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SEULE

PiERKE était parti, et décidément, sans le dire à sa femme, il avait résolu de se retremper un peu dans la vie civilisée, à Paris et à Monaco, avant de prendre le chemin d'un pays de sauvages comme la Russie. " Cependant ceux-là seront au moins amusants et originaux, 5 pensait-il, et d'ailleurs mes amis de Pétersbourg me donneront occasion de me divertir ; j'imagine que je ne serai pas obligé d'aller au fond des déserts pour trouver les trotteurs ; mais point n'est besoin que Catherine se tourmente de me savoir en si mauvais lieu que Paris et 10 Monte-Carlo ; je lui dirai d'adresser ses lettres à l'ambassade de France à Pétersbourg ; si elles m'attendent un peu, ce sera tant pis ; les maris ne sont jamais de bons correspondants."

Catherine avait écrit à Pétersbourg ; mais M. de Vi- 15 releu s'était trompé en pensant que son séjour à Paris, tout court qu'il devait être, serait ignoré de sa femme ; dès le premier soir, dans la salle de spectacle où il se retrouvait avec délices, il avait aperçu à l'orchestre, assis à deux fauteuils plus loin que lui, un jeune cousin de 20 Catherine, Roger de Gaillac, qui venait sans doute pour la première fois en ce lieu, et qui semblait absorbé par la pièce. Pierre ne l'était pas tant que lui et il avait éprouvé un sentiment de contrariété si vif à la vue de cet innocent provincial qui trahirait infailliblement son incognito à 25 Callac, qu'il se leva bientôt de sa place pour aller se perdre dans la foule du parterre ; mais l'acte était fini,

Tattention de M. de Gaillac n'était plus concentrée sur la scène, il se retournait précisément pour considérer l'assistance au moment où M. de Vireleu passait à côté de lui. Le premier mouvement du jeune homme fut de tendre 5 la main à son parent ; mais Pierre détourna la tête, ne semblant pas le reconnaître, Roger était jeune et timide ; " Pierre n'a pas l'idée que je puisse être ici, pensa-t-il, et il ne m'a pas aperçu." Il laissa donc passer M. de Vireleu sans rien dire, mais, dans la lettre qu'il écrivit le

10 lendemain à sa mère, il disait ; " Si vous allez voir ma cousine Catherine à l'Abbaye, donnez-lui des nouvelles de son mari que j'ai rencontré hier soir aux Français ; il ne m'a pas reconnu, il ne savait pas que je fusse à Paris et encore moins au spectacle, mais il avait bien

15 bonne mine et, s'il regardait la salle plus que moi et moins la scène, c'est qu'il a plus que moi l'habitude du spectacle et s'en amuse moins; j'aurais donné quelque de bon pour vous avoir ici avec moi hier au soir au Monde où l'on s'eiimiie, vous ne vous seriez pas ennuyée

20 du tout."

Madame de Gaillac souriait en repliant la lettre de son fils : " Je ne me vois pas au spectacle, même avec Roger, pensait-elle ; le pauvre garçon oublie que je n'ai pas quitté ma maison, même pour une nuit, depuis le

25 jour terrible où l'on m'a rapporté son père mourant après que j'avais vu rentrer son cheval, en sueur et en fureur, sans cavalier; il me semble toujours que j'entends ce galop désordonné quand Roger sort à cheval !"

La veuve, mère d'un fils unique, poursuivait le cours

30 de ses souvenirs, doux ou déchirants, lorsqu'elle s'arrêta tout à coup dans sa rêverie, en sentant entre ses doigts maintenant mouillés de larmes la lettre de ce fils chéri qu'elle n'avait pas laissée échapper. " Je ne crois pas du tout que Catherine se doute que son mari soit encore à

35 Paris, se dit-elle en réfléchissant; hier, à Lassalle, je

l'entendais faire le compte du jour où il arrivera à Pétersbourg, et dire que sa lettre l'accompagnerait peutêtre par le même train ; elle n'avait pas compté sur les stations au spectacle, et je ne sais pas si elle sera ravie de sentir que son mari s'attarde ainsi dès le début. Ah ! 5 quelle folie ont fait mes bous cousins de Lassalle en donnant leur fille à ce Parisien, parce qu'il avait plus de brillant que nos fils qui n'ont presque pas quitté leur province! Ils ne sont pas inquiétés de savoir comment il avait passé son temps depuis le collège, il ne revenait 10 pas ici depuis la mort de sa mère ; personne ne le connaissait ; ils l'ont cru riche, ils le savaient bien né et le voyaient aimable et séduisant ; la pauvre petite en avait la tête perdue, elle sur laquelle je comptais pour Roger quand il aurait atteint l'âge de se mettre en ménage. Ah ! 15 si elle savait quel trésor elle a laissé échapper ! C'est ^gal, je m'en vais à l'Abbaye, il faut qu'on sache au moins sur quoi on peut compter avec ce beau Monsieur I" Et la vicomtesse de Gaillac sonna sa femme de chambre, et demanda ses chevaux ; elle ne sortait pas d'ordinaire 20 de son château solitaire plus d'une fois par semaine, partageant son temps entre des exercices de dévotion, la visite des pauvres, et des écoles avec le travail à l'aiguille ; des flots de tapisserie superbes paraient peu à peu tous les vieux meubles du château ; la promenade hebdomadaire 25 avait été faite la veille, dans une visite à Lassalle; le cocher n'avait pas compté sur la fantaisie bizarre de sa maîtresse ; la voiture n'était pas lavée, les harnais n'étaient pas astiqués, et les domestiques étaient descendus au bourg qui s'étendait sur le bord de la rivière. Force fut donc à ma- 30 dame de Gaillac de renoncer à son projet de ce jour-là. Le lendemain, elle avait la migraine ; mais, lorsqu'elle reçut le troisième jour une nouvelle lettre de Roger, elle résolut, morte ou vivante, d'atteindre enfin l'Abbaye pour mettre Catherine au courant des interminables retards de son 35

mari. Roger l'avait rencontré de nouveau en se présentant chez le bijoutier où il apportait une ancienne bague que madame de Gaillac avait coutume de porter et qui avait besoin d'être réparée. " Mon cousin Pierre était là au

5 moment où je suis entré, écrivait le jeune homme à sa mère ; et le comptoir était couvert des plus beaux diamants ; je suppose qu'il voulait envoyer quelque souvenir à ma cousine Catherine ; mais, si je n'avais pas été sûr que les bijoux de celle-ci ne peuvent pas encore être en ré-

10 paration, j'aurais juré que la rivière de diamants aux trois pendants que le marchand examinait quand je suis entré, était précisément celle que Catherine avait reçu dans sa corbeille ; je me souviens que Pierre disait qu'elle avait été montée sur ses dessins avec les diamants de ma cou-

15 sine de Vireleu."

'' Qui sait ? pensa madame de Gaillac, les diamants ne tiennent pas longtemps dans les mains des dissipateurs, je voudrais voir les écrins de Catherine !" Mais elle ne s'arrêta pas à cette pensée qu'elle ne trouvait pas cba-

20 ritable, et elle monta dans sa voiture, décidée à ne parler

à la jeune femme que de la première rencontre des deux

cousins. *

Mais Catherine semblait si peu troublée de la nouvelle,

elle persistait si obstinément à répéter que son mari avait

25 sans doute eu quelques embarras de passeport, quelque difficulté à se procurer le manteau de fourrures dont il avait besoin pour affronter le froid du voyage, que l'impatience gagna la vicomtesse :

— Voilà bien comme sont les jeunes femmes qui veulent

30 toujours tout savoir I s'écria-t-elle ; je ne dis pas que tout cela ne puisse pas être vrai, mais tu n'en sais rien, et ton mari ne te l'a pas écrit ; tu n'as pas reçu de lettre de lui depuis son départ ?

Catherine rougit ; mais elle fut bien obligée d'avouer

35 que non.

— Comment voulez-vous qu'il ait eu le temps de m'écrire, s'il est retenu à Paris par ses affaires? demanda-telle d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre calme, mais où perçait cependant une certaine irritation.

La vicomtesse se mit à rire. 5

— Ses affaires, ses affaires ! dit-elle ; ses affaires le mènent chez les bijoutiers ; Roger l'a rencontré une seconde fois rue de la Paix, devant un comptoir couvert de diamants, et il a cru reconnaître le dessin de votre belle rivière dans le collier que tenait le bijoutier I 10

— £t que faisait mon cousin Roger chez le bijoutier ? demanda tranquillement Catherine ; a-t-il des raisons de fréquenter ce genre de magasins ? des raisons qui ne nous aient pas encore été communiquées ?

Ce fut le tour de madame de Gaillac de rougir ; elle 15 savait bien que madame de Lassalle avait dès longtemps deviné son désir de voir Catherine devenir un jour la femme de son fils, et elle se disait que la mère pouvait bien avoir communiqué ses pensées à la fille ; les regards de Catherine n'étaient pas dépourvus d'une certaine 20 ironie ; elle reprit cependant sans se troubler :

— Mon fils allait chez le bijoutier pour faire réparer la bague de ma grand'mère de Satis que mon mari m'a donnée le lendemain de mon mariage et que je porte toujours; le plus gros des diamants s'était détaché, et ils 25 avaient tous besoin d'être nettoyés.

Catherine ne poussa pas plus loin son enquête, mais elle se laissa retomber sur ses' oreillers avec un petit sourire moqueur, et madame de Gaillac reprit :

— Le jour où j'aurai le bonheur d'avoir à communiquer 30 le mariage de mon fils, tu seras la première instruite après

ta mère ; ma chère enfant, personne n'y prendra plus d'intérêt que toi, j'en suis sûre ; mais Roger ne veut et ne peut épouser qu'une femme qui sera une fille pour moi, et ce n'est pas facile à trouver. La vie de Gaillac n'est pas gaie I 35

— Gaillac est si joli ! s'écria Catherine en se redressant tout à coup, je ne connais que TAbbaye que je préfère à votre situation, ma tante !

Madame de Gaillac n'était pas précisément la tante de 5 Catherine de Vireleu, étant la cousine germaine de son père ; mais la coutume de la province resserrait les liens de parenté, et la jeune fille avait souvent passé de longues semaines à Gaillac qui lui était, en effet, resté très cher. Sans l'arrivée de Pierre de Vireleu dans le pays et l'in-

10 fluence qu'il avait prise sur le champ dans le cœur de Catherine, il était possible que les projets de madame de Gaillac eussent abouti et qu'elle eût, en effet, possédé mademoiselle de Lassalle pour sa fille. ''Elle ne se serait pas ennuyée à Gaillac," pensait la mère en re-

15 gardant Catherine à demi renversée sur sa chaise longue, mais entourée comme toujours de ses livres, de ses portefeuilles de dessin, de ses tapisseries, " c'est une personne qui sait trouver au logis des amusements toujours nouveaux. Pourquoi ce misérable Parisien est-il venu dé-

20 ranger des choses qui allaient si bien ?"

Madame de Gaillac était à peine remontée dans sa voiture, on entendait encore grincer les gonds de la lourde porte de la cour que refermait Antoine, que Catherine se soulevait de son canapé, rougissant malgré

25 elle et dans sa solitude, de la pensée qui lui avait traversé l'esprit. " Si ce n'était pas que je suis si sotte en ce moment-ci qu'une idée comme celle-là m'empêcherait de manger et ensuite de dormir, se disait-elle, j'aurais honte de monter dans ma chambre pour aller ouvrir mes

30 écrins ! mais je suis si béte, si bête, et puis ce serait si vilain de la part de Pierre d'avoir si peu de confiance en moi !"

La jeune femme marchait plus vite que de coutume en traversant le salon encore plongé dans le demi-jour que

35 nécessite le soleil du Midi, même en automne. Catherine

avait d'ailleurs été élevée dans ce respect du mobilier qui fait partie de l'éducation d'une maîtresse de maison en province, et elle ne se serait pas cru le droit de laisser un rayon de jour pénétrer jusqu'aux fauteuils de brocatelle rose dont M. de Virelcu avait meublé le salon. 6 Mais, comme elle marchait les mains en avant par une crainte instinctive des obstacles qui pourraient entraver ses pas, elle heurta du pied contre un tabouret qui avait été laissé hors de sa place après le départ de madame de Graillac, et, poussant un cri d'effroi, elle tomba sur les 10 nattes qui couvraient le parquet ; ce fut là que la trouva Antoine, lorsqu'il entra quelques instants plus tard pour relever les stores et ouvrir les volets. Catherine ne s'était pas évanouie, mais elle avait cherché en vain à se relever et craignant de se faire du mal et d'aggraver les 15 effets de sa chute, elle avait tranquillement attendu que l'un de ses fidèles serviteurs vint à passer par là. Antoine et Angèle ne la laissaient jamais longtemps seule ; elle éleva doucement la voix lorsque la porte s'ouvrit :

— Faites attention, Antoine, dit-elle en riant pour 20 calmer de suite l'inquiétude naissante du vieux domestique, je suis tombée ; mais je ne suis pas blessée, j'ai seulement attendu que vous pussiez m'aider à me relever.

Antoine tremblait de tous ses membres, il ne répondit pas et s'agenouilla seulement auprès de la jeune femme : 25

— Vous n'avez pas de mal ? vous en êtes sûre, ma chère petite maîtresse? répétait-il d'une voix émue, en donnant à madame de Vireleu, sans s'en douter, le nom d'affection qu'il lui attribuait toujours dans sa pensée.

Catherine sourit. 30

— Pas mal du tout, je crois, mon bon Antoine ; seulement, si vous avez si grand peur, vous ne pourrez pas m'aider à me ramasser !

Antoine avait repris son empire sur lui-même ; il était grand et robuste ; se penchant sur la jeune femme, il la 35

souleva doucement de terre et l'emporta comme un enfant dans l'escalier, sans que Catherine résistât ou protestât ; elle avait tant de fois été portée dans les bras d'Antoine depuis qu'elle était une toute petite fille ! Mais, à peine 5 était-elle déposée sur son lit avec l'aide d'Angèle, qu'elle se retourna péniblement sur ses oreillers, en disant :

— Je ne souffre pas, ma bonne Angèle, mais maman serait fâchée si elle ne savait pas que j'ai été assez maladroite pour me laisser tomber sur ce misérable petit

10 tabouret. M. de Vireleu se moque toujours de notre manie des petits tabourets pour les pieds et il a bien raison ; si je n'en avais pas donné un à ma tante de Gaillac, je ne me serais pas jetée par terre ; va dire à Antoine qu'il envoie Firmin à Lassalle ; s'il part tout de suite, il

15 arrivera encore avant qu'il fasse vraiment nuit et maman pourra venir me voir demain matin ; d'ici là, je resterai tranquillement dans mon lit, je ne me suis fait aucun mal'; je ne souffre pas!

Angèle obéit et sortit de la chambre pour aller cber-

20 cher Antoine ; elle était encore toute pâle de l'émotion que lui avait causé l'accident de la jeune femme, et elle était encore plus pressée que Catherine de voir arriver madame de Lassalle. Mais, à peine avait-elle quitté sa maîtresse, que Catherine se laissa glisser de son lit:

25 " Quel bonheur que Pierre l'ait fait faire si bas, pensait elle, je n'aurai pas de peine à remonter avant qu'Angèle revienne, je me traînerai jusqu'au bureau, il faut que j'aie l'esprit en repos. Ah ! mes clefs sont restées dans la poche de ma robe ; par bonheur, Angèle ne Ta pas en^

30 core emportée ! . Quelle bêtise ! J'ai pourtant honte de moi-même, mais j'y penserais sans cesse jusqu'à ce que j'aie vu !" Et elle tournait, d'une main qui tremblait un peu, la jolie clef dorée de son secrétaire. Tous les écrins étaient là, en velours bleu-pâle avec son chiffre,

35 Pierre les avait tous voulus pareils. Catherine étendit

la main, vers la boîte qui contenait un de ses bracelets favoris, sans beaucoup de valeur comme pierreries, mais charmant de forme et de dessin ; le bracelet était à sa place, enlacé d'émail noir et d'une chaîne de brillants ; les joues pâles de Catherine s'illuminèrent : " J'étais bien 5 sûre que c'était absurde !" se dit-elle à demi-voix ; mais elle étendit cependant la main vers l'écrin de la rivière ; celui-là était vide ! L'un après l'autre, Catherine poursuivit ses recherches, avec des résultats inégaux. Les bijoux précieux par les souvenirs ou le travail étaient 10 demeurés dans les tiroirs, ils étaient en sûreté dans leurs cassettes ; mais les pierres ayant une grande valeur vénale avaient toutes disparu. Les perles données par madame de Lassalle restaient seules. Le dernier écrin qu'ouvrit Catherine fut celui de la bague de saphir, vide aussi 15 comme ceux des parures de diamants; elle le laissa retomber dans le tiroir avec un mouvement de désespoir : " Il aurait pu me le dire ! murmurait-elle ; il me les avait donnés ; il pouvait me les reprendre, s'il en avait besoin ou envie, mais pourquoi les emporter comme un voleur?" 20

Lorsqu'Angèle rentra dans la chambre, elle fut effrayée de la pâleur de la jeune femme, et elle précipita les mouvements de Firmin qui attelait le cheval du marché à la petite carriole. " Elle n'avait pas si mauvaise mine tout à l'heure, pensait la vieille femme de chambre, la 25 secousse aura été plus grave que nous n'avions d'abord cru ! je ne serai contente que lorsque madame de Lassalle sera là!"

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