AU LOIN
M. DE ViRELEU avait enfin quitté Paris, bien à regret ; mais les deux rencontres qu'il avait faites de Roger de Gaillac l'avaient mis en inquiétude sur les rapports qui pourraient être faits à sa femme. " Ces diables de provinciaux n'ont qu'une idée, c'est de se promener toute 6 la journée quand ils viennent à Paris, et on ne sait jamais où on peut être exposé à les rencontrer I" se disait Pierre, qui ne se rangeait jamais lui-même parmi les provinciaux ; malgré la résidence prolongée qu'il était tenu de faire à l'Abbaye, il se regardait toujours comme un citoyen at- 10 titré de la grande cité et méprisait eu conséquence ceux qui ne la visitaient qu'en passant pour leur plaisir ou pour leurs affaires. Manuel s'ennuyait à Paris ; il y avait, d'ailleurs, comme son maître lui-même, rencontré quelques personues avec lesquelles il avait oublié naguère de 15 régler ses comptes ; ni M. de Vireleu, ni son domestique n'avaient l'intention de dissiper leurs fonds disponibles à payer leurs dettes, et tous deux avaient pris le chemin de Monaco. " Si le sort me favorise, pensait Pierre, je serai libre de mes mouvements et je reviendrai à l'Ab- 20 baye quand cela me conviendra ; sans quoi, je n'aurai pas bien longtemps de l'argent en main." Les diamants de Catherine avaient cependant déjà pris le chemin de la boutique du bijoutier. " Mellerio me fera des imitations qui tromperont les plus soupçonneuses parmi les ma- 25 trônes de là-bas," s'était dit M. de Vireleu ; et il avait mis cette condition à la vente qu'il faisait que tous les
dessins seraient conservés ; afin de pouvoir reproduire les parures en stras, quand le moment serait venu.
En vrai joueur qu'il était, M. de Vireleu n'avait pas fait entrer en ligne de compte dans ses projets d'excur- 5 sion la possibilité des pertes à Monaco, et il avait eu raison cette fois-là. Jamais pendant les longues années qu'il avait passées à Paris, fréquentant les cercles où l'on jouait le plus gros jeu, et les tripots clandestins, il n'avait pas rencontré une bonne chance aussi constante, un bonheur
10 aussi insolent que celui qui accompagna toutes ses soirées à Monte-Carlo ; Manuel gagnait comme son maître, et l'on commençait à faire galerie autour d'eux pour les regarder accumuler sous leurs mains avides des monceaux d'or et de billets de banque ; leurs adversaires
15 rougissaient et pâlissaient tour à tour; les banquiers les considéraient de travers comme des clients dangereux et ruineux; plus d'un joueur constamment malheureux s'était retiré de la salle en jurant et en maugréant lorsqu'il Voyait entrer M. de Vireleu suivi de son ombre
20 inséparable. "Ces hommes-là portent malheur," commençait-on à dire autour de la table de roulette; et Pierre le pensait aussi:
— Je n'ai jamais eu pareille veine quand j'étais garçon, disait-il à Manuel; c'est la sainte vie que nous
25 avons menée à l'Abbaye qui nous vaut ce bonheur-là. Manuel n'en était pas si sûr.
— Je ne suis pas marié, pour mon compte, marmottaitil, et notre sainte vie laissait bien quelque chose à désirer, même à l'ombre des cloîtres de l'Abbaye, mais ce qu'il y
30 a de certain c'est que nous ferons sauter la banque un de ces jeurs et que les valises commencent à devenir lourdes, la mienne aussi bien que celle de Monsieur !
La prophétie de Manuel s'était réalisée, et Pierre de Vireleu avait fait sauter la banque un mercredi soir à
35 Monte-Carlo ; mais lorsqu'il voulut recommencer à jouer
le lendemain, pour la première fois la chance l'abandonna et il perdit sa légère mise ; Manuel avait subi le même sort, il toucha doucement l'épaule de son maître :
— Allons-nous-en, Monsieur, murmura-t-il, nous ne ferons plus rien qui vaille ! voyez tous ces yeux fixés sur 5 nous I Ils sont tous là qui espèrent nous voir reperdre ce que nous avons gagné ; il n'y a qu'une chose à faire, c'est de leur céder la place et de prendre enfin le chemin des fameux trotteurs ; il n'y a pas ici d'amis de Madame ; c'est un trop mauvais lieu, mais je suis bien sûr qu'elle 10 s'étonne déjà de ne pas recevoir de nouvelles et un de ces jours on mettra dans le journal de Callac : " Mari perdu I cent francs de récompense à qui le rapportera."
M. de Yireleu permettait beaucoup de liberté à son serviteur qui avait partagé avec lui assez d'aventures 15 pour user d'une familiarité souvent impertinente ; il avait cédé sans résistance à la main de Manuel qui l'entraînait au dehors de la salle enchanteresse, mais il se sentait cependant attiré par une séduction presque irrésistible vers une nouvelle épreuve de la fortune, et il en voulait à son 20 compagnon d'être plus sensé et prudent que lui. Il se retourna avec colère vers l'Espagnol: "Taisez-vous, maraud !" s'écria-t-il d'un ton qui fit rentrer Manuel dans Je silence et le respect apparent jusqu'au moment où les pas de M. de Vireleu parurent se tourner de nouveau 25 vers la salle de jeu ; cette fois Manuel se jeta devant son maître renouvelant ses prières avec une insistance passionnée qui étonnait Pierre lui-même :
— Nous avons gagné de quoi nous amuser pendant deux ans, si Monsieur le veut, disaiî-il à demi-voix, — car 30 on était encore dans le jardin du Casino, au milieu des bosquets enchantés de ce lieu ravissant, et les passants pouvaient entendre la discussion du maître et du serviteur; — le pauvre exilé, le malheureux que vous avez recueilli naguère à Bordeaux, mourant de faim et de 35
froid, a assez d'argent dans sa sacocbe pour acheter une petite maison dans sa montagne et retrouver le repos sous le beau ciel d'Espagne, si vous ne l'entraînez pas à le perdre de nouveau comme vous avez fait tant de fois. 5 Vous avez fait beaucoup de bien à Manuel, monsieur Pierre, mais vous lui avez fait aussi beaucoup de mal ; il ue savait pas jouer avant de vous avoir rencontré, et c'était le chagrin d'avoir vu Josèphe en épouser une autre qui l'avait jeté hors de son pays. Si vous allez jouer, ce soir,
10 si nous ne partons pas demain matin pour la Russie, Manuel vous suivra comme il vous a toujours suivi, comme il a envie de le faire à cette heure même, et nous perdrons tout, j'en suis bien sûr, je l'ai vu à la mine des étoiles, oe soir ; quand nous sommes sortis de l'hôtel, elles avaient
15 l'air de se moquer de nous et de dire : " Ahl vous n'êtes pas contents de ce que vous avez, vous êtes insatiables ! Eh bien, vous allez voir, vous vous en retournerez pauvres et nus comme Job !" Si Monsieur perdait tout, l'argent des chevaux et celui des voyages, sans compter les par-
20 ures de Madame, nous serions obligés de rentrer à l'Abbaye, comme des chiens qu'on fouette, pour être à jamais sous la férule de madame Angèle ! La férule de Monsieur serait au moins jeune et jolie, mais la mienne!
Manuel avait enfin touché la corde sensible. Ses
25 prières, le dévouement dont il avait fait preuve et qu'il était prêt à pousser jusqu'à ses plus fatales limites, le souvenir du mal qu'il avait subi et la pensée de celui qui pouvait lui advenir encore, tous ces arguments glissaient sur l'esprit et le cœur égoïstes de M. de Vireleu
30 comme l'eau glisse sur les plumes changeantes d'un canard sauvage; mais l'idée de l'humiliation, et celle de la dépendance amère qui pouvaient résulter pour lui de pertes considérables au jeu, piquèrent tout à coup l'amour-propre féroce de Pierre ; il saisit Manuel par le
35 poignet:
— Tu as, ma foî, raison, s*écria-t-îl, et tu peux demander notre compte à l'hôtel. On va nous écorcher sur le bruit de ce que nous avons gagné au Casino, mais tu discuteras l'addition comme tu faisais quand nous n'avions pas de quoi payer le premier sou, et que 6 ce n'était qu'une simple formalité de politesse de demander le compte ; nous ne ferons pas savoir i Pétersbourg qu'il y a de l'or dans nos valises, et nous ne prendrons pas un train d'ambassadeurs; il me faut ma liberté pendant quelques mois, si je dois ensuite rentrer ma vie 10 durant à l'Abbaye pour y regarder courir les eaux du Lot!
Manuel était trop prudent pour rappeler à M. de Vireleu qu'il était attendu à Callac à date fixe. Il avait pris le chemin de l'hôtel, devançant son maître de quel- 15 ques pas comme pour se hâter d'exécuter ses ordres, mais sans le perdre de vue, de peur que la tentation ne devînt trop forte pour les bonnes résolutions si récemment formées ; il ne respira que lorsqu'il vit enfin M. de Vireleu déshabillé et couché : " Il est trop paresseux pour se re- 20 lever et retourner au Casino, comme je le ferais à sa place, si j'avais l'idée de jouer encore," pensait le valet en allant à son tour chercher son lit : " s'il pouvait seulement prendre quelques gouttes de chloral, comme cela lui arrive souvent et dormir d'un sommeil de plomb jus- 25 qu'à demain matin, quand il se réveillerait, les valises seraient prêtes, le compte payé et nous n'aurions qu'à nous mettre en chemin de fer. Je ne respirerai à mon aise que lorsque nous aurons pris le chemin de la Russie !" 30
Pierre semblait avoir pris à tâche de satisfaire son conseiller, car à peine ouvrait-il les yeux lorsque Manuel entra dans sa chambre pour avertir le maître retardataire qu'il était temps de se lever si on voulait prendre le train pour regagner la ligne de l'Est et s'acheminer vers le 35
Vireleu accepta avec satisfaction Tinvitation de M. de Champagnac pour prendre possession d'une chambre vacante dans son appartement:
— Il faut bien divertir un peu ces pauvres malheureux 5 qui ont mis leur cou sous le joug du mariage, disait en
riant René de Champagnac, très mauvais sujet, Gascon d'origine, mais qui avait perdu toute trace de sa nationalité primitive dans le frottement cosmopolite des ambassades; il ne lui restait de la Gascogne qu'un mépris 10 comparatif pour l'exactitude des récits que son chef hiérarchique trouvait quelquefois un peu exagérés.
— Vous devriez bien laisser le Gascon de côté, quand vous faites un rapport pour le département, avait dit plus d'une fois l'ambassadeur au jeune secrétaire.
15 Mais la représentation pittoresque des faits et des idées était un besoin absolu pour M. de Champagnac.
— C'est encore un Gascon que je prends dans ma maison, avait-il dit à son chef en annonçant l'hospitalité qu'il donnait à M. de Vireleu, pour lequel il sollicitait
20 une invitation au prochain grand bal de l'ambassade.
— Alors il vous aidera à faire vos rapports, dit le chef en souriant.
Pierre s'était empressé d'écrire à sa femme dont il avait trouvé à Pétersbourg un amas de lettres : " Je suis 25 installé chez mon ami de Champagnac bien mieux qu'à l'hôtel, sans compter que cela ne me coûtera pas aussi cher et que je m'amuserai bien davantage." Catherine pensait en lisant cette missive : " Et vous serez encore moins pressé de revenir à l'Abbaye!"