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DÉCOURAGEMENT

Les jours s'écoulaient paisiblement à l'Abbaye, s'il leur arrivait parfois d'être monotones et tristes ; Catherine s'était absolument refusée à s'établir à Lassalle comme sa mère l'aurait voulu :

— Je ne coucherai pas loin de mon toit tant que je 6 serai seule, avait-elle dit ; et elle tenait sa parole.

Pierre de Vireleu avait raison de penser qu'en son absence sa femme vivrait comme une veuve.

Ce n'était pas la seule cause de contrariété et d'étonnement pour madame de Lassalle que l'étrange fantaisie 10 de sa fille qui l'empêchait de venir prendre sa place au foyer paternel, mais le caractère de Catherine semblait avoir subi une altération f&cheuse. Elle était souvent morne et triste, bien plus que sa mère ne le savait, et Angèle aurait pu raconter à madame de Lassalle que la 15 jeune maîtresse dont elle avait couvé l'enfance et l'adolescence la brusquait quelquefois avec une dureté et une impatience dont chacun s'étonnait autour d'elle. Madame de Lassalle se demandait aussi quelquefois d'où venait à sa fille les soupçons qu'elle exprimait sur les sentiments et 20 les intentions des membres mêmes de sa famille, de ceux qu'elle avait connus et aimés depuis sa naissance. Catherine soupçonneuse, Catherine sceptique ! c'était, pour le caractère affectueux et simple de madame de Lassalle, une cause constante d'étonnement et de chagrin. M. de 25 Lassalle s'en étonnait moins.

— Elle doit cela à son mari, disait-il ; je n'ai jamais

été aussi entêté que vous de ce garçon-là', il ne vous regarde jamais bien en face, non par perfidie peut-être, mais par faiblesse ; il sait qu'il a bien des petites choses à cacher et il n'a pas le courage de braver les regards ! 5 Madame de Lassalle se dépitait lorsque son mari parlait ainsi.

— Pourquoi n'avez- vous pas dit tout cela avant de lui donner Catherine ? demandait-elle avec une impatience qui ne lui était pas ordinaire et qui montait à ses lèvres

10 de la source profonde de la douleur d'une mère qui doute du bonheur de son enfant !

M. de Lassalle haussait les épaules.

— Quand j'ai voulu vous faire entendre qu'il n'était peut-être pas un saint, bon à canoniser tout de suite,

15 avec l'esprit d'un ange, et la séduction d'un démon, vous êtes tombées sur moi, vous et Catherine, comme si j'étais en train de prononcer une hérésie ou un blasphème ; je me suis tu, parce que, depuis vingt-cinq ans que nous sommes mariés, j'ai l'habitude de faire ce que vous

20 voulez ; je ne m'en suis pas mal trouvé en général ; mais cette fois, je vous assure que j'ai regretté bien souvent de ne pas m'être un peu plus entêté à mon dire. Vous auriez au moins fait plus grande attention à ces petits indices qui m'avaient mis l'esprit en éveil.

25 — Et, en attendant, Catherine se gâte, reprenait madame de Lassalle avec une tristesse amère ; elle devient égoïste comme Pierre. Cette idée de ne pas vouloir quitter l'Abbaye est vraiment absurde ; elle devrait bien comprendre que nous ne sommes plus d'âge, vous et moi,

30 à être constamment sur les chemins et hors de chez nous, et cependant nous ne pouvons pas la laisser toute seule ! M. de Lassalle regardait sa femme qui avait les larmes aux yeux. Il fit à son tour un grand eflfort de dévouement paternel :

35 — Eh bien, proposez-lui de vous établir à l'Abbaye pen-

dans tout le temps de l'absence de son mari et j'irai et je viendrai entre Lassalle et Callac ; heureusement que ce n'est pas loin, je pourrai presque tous les jours venir coucher à la ville, il n'y a pas beaucoup de choses à faire en hiver sur les terres ! 5

Madame de Lassalle rougit ; elle avait soigneusement caché à son mari la proposition qu'elle avait faite à sa iîlle dans le sens qu'il venait d'indiquer lui-même; la mère avait pensé : " Si la chose convient à Catherine, je l'obtiendrai bien de son père." Mais madame de Vire- 10 leu n'avait pas paru se soucier de la présence continuelle de sa mère à l'Abbaye, non plus qu'elle n'avait consenti à aller prendre sa place sous le toit hospitalier de Lassalle. Cette froideur à accueillir le dévouement de ses parents était peut-être le signe de l'humeur morose de la 15 jeune femme qui avait le plus attristé sa mère ; elle regarda tendrement son mari, auquel elle voulait épargner le coup qui l'avait frappée :

— Je ne voudrais pas vous demander un pareil sacrifice, mon cher ami, dit-elle. Ceci est le premier hiver 20 que vous ayez vraiment pu passer chez nous, et vous avez été si content de vous y installer ; votre présence y est si nécessaire pour tous les travaux que vous avez entrepris que je ne vous verrais presque jamais à Callac, j'en suis bien sûre. Non, non, puisque Catherine s'imagine qu'il 25 est de son devoir de rester la gardienne de sa maison en l'absence de son mari, laissons-la à l'Abbaye, sans nous y installer nous-mêmes. Seulement vous savez qu'elle n'a pas de chevaux, en attendant les fameux trotteurs russes, ce qui fait qu'elle ne peut même pas venir nous voir ici 30 à son aise. Est-ce que vous ne pourriez pas lui en louer une paire ou mieux encore lui prêter les vieux chevaux, et garder pour nous la jeune paire que vous dressez? "Le cocher dit qu'ils sont déjà très sages I

M. de Lassalle se mit à rire, mais il était en même 3i^ Q

temps un peu ému. Nulle preuve plus palpable de Faffection maternelle de madame de Lassalle ne pouvait frapper plus vivement le compagnon de toute sa vie, témoin constant des craintes qui Tassaillaient irrésistible- 5 ment lorsqu'elle se trouvait en voiture derrière des chevaux tant soit peu fringants.

— Vous voudriez vous servir des jeunes chevaux, vous? répéta-t-il dans son étonnement.

Madame de Lassalle riait aussi.

10 — Je ne tiendrais pas à me servir des jeunes chevaux si Catherine en avait d'autres, repartit-elle ; mais elle ne peut décidément pas prendre les jeunes chevaux, elle aurait peur. ...

M. de Lassalle riait tout à fait.

15 — Catherine, peur ? s'écria-t-il ; Tavez-vous jamais vu avoir peur de votre vie? Vous savez bien que nous avons dit cent fois qu'elle aurait dû être un garçon, tant elle est intrépide ; quand elle était petite, elle montait à cru sur les chevaux dans la prairie, toutes les fois

20 qu'elle pouvait vous échapper dans nos courses ici, et plus petite encore, dans la cour de l'Abbaye, combien de fois ne l'ai-je pas trouvée entre les jambes des chevaux, conjurant Christophe de la mettre sur leur dos ?

— C'est vrai, et madame de Lassalle s'arrêtait dans 25 sa réponse, pour remonter aux souvenirs du passé, quand

sa fille était enfant, et qu'elle lui appartenait tout entière. — Mais maintenant elle ne peut pas monter à cru sur les chevaux et encore moins se promener entre leur jambes. Les jeunes chevaux s'emporteraient peut-être même entre 30 les mains de Christophe.

— Christophe ! Ah I vous avez raison de me faire penser à lui, c'est la première chose à faire que de remettre la main sur Christophe, si nous voulons fournir des chevaux à Catherine !

35 — Il faudra d'abord lui en parler, et madame de Las-

salle semblait embarrassée. Je ne suis pas sûre qu'elle veuille accepter qu'on lui prête des chevaux, ni qu'elle ait envie d'avoir Christophe à nourrir.

M. de Lassalle se leva avec un mouvement d'impatience. 6

— Ma foi ! s'écria-t-il, s'il faut maintenant tant de précautions pour parler à notre propre fille, je ne sais plus où j'en suis! Quand mon père et ma mère vivaient, vous vous en souvenez bien, Eulalie, nous étions cependant mariés depuis longtemps ; mais ils avaient tous deux 10 gardé l'habitude de nous donner leurs ordres comme à des enfants et nous n'aurions pas eu l'idée de les contrarier en quoi que ce Ait. Maintenant il faut demander

à Catherine la permission de nous gêner pour elle ; vous êtes prête à mourir tous les jours de peur pour son ser- 15 vice et moi à courir comme un postillon sur la route de Lassalle à l'Abbaye, au lieu de rester le soir en pantoufles au coin de mon feu, comme doit le faire un bon père de famille à mon âge, et vous voilà en peine de proposer à notre fille ce qui devrait la remplir de joie et de recon- 20 naissance? Vous n'avez jamais peur de me proposer à moi, les choses les plus bizarres! Vous me dites tout ce qui vous passe par la tête ; mais, quand il s'agit de votre fille, il faut que vous mettiez des gants, que vous sondiez le terrain ; le diable m'emporte si j'y comprends 25 quelque chose. Catherine était bonne enfant autrefois, elle n'est pourtant pas si changée!

Madame de Lassalle se leva doucement, mettant ses bras autour du cou de son mari, et, parlant tout bas comme au temps des jeunes secrets : 30

— Si, mon ami, elle est très changée, parce qu'elle n'est pas heureuse, j'en ai peur ; et, d'ailleurs, avez-vous besoin que je vous apprenne à présent que vous êtes la seule personne au monde de qui je n'aie jamais eu peur, avec qui je ne pèse pas mes paroles, à qui je dise en 35

efiet tout ce qui me passe par la tête? Il est vrai que je ne suis pas à mon aise avec Catherine comme je l'ai été; il faudrait pour cela que son mari fôt un vrai fils pour moi, ce qu'il n'est pas du tout, oh ! pas 5 du tout !

M., de Lassalle embrassa sa femme avec tendresse ; mais son étonnement n'avait pas disparu, il répétait dans sa pensée : " J'irai moi-même voir Catherine et je saurai de quoi il retourne. Madame de Lassalle n'a pas le sens

10 commun, elle a toujours peur de contrarier quelqu'un, et elle voit des motifs des dessous de carte partout : je mettrai bien Catherine au pas."

Lorsque le père reparut le soir à Lassalle, il n'était pas aussi fier qu'au départ; il avait trouvé Catherine

15 évidemment très triste, car elle avait les yeux rouges, et Angèle dit tout bas à M. de Lassalle comme il entrait dans le premier vestibule:

— Madame a pleuré toute la matinée et j'ai cru tout à l'heure qu'elle étouiferait en voulant comprimer ses

20 sanglots ; elle vient de prendre un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, au lieu de son déjeuner.

M. de Lassalle avait très bon appétit, et il ne lui était jamais arrivé de remplacer son déjeuner par un verre d'eau sucrée ; aussi entra-t-il dans le cabinet de sa fille

25 avec une conviction profonde et subite de l'importance et de la sincérité de son indisposition. Madame de Vireleu avait repoussé ses cheveux, et les petites boucles, qui se jouaient sur son front depuis qu'elle avait adopté la coiffure à la mode sur l'avis de son mari, avaient per-

30 du leur frisure ; elle était décoiffée et son apparence en était devenue plus mélancolique. M. de Lassalle ne put s'empêcher de penser que les anciennes manières d'arranger les cheveux des femmes restaient plus propres en toute circonstance que cette perruque à la tête de loup,

35 comme il appelait irrévérencieusement la petite frange

de cheveux frisés qui parait le joli visage de sa fille. Catherine se leva vivement.

— Que vous êtes bon de venir me voir ce matin ! s'écria-t-elle ; j'espère seulement que ce n'est pas un signe que maman soit soufirante ? 6

— Non, non, et M. de Lassalle embrassait tendrement sa fille, mais nous avions une proposition à te faire qui regarde plutôt le père que la mère, et je me suis chargé de venir savoir si tu voulais que nous vinssions nous établir ici, ta mère et moi, en l'absence de ton mari, pour te tenir com- 10 pagnie, puisque tu ne veux pas venir à Lassalle, ce qui serait le plus simple. Je courrais d'une maison à l'autre pour surveiller mes ouvriers et les tiens au besoin, et tu aurais ta mère toute la journée sans qu'elle eût la fatigue des allées et venues continuelles; elle 15 aurait ainsi l'esprit plus en repos sur ta solitude.

M. de Lassalle continuait de parler, développant sa proposition, parce qu'il avait le sentiment qu'elle n'agréait pas à sa fille. Madame de Vireleu garda un moment le silence, puis elle dit très bas et sans lever les yeux sur 20 son père :

— Je croyais que maman avait deviné que j'aimais mieux rester comme Pierre m'a laissée.

La voix de Catherine était si nette, son accent si péremptoire, que M. de Lassalle comprit de suite qu'en effet 25 sa femme avait bien deviné la volonté de leur fille, lorsqu 'elle avait cherché â le dissuader de son projet. Il reprit, sans paraître troublé :

— Si tu ne veux pas de ta mère ici, non plus que tu ne consens à t'installer chez nous, ta mère et moi ne 30 pouvons pas admettre que tu sois enfermée chez toi, faute de chevaux, en attendant tes fameux trotteurs russes. Je t'enverrai les deux vieux bais, et tu pourrais, je crois, assez facilement reprendre Christophe ; il ne s'est jamais regardé comme décidément renvoyé, et il fait seule- 35

ment quelques journées de côté et d'autre chez les loueurs de Callac ; il serait trop heureux de revenir à l'Abbaye.

Cette fois, Catherine avait levé les yeux d'un air 5 étonné.

— Je n'ai pas l'intention de reprendre Christophe, et je me passe très bien de chevaux, dit-elle avec un étonnement un peu hautain, à la pensée qu'on se mêlât de ses affaires domestiques, fussent même ses parents qui eussent

10 la prétention d'y mettre la main. — D'ailleurs que deviendrait maman à Lassalle sans chevaux ?

— Ta mère a proposé de se servir des deux jeunes noirs, repartit M. de Lassalle qui commençait à se pénétrer d'un nouveau respect pour la pénétration et le juge-

15 ment de sa femme, en se sentant repoussé par la résolution froide de sa fille.

Catherine se mit à rire :

— Maman derrière les petits noirs qui sautent un quart d'heure après qu'ils sont attelés et ne se calment un

20 peu qu'après un temps de galop à rompre tous les ressorts de la voiture ! Elle mourrait de peur à la première sortie, il faudrait lui renvoyer les vieux, et j'en serais quitte pour avoir repris Christophe sans aucune utilité. Dites à maman que je compte sur sa visite toutes les fois

25 que cela lui sera possible, et que je ne bouge pas d'ici jusqu'au retour de Pierre.

M. de Lassalle n'insista pas ; il avait été un peu blessé de n'avoir pas même entendu un mot de remerciement pour l'effort qu'il comptait faire et dont sa fille, mieux

30 que personne, pouvait mesurer l'étendue; Catherine elle-même sembla s'en apercevoir tout à coup.

— Vous êtes tous les deux trop bons pour moi, murmura-t-elle à l'oreille de son père comme elle l'embrassait en lui disant adieu, — et elle ajouta plus bas en bais-

35 sant encore la voix, si bien que M. de Lassalle, qui

devenait un peu sourd, l'entendit à peine : — II faut me laisser arranger à mon gré ma pauvre petite vie.

M. de Lassalle s'essuyait les yeux du revers de sa main lorsqu'il raconta à sa femme l'échec complet de son ambassade auprès de Catherine. 5

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