ATTENTE
Madame de Vireleu ne recevait pas souvent des nouvelles de son mari ; elle en recevait cependant quelquefois, et elle n'en parlait à personne, du moins au moment même de l'arrivée des missives. Parfois, huit 6 jours après la première lecture, elle disait à sa mère, au milieu de leurs interminables conversations journalières: — Pierre a été au bal de la cour, c'était superbe: ou Pierre a vu des chevaux qui pourraient peut-être nous convenir ; et lorsque madame de Lassalle s'écriait : 10 — Ah! tu as des nouvelles de ton mari ? Quel jour as-tu reçu sa lettre? reviendra-t-il bientôt? Catherine disait presque toujours :
— Oui, j'ai eu une lettre la semaine dernière, il ne parle pas de son retour.
15 Le père souriait amèrement. " Il se soucie bien des souffrances de sa femme I" pensait-il, mais il ne le disait pas.
L'hiver s'était écoulé dans sa monotonie paisible ; et le premier souffle du printemps semblait passer doucement 20 sur le jardin en terrasses au bord du Lot. Catherine y descendait tous les jours ; et elle s'établissait au soleil à l'ombre d'un grand buisson de roses de bengale qui commençait à se couvrir de boutons; à côté d'elle, à ses pieds, sous chaque grosse pierre détachée par le temps 25 des bâtiments de la vieille abbaye, des violettes apparaissaient modestement, trahies par leur parfum ; chaque matin la vieille Angèle avait coutume de faire un tour
dans le jardin pour cueillir les jolies petites fleurs écloses pendant la nuit, qu'elle déposait en un bouquet odorant . sur le plateau du déjeûner de sa chère petite maîtresse. La pauvre Angèle ne se lassait pas de soigner Catherine et de l'entourer des plus tendres prévenances, bien qu'elle 6 eût perdu l'habitude de voir ses attentions récompensées par un mot d'amitié.
Monsieur le mari était toujours en Bussie ; les chevaux étaient rares, du moins les bons chevaux, ceux qui valaient la peine d'être ramenés en France. On aurait 10 encore pu en trouver, tout de suite, si on avait voulu les payer un prix exorbitant. Mais M. de Vireleu savait ce que valait le plus bel attelage, et il n'avait pas envie de le payer un tiers de plus que sa valeur ; il était allé à Moscou, sans rien trouver, mais les marchands Juifs, en 15 possession du commerce des chevaux, attendaient un convoi de l'Ukraine qui promettait d'être avantageux ; lorsqu'il serait annoncé, M. de Vireleu comptait retourner dans la sainte capitale de la vieille Russie ; en attendant, il s'amusait à Pétersbourg. Catherine s'éton- 20 nait de ne pas entendre parler d'argent: "Il est vrai qu'il a mes diamants," pensait-elle sans rien savoir de la visite fortunée à Monte-Carlo, ni des nuits passées au jeu à Pétersbourg. Le nouveau venu Français avait vidé la bourse de plus d'un grand seigneur russe ; il n'avait 25 pas vu un seul jour fléchir la chance qui l'avait accompagné depuis son départ de Callac.
— Vous avez un bonheur indécent, mon cher Vireleu, disait parfois M. de Champagnac, beaucoup moins heureux au jeu, et qui s'était persuadé que l'influence de 30 Pierre lui était funeste.
Le secrétaire d'Ambassade ne touchait jamais une carte lorsque son hôte se trouvait dans le même salon que lui, et les rapports de camaraderie qui les unissaient avaient fini par soufirir des superstitions du joueur; M. de Vire- 35
leu n'habitait plus rappartement de son ami de Cham- . pagnac, mais il ne l'avait pas écrit à Catherine et les lettres de l'Abbaye n'étaient pas plus fréquentes que celles de Pierre à sa femme ; celle-ci avait dès l'abord 6 réglé sa correspondance sur les lettres de son mari: " Que lui raconterais-je de ma vie ici qui pût l'intéresser ? pensait-elle ; il ne se soucie, ni de ma santé ni de mon bonheur, et, quant aux affaires, il saura bien écrire à Rigal s'il a quelque ordre à donuer ; j'en serais d'ail-
10 leurs vite informée ; Rigal n'a pas grande idée d'obéir à Monsieur le mari, sans mes instructions préalables, et il faut bien avouer que c'est un peu ennuyeux pour Pierre !"
Jusqu'au mois de mars, les lettres de Pétersbourg
15 avaient été régulières, si elles étaient rares; à cette époque, elles cessèrent tout à coup. Catherine n'en parlait pas; comme elle n'avait pas parlé des lettres qu'elle recevait ; elle ne se plaignait jamais, mais elle pâlissait et maigrissait tous les jours.
20 Un jour enfin, en arrivant le matin dans la petite ville, madame de Lassalle rencontra Firmin trottant rapidement autant que le permettait le pas de son vieux cheval, du côté de la demeure de M. Babou.
— Où allez- vous donc de ce côté ? demanda vivement 25 la mère, qui s'était penchée à la portière de sa voiture
dès qu'elle avait aperçu le valet d'écurie.
— Je vais chercher M. le docteur ; madame Angèle dit comme ça qu'il faut qu'il voie Madame.
Madame de Lassalle se laissa retomber sur ses coussins.
30 — Vite, vite ! à l'Abbaye ! cria-t-elle à son cocher qui avait compris le signe d'intelligence de Firmin et qui fouetta ses chevaux, comme cela ne lui arrivait guère lorsqu'il conduisait madame de Lassalle qui trouvait toujours qu'elle allait trop vite. "Fort heureusement
35 que ce sont les vieux bais! pensa la mère au milieu
même de son angoisse, les jeunes se seraient emportés, bien sûr!"
L'Abbaye reposait paisible sous les rayons du soleil du matin ; les premiers lilas commençaient à s'entrouvrir dans la cour, et les superbes glycines blanches et bleues, 5 qui s'étendaient d'arbre en arbre formant de leurs fleurs délicates un ravissant manteau, laissaient déjà apercevoir par-ci par-là une grappe hâtive; les persiennes étaient déjà à demi fermées, le cloître était inondé de soleil, et, sous ses arceaux sombres, on distinguait les têtes sculp- 10 tées et les restes des vieilles peintures qui les avaient ornés naguère. Madame de Lassalle ne put s'empêcher de penser en descendant de voiture à la hâte : " N'est-ce pas une demeure où une femme devrait être heureuse, plus heureuse que ne l'est ma pauvre petite Cathe- 16 rine?"
La jeune femme avait absolument voulu quitter sa chambre et sa mère fut à la fois étonnée et ravie de l'apercevoir au fond du cloître à sa place favorite, étendue sur sa chaise longue, et blanche comme la robe gar- 20 nie de dentelles qui l'enveloppait tout entière.
— Angèle a pris peur, murmura madame de Lassalle en embrassant tendrement sa fille ; il me semble que tu n'es pas mal.
— Oui, c'est Angèle qui a eu peur, repartit Catherine. 25 Puis, comme si le cœur trop chargé débordait à la
fin, elle s'écria en passant ses bras autour du cou de sa mère.
— Oh I maman, on ne sait pas ce que Pierre est devenu, et M. de Champagnac me renvoie toutes les lettres 30 que je lui ai écrites depuis six semaines.
— Comment M. de Champagnac a-t-il su où adresser son paquet ? demanda madame de Lassalle qui caressait doucement le front de sa fille en se répétant tout bas.
" Patience I patience! il ne faut pas faire peur à cette 35
pauvre petite," mais Catherine répondit en baissant encore la voix :
— Je lui avais écrit la semaine dernière, je ne comprenais pas, j'étais inquiète ne recevant pas de nouvelles I
6 Madame de Lassalle posa ses lèvres sur le front de la jeune femme.
— Il a peut-être déménagé, dit-elle mettant du coup le doigt sur une partie de la vérité, ou bien il n'est plus en bons rapports avec M. de Champagnac, et il n'a paa
10 envoyé chercher ses lettres à son ancien logement; ne t'avait-il pas dit aussi qu'il irait à Moscou? Catherine se souleva sur sou canapé.
— Il est allé à Moscou, M. de Champagnac me l'écrit, il ne sait pas son adresse, et il ajoute, d'un ton qui me
15 fait penser qu'ils ne sont plus du tout bien ensemble : " Je ne saurais. Madame, à mon très grand regret, vous donner aucune nouvelle de votre mari dont je n'ai pas entendu parler et que je n'ai pas rencontré dans le monde depuis bien des semaines. Kecevez l'assurance de mon
20 plus profond respect." Voilà tout! Il sait bien que Pierre ne m'aime plus, et qu'il m'a abandonnée!
Madame de Lassalle n'en croyait pas ses oreilles. Était-ce bien Catherine, si fière, si réservée, elle qui n'avait jamais dit un mot des procédés de son mari à son
25 égard et qui parlait ainsi ouvertement d'une indifférence palpable que les étrangers même en devaient être instruits ? Tous les principes de madame de Lassalle se révoltaient à cette pensée en même temps que son cœur saignait de la souffrance qu'avait dû endurer sa ffUe
30 avant d'en venir à cet excès d'abandon.
— Chut ! chut ! mon enfant, répétait-elle tout bas, ne dis pas cela ; Pierre t'aime, il ne t'a pas abandonnée ; il s'ennuyait un peu ici, parce qu'il avait perdu l'habitude de la vie de province et qu'il n'avait rien à faire ; quand
35 il reviendra, il faudra qu'il se mette à s'occuper de tes
terres, au lieu de tout laisser à Rigal qui n'attend des ordres que de toi quand il veut bien en demander. Il aura assez à faire, vois comme ton père est toujours affairé à Lassalle ! Ne te décourage pas.
Mais Catherine répétait : 5
— M. de Champagnac a bien compris : qu'est-ce qu'on peut penser d'un mari qui laisse six semaines les lettres de sa femme sans réponse et qui ne se donne seulement pas la peine de se les faire envoyer I Moi aussi, j'avais bien deviné ce qui se passerait quand il est parti ; je ne 10 sais pas quand il reviendra, quand j'aurai de ses nouvelles, et, dans le pays, tout le monde saura que madame de Vireleu est abandonnée par son mari.
Tout en parlant, Catherine rougissait et pâlissait tour à tour, et sa mère n'insista pas pour calmer son irritation 15 et son agitation, tant elle était préoccupée de son état physique. "Cette pauvre enfant se dévore en silence depuis six semaines, pensait-elle, — et cette lettre de M. de Champagnac confirmant ses inquiétudes secrètes lui a porté un coup qui va nous causer bien du chagrin et de 20 la peine."