette chambre toute rouge où il y a une table bien longue et des hommes qui parlent bien haut ? Nous avons conduit une fois le père jusqu'à la porte. Mais qu'est-ce que l'on dit donc au grand conseil ?
— On dit ce qu'il faut ordonner pour rendre tout la monde heureux à Genève.
— Et c'est pour cela que le père fait des discours ?
— C'est pour cela.
Le petit garçon prit un air important.
— Alors, Fritz saurait aussi eu faire 1 dit-il gravement.
Marc et la jeune femme ne purent retenir leurs rires.
— Et que dirait Fritz? demanda le premier gaiement.
— Qu'on le conduise au grand conseil^ et le père Terra, dit l'enfant d'un Ion capable.
— Eh bieni nous y sommes, répondit Marc en l'élevant dans ses bras et le posant sur un de ces bahuts encore en usage au dernier siècle ; v oyons 1 Fritz est à la tribune.
— Nous ne sommes pas dahs la gr:;nde salle rouge I observa l'enfant.
— K'impiorte, reprit Marc-, nous écoutons FHtz ; il va nous faire son discours ; que tout lé monde se tai^ë.
11 s'était agenouillé près du bahut, afin de soutenir le petit garçon d'un de ses bras; les deux autres enfants
avaient interrompu leurs jeux et levé la tête ; la mère, sa jeune sœur et son fiancé regardaient pn souriant. Quant à Fritz, debout sur le meuble, il tenait d'une majn un de ces grotesques de bois sculpté que les ateliers de Nuremberg fournissaient alors à toute l'Europe, et promenait autour de lui un regard assuré.
— Allons, rej^rit Marc, que veut dire Fritz au grand conseil ? Fritz a la parole !
L'enfant leva un de ses bras, comme il l'avait vu faire à son père lorsqu'il étudiait ses discours.
— Grand conseil! dit-il d'une voix claire, puisque vous êtes ici ppur ordonner ce qui doit rendre tout le monde heureux, Fritz vous prie de diminuer le prix du pain d'épice, de brûler tous les alphabets, et de lui donner une chèvre blanche comme celle de h petite fille du bourgmestre.
On rit, et l'enfant s'arrêta court.
— Après ! après 1 s'écrièrent la mère, la tante et le fiancé.
r— Après, reprit le garçon, Fritz voudrait demander
au grand conseil de renvoyer de la ville le forgeron et son chien, parce qu'ils font peur à Fritz.
— Enfin ? ajoutèrent toutes les voix.
— Enfin, grand conseil I Fritz demande que l'on permette aux petits enfants de se coucher aussi tard qu'ils voudront, et alors tout le monde sera heureux, puisque Fritz aura ce qu'il désire.
Un éclat de rire général s'éleva, et tous prirent la parole presque en même temps.
— C'est de l'éloquence politique!
— Fritz est déjà égoïste comme un homme !
— Son discours pourrait servir de leçon à plus d'un membre du conseil I
— Ah I vousavez raison t interrompit vivement Marc, qui était seul devenu sérieux; nous devrions tous imiter le Christ, et laisser venir vers nous les petits enfants; car, qu'elles nous rappellent le bien ou le mal, leurs naïves paroles sont un enseignement !
Il embrassa tendrement le petit garçon bdns rien ajouter; mais une partie de la nuit fut employée par
lui à préparer un nouveau discours, et le lendemain, grâce à son influence, h question débattue, au lieu d'être décidée par le grand conseil, au profit du petit nombre, comme il l'avait d'abord voulu, fut résolue pour le bien de toua.