‹ Sur la penteChapitre 11 sur 93 · TRISTE · texte numérisé non relu

TRISTE

Madame de Lassalle n'avait pas attendu le lendemain pour courir à TAbbaye afin de juger elle-même de la gravité de l'accident arrivé à sa fille ; elle ne trouvait, pour la première fois de sa vie, pas de chevaux courant

5 assez vite sur la route, pas de cocher assez hardi pour la conduire auprès de Catherine; elle ne songeait seulement pas aux terreurs auxquelles elle était sujette en voiture et qui impatientaient si souvent M. de Lassalle qu'il avait fini par prendre l'habitude de se promener

10 presque toujours a pied avec sa femme : " Elle n'a pas peur quand elle a les deux pieds sur le plancher des vaches, disait-il, mais c'est le seul mode de locomotion qui ne la mette pas hors d'elle de frayeur." Ce jour-là, madame de Lassalle, à demi soulevée sur les coussins de

16 la voiture, pressait sans cesse le cocher d'aller plus vite, plus vite encore ; les chevaux n'étaient pas sortis depuis trois jours, ils n'étaient pas fatigués. Pourquoi marchaient-ils comme des tortues ? Le cocher avait vu Firmin, il ne s'étonnait donc pas de Timpatience de sa

20 maîtresse qui trouvait le temps long avant d'arriver à l'Abbaye, mais il faisait en lui-même des réflexions sur le peu de raison des femmes, qui ont peur sans savoir pourquoi, et qui n'ont de courage que lorsqu'elles pensent à autre chose.

25 " Mélanie est tout comme Madame," se disait le brave homme né et élevé dans une des métairies de M. de Lassalle ; ** si elle voit seulement un rat, elle crie à se pâmer,

et ne peut plus faire un pas ; mais elle s'est jetée devant le chien enragé qui faisait mine de mordre Mimi, et elle se serait laissé dévorer sans broncher plutôt que de le laisser approcher de la petite, ce que c'est que les mères tout de même !" 5

Les chevaux trottaient résolument pendant que madame de Lassalle s'impatientait dans la voiture et que le cocher faisait des réflexions philosophiques sur son siège. On arriva enfin dans la ville.

Tous les habitants de Callac étaient à cette heure-là 10 sur leurs portes, le souper était achevé dans la plupart des maisons ; tous les yeux se tournaient vers la voiture de madame de Lassalle ; bien peu de gens circulaient à cette heure dans les rues de la petite ville, et les plus anciens habitants ne se souvenaient pas d'avoir vu ma- 15 dame de Lassalle sortir le soir de son logis lorsqu'elle demeurait à l'Abbaye : " Elle vient voir madame Catherine, disait-on dans tous les groupes, mais qu'est-ce qu'il y a donc de si pressé ? A-t-on de mauvaises nouvelles de monsieur le mari, ou madame Catherine est-elle 20 malade ?"

La curiosité était à son comble lorsqu'on aperçut Firmin, qui revenait tout doucement de Lassalle, après s'être un peu attardé à causer à la cuisine. " On n'aura pas besoin de moi ni du: cheval ce soir, avait-il pensé : je 25 ne vais pas m'essouffler à courir comme j'ai fait en venant ; madame Angèle était si pressée que j'ai galopé tout le temps !"

Les commères de Callac avaient beau jeu avec Firmin qui était seul bavard parmi les gens de madame de 30 Vireleu, et il s'arrêta plus d'une fois en traversant la ville pour répondre aux questions empressées.

— Madame est tombée sur un tabouret, dans le salon ; on dit qu'elle n'a pas de mal ; mais Angèle a pris peur, et elle m'a envoyé de suite pour quérir madame de Las- 35

salle; oui, je pense qu'elle couchera à l'Abbaye, sa chambre y est toujours prête ; non, je ne suis pas très pressé, — et Firniin accepta plus d'un verre de vin des curieux qui le consultaient sur la santé de madame

6 de Vireleu.

Il se trompait en pensant qu'on n'aurait pas besoin de lui ce soir-là. A peine était-il arrivé dans la cour, gai et insouciant, en chantant un petit air joyeux entre ses dents, qu'Antoine s'élança vers lui de l'ombre du cloître

10 où il semblait attendre :

— Qu'est-ce que tu as fait en route pour rester aussi longtemps ? criait le valet de chambre avec colère, il y a un quart d'heure au moins que madame de Lassalle est ici et qu'elle a envoyé dire qu'il fallait chercher M. le

15 docteur. J'allais partir de désespoir!

Firmin se retourna sur Antoine :

— Et quand vous seriez parti, où serait le mal ? demanda-t-il d'un ton si impertinent qu'Antoine déjà irrité levait la main d'un air menaçant ; mais le valet d'écurie

20 sauta de côté et ouvrit la petite poterne à côté de la grande grille, prenant à grands pas le chemin de la ville, dans la direction de la campagne ; le médecin qu'il allait chercher demeurait dans un faubourg un peu éloigné du centre de Callac.

25 Madame de Lassalle était entrée sans bruit dans la chambre de sa fille qui ne l'attendait pas ce soir-là. Catherine n'avait pas voulu qu'on apportât la lampe ; elle craignait les moustiques qui pénétreraient par la fenêtre encore ouverte.

30 — Je ne veux pas lire ni travailler ce soir, avait-elle dit d'une voix abattue qui inquiétait Angèle plus que tout le reste ; et, lorsque sa mère se pencha sur elle avec un mot de tendresse pour l'embrasser doucement, elle tressaillit comme Angèle, en sentant les joues de la jeune

35 femme baignées de larmes I

— Tu pleures ! s'écria-t-elle ; par un mouvement qu'elle se reprocha aussitôt, mais qu'elle n'avait pas pu réprimer, est-ce que tu souffres ou est-ce que tu as peur?

Catherine fit un violent effort sur elle-même : 5

Je ne souffre pas, dit-elle ; ma chute ne m'a pas fait de mal, je crois ; mais que vous êtes bonne d'être venue dès ce soir, maman ! vous avez eu tort, vous serez fatiguée, et mon père s'ennuiera tout seul à Lassalle I

— Tu sais bien que ton père ne s'ennuie jamais, re- 10 partit madame de Lassalle qui dénouait les brides de son chapeau; d'ailleurs, j'étais seule ce soir, il dînait à la Forge avec son ami Perrot.

— Ah! c'est vrai, vous me l'aviez dit, murmura Catherine qui s'était hâtée d'essuyer ses larmes ; Angèle, 15 la chambre de maman est-elle prête ? Il faut faire sa couverture, elle couchera ici.

Madame de Lassalle sourit :

— Tu vois bien que tu as besoin de moi, dit-elle en se penchant sur le lit de sa fille. 20

Elle fut émue et troublée en sentant les bras de la jeune femme se serrer convulsivement autour de son cou:

— Oh ! si grand besoin ! disait-elle tout bas.

La mère se retourna vers Angèle. 25

— Elle ne dormira pas cette nuit, souffla-t-elle à demivoix dans l'oreille attentive de la femme de chambre, elle a été trop secouée ; envoyez Firmin, qui doit être rentré, chercher M. Babou, il faut qu'il la voie ce soir ; je ne veux pas attendre à demain matin, peut-être lui donnera- 30 t-il une potion calmante ; en attendant vous pouvez faire une tasse de tilleul.

Firmin avait réparé le temps perdu en courant tout le long du chemin à la recherche du docteur qui venait précisément de rentrer chez lui ; il ne parut pas aussi 36

effrayé que madame de Lassalle et Angèle, lorsqu'il eut examiné la jeune femme ; la chute n'était pas grave et n'avait laissé aucune trace de souffrance, mais le pouls était cependant inégal et agité et la voix faible comme à 5 la suite d'une grande secousse ; la prudence de la mère fut satisfaite par l'ordonnance d'une petite potion qui devait assurer le repos de Catherine.

— Je ne demande pas mieux, dit la jeune femme au grand étonnement du docteur qui l'avait toujours vue

10 très rebelle aux remèdes ; si je ne dormais pas, maman et Angèle passeraient toutes deux une nuit blanche, je vous promets que je ferai de mon mieux pour accueillir et retenir le sommeil !

Un léger soupir lui échappa avec ces derniers mots ;

15 M. Babou la regarda avec une attention nouvellement éveillée.

" J'ai peur que ce beau monsieur qu'elle a épousé ne lui donne pas beaucoup de bonheur, se dit à lui-même le bon docteur qui connaissait Catherine depuis son eu-

20 fance ; elle n'a vraiment pas l'air content d'une jeune mariée de six mois !" Et il promit de revenir le lendemain pour autoriser ou non le lever de la jeune femme. Celle-ci n'avait maintenant qu'une pensée, empêcher sa mère de passer la nuit dans sa chambre comme madame

25 de Lassalle en avait annoncé l'intention ; il semblait à Catherine qu'elle étoufferait, si elle était contrainte de dissimuler, même pendant la nuit, et cette dissimulation était nécessaire, obligatoire ; madame de Lassalle n'avait enseigné à sa fille aucun des devoirs de là vie conjugale

30 avec plus de force que celui du secret absolu sur les chagrins qu'un mari pouvait causer à sa femme:

— Personne ne doit rien savoir ni deviner, avait-elle dit cent fois à Catherine que sa loyauté et sa fidélité naturelle disposaient tout naturellement à recevoir ces

35 instructions.

— Le soupçon qui s'était déjà glissé dans l'esprit du père et de la mère sur les torts de M. de Vireleu à regard de leur fille avait pris naissance dans leurs propres observations ; mais Catherine n'avait jamais dit un mot qui pût les justifier ; seulement, il lui fallait un peu 5 de solitude, au moins la nuit, et elle joignait les mains dans l'ardeur de ses supplications pour persuader à sa mère de se coucher tranquillement et de la laisser dormir sous l'inâuence de la potion du docteur.

— Je ne fermerai pas l'œil si je vous sens sur un 10 canapé, répétait-elle, et madame de Lassalle finit par consentir à se déshabiller et à se mettre au lit dans la chambre voisine.

Elle avait réclamé de ne pas habiter au bout de l'aile à l'entrée de la tour de Louis XI., comme elle faisait en 15 général lorsqu'elle passait la nuit à l'Abbaye ; et, sans ordres, Angèle avait préparé la chambre de M. de Vireleu pour sa belle-mère. Catherine avait fermé les yeux ; elle paraissait s'assoupir. Angèle et son ancienne maîtresse commençaient à se tranquilliser, bien qu'au fond 20 du cœur de l'une et de l'autre, se cachât la pensée que Catherine était plus pâle et paraissait plus abattue que ne semblait le justifier la secousse qu'elle avait subie. Lorsque la mère et la femme de chambre se rencontrèrent, deux ou trois fois pendant la nuit, à la porte de la 25 jeune femme, aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre, et la seule fois que l'inquiétude de madame de Lassalle l'eût entraînée à écarter doucement la portière qui la séparait de la chambre de sa fille, la respiration égale et douce de Catherine renvoya madame de Lassalle 30 à son lit sans redoublement de souci.

Catherine se réveilla le matin reposée et calmée ; elle avait dormi, car elle était jeune, bien portante et si peu accoutumée aux remèdes qu'ils agissaient sur elle, comme ils font sur les paysans ; elle se sentait cependant languis- 35

santé et si triste que le verdict du médecin qui la condamnait à passer neuf jours dans son lit pour éviter tout mauvais effet de la chute, rencontra chez elle une soumission dont M. Babou fut lui-même étonné. "Pour-

6 quoi me lèverais-je ? pensait Catherine. Pourquoi iraisje montrer aux autres le visage d'une femme qui n'a pas su inspirer à son mari la plus médiocre confiance, une confiance qu'on aurait pour un ami ordinaire? Pierre avait besoin d'argent, de plus d'argent qu'il ne voulait

10 en demander à Rigal ; il a pensé que je ne comprendrais pas ; il avait peut-être raison ; je suis si ignorante ! mais il aurait pu me mettre à l'épreuve, se fier à moi, à mon obéissance sinon à mon intelligence. Il aurait bien pu deviner que rien ne me ferait tant de mal que

15 d'être trompée! Oh! Pierre! Pierre! comment connaissez-vous si peu votre femme après six mois de mariage? Il me semble, moi, que je ne vous connais que trop!"

Catherine restait donc dans son lit, et ne paraissait

20 pas impatiente ; madame de Lassalle était restée auprès d'elle, toujours étonnée et vaguement inquiète de la soumission et de la faiblesse de sa fille : " Elle se sent moins bien qu'elle ne dit, pensait-elle, et elle ne veut rien, risquer, elle a raison au fond ; mais j'aurais eu bien de la

25 peine à être aussi patiente qu'elle ; et comme M. de Lassalle se serait ennuyé sans moi ! Il faut dire que Pierre n'est pas là, et d'ailleurs j'ai peur qu'il ne se passe très facilement de la société de sa femme ! Je voudrais bien savoir où il est dans ce moment-ci! Catherine com-

30 mence à attendre une lettre, j'en suis sûre."

Les jours s'écoulaient, et Catherine reprenait lentement ses couleurs et ses forces, mais elle ne parlait pas de se lever; M. Babou venait souvent la voir, et il secouait toujours la tête en sortant : " Elle n'a rien au

35 corps, pensait-il^ mais le cœur est malade, j'en réponds.

Qu'est-ce que ce Parisien lui a fait avant de partir, ou qu'a-t-elle découvert depuis lors?"

Il fallait cependant quitter son lit. Instinctivement et par une intuition silencieuse sur les désirs de sa fille, madame de Lassalle avait exagéré le besoin de précau- 5 tions que comportait son petit accident, et elle n'avait laissé personne, parmi les matrones des environs, pénétrer jusqu'à la chambre de la jeune femme. Quinze jours s'étaient écoulés ainsi au lieu des neuf jours demandés dans l'origine par M. Babou, et Catherine ne parlait pas 10 de se lever ; sa mère prit un matin son grand parti :

— Tu ne souffres pas ? demanda-t-elle à la jeune femme qui venait de faire sa toilette et qui se reposait, fraîche et charmante, sur le petit canapé de bambou dans son cabinet.

Catherine secoua la tête en souriant : 16

— J'ai faim, dit-elle, et je déjeunerai très volontiers, je ne me connais pas d'autre souffrance.

— Eh bien, s'il en est ainsi, dit madame de Lassalle d'un ton d'autorité douce, je t'invite à déjeuner dans la salle à manger. Ton père vient d'arriver de Lassalle 20 pour nous surprendre, toi et moi, et il ne se contenterait pas des petits plats qu'on nous monte ici. Philomèle l'a vu venir, et le déjeuner est servi en bas ; veux-tu que ton père te porte jusque-là dans ses bras?

Catherine avait le sentiment qu'elle s'était laissée aller 25 à sa tristesse plus qu'il n'était bon et sage, et que sa mère attribuait cette langueur à la mollesse ; la jeune femme sourit un peu amèrement:

— Va pour la salle à manger, dit-elle en se redressant tout à coup sur son canapé ; je descendrai très bien à 30 pied ; je ne sais pas pourquoi je restais dans ma chambre

et dans mon lit ; on prend de mauvaises habitudes dans un ménage de femmes ; papa a bien fait de venir nous réveiller un peu, et puis il voudra vous emmener, maman, et ça c'est un peu tôt ! 35

Madame de Lassalle pensait bien que la visite matinale de son mari avait quelque chose à faire avec son désir de la revoir à Lassalle, et elle ne comprenait pas Végoïsme inaccoutumé de sa fille : ** Voilà quinze jours que 5 je suis ici, pensait-elle, il est bien naturel que son père ait envie de me revoir chez nous !" Catherine se disait : " Que vais-je dévenir en face du bonheur que j'avais rêvé et qui s'envole loin de moi, quand je n'aurai plus maman pour me rendre au moins la douce image du passé?"

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