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PRÉCAUTIONS

Fort contre le gré de Rigal, Catherine avait retenu les douze ou quinze cents francs que l'homme d'affaires avait apportés dans ses poches et qu'il avait bien l'intention de faire entrer en ligne de compte dans les sept mille 6 franc exigés pour le voyage.

— Je garde cela pour mon ménage, Rigal, avait-elle dit; tout économe que je vous promette d'être, on ne peut cependant pas jeûner à l'Abbaye pendant tout le temps de l'absence de M. de Vireleu. *

10 L'homme d'affaires avait dressé l'oreille à ce mot : — Monsieur le mari sera-t-il bien longtemps dans son voyage ? demanda-t-il vivement ; mais Catherine ne prenait pas dans sa confidence ses meilleurs et ses plus anciens serviteurs et, malgré la conviction qui se faisait à chaque

15 instant plus nettement jour dans son esprit que Pierre prolongerait son excursion le plus longtemps qu'il lui serait possible, elle répondit à Eigal d'un petit ton froid qui lui ferma la bouche:

— Je ne sais pas combien de temps il lui faudra pour 20 trouver les fameux trotteurs, mais ce ne sera pas en tout

cas assez rapide pour que je puisse me passer d'argent en son absence, et la bourse du ménage est vide.

Rigal pensait en lui-même que, du temps où madame

de Lassalle gouvernait la maison, les mois de ménage

25 n'étaient pas si lourds, mais les parents n'étaient sans

doute pas si difficiles que les enfants, et on disait à la

cuisine que Monsieur le Mari ne buvait jamais que du vin de Champagne et ne trouvait pas les pâtés de foie gras de la cuisinière assez bons pour lui ; il les faisait venir de Périgueux avec des truffes grosses comme le poing qu'il fallait lui préparer sur ses recettes particu- 5 Hères. Si c'était seulement les jours de gala pour donner à dîner au:^ messieurs et aux dames du pays comme on faisait autrefois tous les mois de septembre, Philomèle aurait trouvé la cho3e toute simple, et elle aurait pâli huit jours d'avance sur ses fourneaux plutôt que de ne 10 pas faire honneur à ses maîtres par un repas exquis; mais, tous les jours, faire bombance, jeter l'argent par les fenêtres pour faire venir la mangeaille de loin, quand il y avait sur la propriété tant de redevances qui permettaient d'entretenir la maison presque sans firaîsl Les 15 poulets, les œufs, les légumes nouveaux, le gibier dans la saison, les truffes et les foies d'oie étaient apportés par les métayers en si grande abondance que le ménage pouvait marcher quelquefois pendant de longues semaines presque sans dépense ! M. de Vireleu avait bien voulu persuader 20 aux paysans de vendre leurs denrées au marché de Callac et de lui remettre l'argent au lieu d'apporter leurs redevances en nature ; mais l'habitude n'était pas prise, et les métayers se disaient d'ailleurs que M. le Mari pourrait bien ne pas les croire lorsqu'ils déclareraient le prix 25 reçu de leurs petits poulets ou de leurs truffes chargées de terre, tandis que mademoiselle Philomèle savait tirer parti de tout ce qu'on lui apportait pour la table de Madame* sans se plaindre si les volailles étaient parfois un peu maigres ou les œufe petits. C'était le projet de 30 Catherine dans ses grandes perspectives d'économie, de remettre la maison sur l'ancien pied, et de n'avoir plus grand'chose à faire avec les marchands de la ville. " J'aurai assez de ce sac d'écus pour suffire à la dépense de la maison pendant l'absence de Pierre, pensait-elle, et 35

tous les fermages du Tarn retourneront à la banque ; personne dans le pays n'a jamais eu autant d'argent en réserve chez le banquier et chez le notaire que mon cousin de Vireleu, à ce que mon père m'a dit bien des fois." 5 Dans son mélange de rêverie naïve et de sagesse pratique, Catherine avait, comme de coutume, compté sans son hôte. M. de Vireleu était rentré à l'Abbaye de très mauvaise humeur, mais bien résolu à ne pas parler à sa femme de la rebuffade qu'il avait essuyée à Lassalle.

10 " Son père a tant d'influence sur elle, pensait-il, qu'elle serait capable de rétracter son consentement à mon départ, si elle savait que M. de Lassalle n'a seulement pas pu m'écouter de sang-froid, et je ne puis cependant pas m'en aller sans argent ; avec ces malheureux marî-

15 âges sous le régime dotal, un homme ne peut pas disposer à son gré de la fortune de sa femme ; si j'avais su — et j'aurais dû le savoir puisque le contrat de mon père et de ma mère était tout pareil au mien — je ne me serais jamais marié dans ce pays-ci !"

20 Catherine riait amèrement lorsqu'elle entendait son mari déblatérer contre le régime dotal comme cela lui arrivait souvent; elle savait par expérience que cette prudence paternelle qui avait dirigé M. de Lassalle dans les arrangements du mariage de sa fille n'empêchait pas

25 le train de leur maison de dépasser de beaucoup la mesure raisonnable pour leur fortune, et, sans avoir jamais été initiée aux ressources personnelles dont pouvait disposer son mari, elle était bien assurée en secret que ses revenus seuls suffisaient à toutes les dépenses et devraient

30 bientôt faire défaut, si M. de Vireleu en conservait, selon son droit, l'administration absolue ; elle n'avait cependant pas hésité à promettre la grosse somme que réclamait M. de Vireleu pour son voyage. " Ce sera une économie toute claire, pensait-elle, s'il reste seulement quatre ou

35 cinq mois absent, nous vivrons de coquilles de noix

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pendant ce tempsJÀ, je n'ai pas de chevaux, je n'ai donc pas besoin de cocher. Pierre se chargera des dépenses de Manuel, et Antoine, Angèle, Philomèle et moi, nous serons trop contents de retourner à notre vie d'autrefois ; comme nous allons nous régaler de ceps à la bordelaise I 6 Pierre ne peut pas les souffrir !"

M. de Vireleu avait commencé ses préparatifs de départ dès qu'il avait été assuré que Rigal apporterait le surlendemain la somme demandée :

— Je ne lui ai jamais vu &ire défaut à un engage- 10 ment, avait dit Catherine, et, d'ailleurs, il n'a pas besoin d'aller loin pour chercher l'argent dont vous avez besoin, mon ami, il y a tout autant que cela chez le banquier et chez le notaire.

M. de Vireleu regrettait amèrement de n'avoir pas 15 porté plus haut ses exigences.

Il avait ouvert le petit bureau de Catherine. Dans le premier élan de sa franche confiance, la jeune femme avait fait fabriquer une seconde clef du petit meuble de bois rose qui renfermait tous ses trésors de jeune fille : 20

— Je n'aurai jamais un secret pour vous, Pierre ; avait-elle dit, et je veux que vous puissiez toujours ouvrir vous-même tous mes tiroirs. M. de Vireleu s'était dit ce matin-là, qu'il ajouterait quelques-uns des bijoux de sa femme à la somme qu'il devait emporter avec lui. 25

— Elle ne mettra pas ses diamants en mon absence, pensa-t-il, elle est fatigué)e et souffrante, et puis je la connais, elle s'enfermera à l'Abbaye comme une veuve pendant que je serai parti, et il n'y a pas de mal d'avoir une poire pour la soif dans sa poche ; je ferai peut-être un 30 tour à Monaco à l'aller ou au retour.

Tout au-devant du secrétaire mignon dont aucun des tiroirs n'eut pu le contenir, le gros sac d'écus apporté par Rigal était déposé au milieu des gants et des rubans de la jeune femme qui n'avait pas encore eu le temps de se 35

servir de la plus grande partie des élégances de sa toilette. Pierre souleva le sac et le pesa dans sa main. '* Il y a là au moins sept à huit cents francs, pensart-il ; Catherine n'a pas besoin de tout cet argent-là et c'est quelquefois

5 commode d'avoir de la monnaie en route ; d'ailleurs, ce sera une bonne affaire pour elle, l'argent français fait prime partout." Et, dénouant prestement le sac, attaché avec un bout de chiffon d'une vieille robe de madame Rigal, M. de Vireleu compta sans bruit cinq piles de

10 cent francs chacune et les versant dans la valise entr'ouverte qu'il avait posée à côté du bureau :

'' Ce sera un peu plus lourd à porter pour Manuel, se dit-il en riant, mais le coquin est devenu paresseux à force de s'ennuyer; nous allons reprendre nos courses

15 d'autrefois et, s'il maigrit un peu, ce sera tant mieux: il ressemble à un chanoine des vieux tableaux de Séville : va maintenant pour les diamants ; je laisse les perles de madame de Lassalle : s'il leur arrivait malheur par les chemins, toute la famille serait en émoi, tandis que j'ai

20 donné moi-même les diamants, personne n'en saura rien, pas même Catherine, je parie ; je les emprunte comme un viatique, voilà tout ; je n'ai pas besoin des écrins."

Et refermant soigneusement les boîtes l'une après l'autre, Pierre de Vireleu entassa les brillantes parures

25 dans la poche secrète de son sac de voyage. " Manuel m'est dévoué, pensait-il ; il est honnête à ce que je crois, mais il ne faut pas tenter les honnêtes gens eux-mêmes et mettre la fortune à leur portée; s'il voyait seulement étinceler cette rivière, la tête lui tournerait et il serait

30 capable de mettre du chemin entre lui et moi."

Catherine était restée sur son canapé à l'ombre du vieux cloître selon son habitude, à la fin de la journée ; il lui arrivait souvent d'y faire dresser la table du dîner, afin d'échapper à la chaleur des appartements : mais elle

35 ne se couchait jamais sans rentrer dans son cabinet pour

jeter un deruier coup d'œil sur le cours paisible du Lot et sur le paysage enchanteur qui s'étendait aux pieds de la tour de Louis XI ; elle aurait cru manquer à tous ses devoirs si son dernier regard au monde extérieur ne s'était pas fixé sur le panorama grandiose qui avait 5 charmé son enfance et sa jeunesse. Elle s'était donc arrêtée dans son cabinet pour contempler un moment le fleuve dont la chute étincelait aux derniers rayons du soleil couchant, et au même moment, elle entendit marcher au-dessus de sa tête dans sa chambre. " Qu'est-ce 10 que Pierre peut chercher chez moi ? pensa-t-elle ; je ne croyais pas qu'il fît déjà ses malles, il ne trouve jamais rien ; il faut que j'aille l'aider ;" et, pensant ainsi, elle se dirigea vers le vieil escalier aux larges marches basses et commodes dont les bords usés par l'âge portaient les 15 traces des pas de longues générations. C'était un des plaisirs de la jeune femme dans cette antique demeure qu'elle habitait depuis sa naissance, de se représenter la vie de ceux qui l'avaient précédée sous son toit. Tous avaient appartenu à sa race, tous sans doute avaient aimé 20 la vieille Abbaye comme elle l'aimait. Naguère, dans la joyeuse ignorance de son imagination de jeune fille, Catherine avait rêvé toutes les châtelaines de Callac heureuses, jeunes et brillantes ; elle commençait à les entrevoir tristes et seules, déçues dans leurs espérances et port- 25 ant courageusement un fardeau bien lourd pour des épaules de femme ; elle se rappelait les histoires qu'Angèle lui racontait autrefois, presque toutes mélancoliques comme le sont les légendes de famille et elle se disait : " Pourquoi serais-je plus heureuse que les autres ? On a 30 bien souvent pleuré à l'Abbaye, et bien des cœurs y ont été froissés sans le laisser paraître; je ne pleure pas, mais je souffre tout de même, et je commence à comprendre qu'on peut souffrir bien davantage encore."

Catherine était raisonnable, et elle avait l'esprit équi- 35

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table et bien fait ; mais elle était jeune et son sang méridional bouillait dans ses veines lorsqu'elle pensait à la dame de Yireleu que son mari avait traînée par les cheveux à travers la chambre pour l'obliger â consentir

5 au mariage de sa fille avec un sien compagnon de débauches ; à la mère protestante qui avait vu ses filles lui être enlevées les unes après les autres pour être renfermées dans un couvent, afin de laisser toute la fortune au fils catholique, et elle se disait : " Après tout, Pierre ne

10 se conduirait pas ainsi, il m'aime encore, et, quand je me porterai bien, quand je pourrai sortir avec lui, il ne s'ennuiera plus comme il a fait ces temps-ci ; nous voyagerons s'il veut, nous irons^ à ce Paris qu'il aime tant. Je suis bien aise qu'il aille en Russie, il se meurt d'en-

15 nui ici, j'en suis bien sûre ; il ne reviendra guère avant le mois de mai ; il va courir en traîneau et il dansera à Pétersbourg pendant que nous ferons tous les jours la même chose ici ; cela vaudra mieux pour lui, et peut-être pour moi, ajouta-t-elle en elle-même et comme si elle se

20 disait en secret ; il me porte sur les nerfe lorsqu'il entre et qu'il sort dix fois dans une heure comme une âme en peine ; il ne sait que faire ici !"

La jeune femme avait monté lentement, s'arrétant à chaque marche, et elle avait mis la main sur le loquet de

25 la porte, ouvrant doucement la portière dont le goût de M. de Vireleu avait couvert toutes les ouvertures, au grand étonnement des habitants de la petite ville moins effrayés des courants d'air que n'était le Parisien, lorsqu'elle s'arrêta avec étonnement. Son mari refermait au

SO moment même le bureau qu'il avait ouvert et pillé. La pensée l'avait frappé tout à coup d'une vieille bague de saphir d'un grand prix qui avait naguère appartenu à sa mère et qu'il avait donnée à Catherine dans les premiers temps de leur mariage: "Elle ne la porte jamais,"

35 avait-il réfléchi, "et ce sera facile à emporter." 11

venait de glisser la bague dans la poche de spn gilet lorsque sa femme entra de son pas un peu languissant et sans bruit. •

— Qu'est-ce que vous cherchez, Pierre ? demanda-telle, fort étonné^ du tressaillement subit de son mari en 5 entendant sa voix; les choses dont vous pouvez avoir besoin pour votre voyage ne sont pas là.

Et, comme M. de Vireleu ne répondait pas, troublé pour une fois au point de ne pas trouver au bout de sa langue un mensonge tout prêt pour expliquer ses recher- 10 ches dans le secrétaire de sa femme, Catherine s'avança vers le bureau d'où la précipitation de M. de Yireleu avait laissé passer le petit bout du ruban qui attachait le sac ; Catherine ouvrit le bureau afin de rétablir l'ordre ; mais, du premier coup d'oeil, elle s'aperçut que le 15 sac d'argent apporté ce matin même par Rigal avait été dénoué et le pesant silencieusement dans sa main, elle comprit que son mari avait vidé à moitié, pour le moins, le petit trésor sur lequel elle comptait .

— Vous serez obligé de me laisser quelque chose sur 20 l'argent que Rigal vous apportera mercredi, Pierre, ditelle tranquillement ; car j'avais jeté mon dévolu sur ces grosses pièces de cinq francs pour entretenir la maison en votre absence, et il me semble qu'elles ont singulièrement diminué. 25

M. de Vireleu avait retrouvé son aplomb.

— Il faut avoir de la monnaie en voyage, dit-il en riant ; vous ne manquerez • de rien ici, Catherine ; vous restez près de la poule aux œufs d'or, moi, je m'en vais au loin, et si je vous écrivais pour demander de l'argent, 30 l'envoi des lettres chargées est contraire aux principes de Rigal, il s'accommoderait fort bien de me sentir à sec dans un pays étranger ; mais je ne suis pas du même avis, aussi je prends mes précautions ; c'est cinq cents francs de plus que vous pourrez inscrire à mon crédit, 35

puisque vous tenez vos comptes comme un vrai tabellion!

Catherine rougit d'impatience.

— Mon père m'a toujours appris que c'était un devoir 5 pour une femme qui avait quelque fortune personnelle

de savoir exactement où elle en était de ses afiaires, ditelle vivement; d'ailleurs, vous ne tenez jamais un compte, il faut bien que quelqu'un ait de l'ordre dans la maison.

10 M. de Vireleu avait pris en main sa valise qu'il emportait dans la chambre voisine :

— Je sais de reste que vous êtes parfaite et que votre éducation est un modèle, ma chère, dit-il d'un ton si railleur que Catherine eut bien de la peine à retenir une

15 réponse piquante.

" Je ne suis pas parfaite, certes non, pensait-elle, mais je connais cependant le bien et le mal, et il n'a pas l'air de les distinguer toujours l'un de l'autre !" M. de Vireleu rouvrit la porte.

20 — Je vais au cercle annoncer mon départ aux joueurs d'écarté qui comptent en général pour leur partie sur mes talents. Callac se consolera de mon départ; mais, au cercle, on sera au désespoir. Jeudi matin, je prendrai le premier train, si Higal est exact comme vous 25 le dites.

Catherine fit un signe de tête sans répondre.

— Ah ! vous boudez encore ! Eh bien, bonsoir ! cria M. de Vireleu, en laissant retomber la portière.

Sa femme entendit ses pas retentir sur les marches de 30 l'escalier et, pour cette fois, ses yeux se remplirent de larmes: "Quelle horreur! pensait-elle, je ne suis pas fâchée de le voir partir!"

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