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LE BERCEAU

" A-T-ON jamais vu un enfant peser onze livres à sept semaines?" disait la grand' mère, heureuse et fière, en caressant les mains potelées de son petit-fils André. M. de Lassalle pensait que sa fille aurait bien pu accepter 6 la proposition qu'il lui avait faite naguère de s'installer à l'Abbaye, pendant l'absence de M. de Vireleu ; madame de Lassalle n'était jamais chez elle et couchait à Callac deux nuits sur trois.

" J'ai tout l'ennui de me trouver seul," pensait-il, sans 10 l'agrément de la sentir au moins en repos !

Du reste, l'humeur de Catherine semblait changée depuis la naissance de son fils : elle avait retrouvé l'aimable soin des autres qui la caractérisait dans sa première jeunesse ; elle ne se lassait pas de remercier sa mère de sa 15 tendre sollicitude, et Angèle pleurait quelquefois de joie aux gracieuses et affectueuses paroles de la jeune maîtresse qui l'avait si souvent brusquée pendant quelques mois.

La jeune femme se sentait entourée d'une tendresse 20 prévenante et douce, qui guérissait peu à peu les blessures de son cœur froissé et offensé.

Elle avait besoin de l'affection de ceux qui l'entouraient et qui l'aimaient depuis son enfance, car elle n'avait reçu aucune nouvelle de M. de Vireleu. Sans la con- 25 sulter, M. de Lassalle avait d'abord télégraphié, puis écrit à M. de Ghampagnac pour lui annoncer la naissance du petit André et pour supplier l'ambassadeur de

France de faire rechercher la trace de M. de Vireleu. " Mon gendre n'est pas un pauvre diable qui puisse disparaître un jour dans un fossé sans qu'on sache ce qu'il est devenu, écrivait le gentilhomme campagnard avec cette conviction de l'importance de sa famille qui carac- 5 térise ses pareils dans tous les coins du monde ; on dit que la police russe est bien faite, elle doit être habituellement très en éveil sur le compte des étrangers par le fait des complots et des attentats si multipliés en Russie ; M. de Vireleu ne pouvait pas être confondu avec ces misérables, 10 il ne peut pas avoir été jeté dans une prison d'État ni mené en Sibérie, je suis assuré que M. l'Ambassadeur pourra nous en donner des nouvelles, si bon lui semble ; sa femme craint qu'il ne soit tombé malade dans quelque ville éloignée, pendant qu'il était à la recherche de ces 15 malheureux chevaux dont vous avez certainement entendu parler, mais il avait avec lui un domestique espagnol, intelligent et attaché, s'il ne valait pas grand'chose du reste ; Manuel n'aura pas laissé mourir son maître saus secours et sans appeler ses ami» auprès de lui ; je 20 demande en grâce que toutes les recherches possibles soient faites : madame de Vireleu sera trop heureuse de payer les frais."

M. de Champagnac riait en lisant la lettre du vieux gentilhomme. "Je crois, moi, tout au contraire, que 25 Vireleu se sera fourré dans quelque mauvaise compagnie avec sa passion du jeu et qu'il aura été enveloppé dans un coup de filet de la police ; il est probablement à cette heure dans quelque cul de basse-fosse, séparé de son domestique espagnol qui était un chenapan comme lui, et 30 destiné à passer par le knout, pour le moins, avant de revoir la lumière : il n'a jamais voulu me croire quand je lui disais qu'il ne fallait pas faire d'expériences dans ce pays-ci ! nous verrons ce que le chef va dire de la requête de ce brave M. de Lassalle ; il a le cœur plus 35

tendre que moi; d'ailleurs, pour rhonneur du nom français, nous ne pouvons pas laisser disparaître un de nos nationaux qui n'est pas un pauvre diable, comme le remarque fort bien ce bon beau-père, sans faire un 5 peu de bruit de sa disparition, c'est le meilleur moyen de le retrouver !"

Quinze jours plus tard, le jeune secrétaire d'ambassade répondait à M. de Lassalle : *' Toutes les enquêtes auxquelles nous nous sommes livrés avec l'aide de la

10 police, aboutissent simplement à ceci. Deux hommes répondant à peu près au signalement que nous avons donné de M. de Vireleu et de son serviteur ont été vus au commencement du mois dernier dans un campement de Bohémiens qui était posté sur les bords du Volga,

15 non loin de Moscou. Le campement était considérable et appartenait à l'une des tribus les plus puissantes et les plus nombreuses des Egyptiens ; mais il a été levé peu de temps après la visite de la police et a disparu dans l'étendue des steppes ; on recherchera sa trace, mais les

20 Bohémiens voyagent parfois avec une si incroyable rapidité qu'il n'est pas facile de les suivre; ils n'ont jamais été mêlés aux procès politiques qui ont absorbé depuis quelques années les efforts de la police, en sorte qu'ils vont et viennent à peu près à leur gré, sans qu'on

25 poursuive de très près le châtiment dû souvent à leurs déprédations. Nous avons, du moins, acquis la certitude que M. de Vireleu n'est pas compromis dans quelque affaire nihiliste, autant qu'on peut acquérir une certitude dans un pays où personne ne dit jamais la vérité ; je ne

30 répondrais pas aussi affirmativement sur l'hypothèse d'une maladie dans quelque endroit inconnu, bien que la présence de son domestique, s'il est fidèle, me paraisse, comme à vous, rendre la chose improbable ; ce qu'il y a de certain, c'est que nous ne savons rien et que je ne vois

35 pas beaucoup de chances de retrouver une trace. M.

l'Ambassadeur me charge d'exprimer son profond regret à madame de Vireleu, en l'assurant qu'il ne perdra pas de vue son inquiétude, et qu'il s'empressera de lui transmettre les premiers renseignements qui pourront lui parvenir. Cela est la formule officielle ; je vous ai dit, pour 5 mon compte, ce que j'augure de ces renseignements."

M. de Lassalle avait gardé le secret sur sa demande et sur la réponse ; seule sa femme avait été instruite des conjectures et des investigations de l'ambassade. Catherine n'avait pas fait de question et n'avait pas parlé de son mari 10 pendant quelques semaines, mais elle s'arrêta un matin devant son père comme il descendait de voiture à la porte du cloître, en disant d'une voix basse mais décidée :

— Il me semble qu'il serait pourtant bien temps de mettre l'ambassade de France sur les traces de Pierre et 16 de chercher à savoir s'il lui est arrivé malheur ou s'il m'a abandonnée.

M. de Lassalle était bien embarrassé. Il avait peur de porter à Catherine un coup dangereux en lui communiquant tout simplement les dépêches de Pétersbourg, 20 et cependant il ne pouvait pas lui cacher que les questions qu'elle posait avaient déjà été transmises à l'ambassade, et qu'elles avaient été l'objet d'une investigation sérieuse. Il allait appeler madame de Lassalle, son recours ordinaire dans les occasions délicates ; mais Cathe- 25 rine, la main sur son bras :

— Non, mon père, dit-elle gravement, n'appelez pas maman ; elle a toujours peur pour moi, et je suis maintenant assez forte pour savoir la vérité.

Tout en parlant, elle serrait contre son cœur le petit 30 enfant qui lui souriait, comme son bouclier contre les chagrins que pouvait causer son père. "J'ai André maintenant," pensait-elle.

M. de Lassalle fouillait dans ses poches, il tendit à sa

fille un portefeuille. 35

Voici ce que j'ai écrit à M. de Champagnac et ce qu'il m'a répondu, dit-il sans plus de commentaires.

Et Catherine lut les deux lettres, debout sans dire un mot, en s'interrompant seulement quelquefois au moindre 5 mouvement du petit enfant qu'elle portait.

Lorsqu'elle eut fini, elle replia soigneusement les deux papiers.

— Je suis portée à croire qu'il est avec cette tribu de Bohémiens, dit-elle d'une voix calme qui fit lever les

10 yeux à son père et, comme il la regardait d'un air interrogateur : " Qui sait s'il n'y avait pas là quelque Bohémienne ravissante?" murmura-t-elle si bas que M. de Lassalle ne l'entendit pas ; il était un peu sourd et si troublé de se trouver seul en face de sa fille, au moment

15 d'une pareille conversation, qu'il avait l'oreille moins fine encore qu'à l'ordinaire.

— Merci, mon père, répéta Catherine, en emportant son petit garçon qui commençait à s'impatienter.

M. de Lassalle la regardait s'éloigner avec un étonne-

20 ment muet. " Elle ne l'aime plus, c'est ce qu'il y a de sûr, pensait-il, et cela ne m'étonne pas, après la manière dont il l'a traitée; si nous pouvions seulement le savoir mort, je m'en consolerais pour ma part !"

C'était précisément ce qu'on ne devait pas savoir. Les

25 jours, les mois s'écoulaient, et aucune nouvelle de M. de Vireleu n'était arrivée à sa femme ; elle ne parlait jamais de lui, mais sa mère remarqua, au commencement de l'hiver, que la jeune femme ne commandait que des robes noires, grises ou blanches, comme une jeune veuve

30 qui aurait perdu son mari depuis quelque temps déjà. Toute la vie de Catherine se passait auprès du berceau de son fils, et le nid du petit garçon se trouvait encore plus habituellement dans les bras de sa mère ; il grandissait et commençait à se tenir debout sur les genoux de

35 Catherine ; madame de Lassalle aurait voulu persuader

à sa fille de se mêler aux amusements modestes et simples des châteaux environnants.

— Tu te portes bien maintenant, disait-elle, et, au fond, tu n'es plus triste à présent. . . .

— A présent, maman, repartit Catherine d'un ton qui 5 devait couper court à toute discussion ultérieure, je suis une femme sans mari et une veuve qui ne peut pas pleurer sur une tombe : est-ce que vous trouvez cette situation-là bien propre à se traîner de maison en maison pour satisfaire la curiosité de nos voisins ? Si Pierre ne 10 revient pas, si je ne sais pas ce qu'il est devenu, je ne sortirai paâ de ma maison pour coucher sous un autre toit avant que mon fils ait atteint sa majorité et soit devenu le maître de sa vie!

Madame de Lassalle ne répondit pas. ^ Catherine a 15 toujours aimé les grandes résolutions, pensait-elle, et ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de ne pas l'entêter par la contradiction ; le temps viendra où la jeunesse parlera, et alors, moins il y aura de gens ayant su ses beaux projets et mieux cela vaudra ; je ne dirai même pas à son 20 père ce qu'elle m'a répondu aujourd'hui."

M. de Lassalle commençait à s'impatienter de la prolongation de la résidence de sa femme à l'Abbaye, et il accueillit avec une vive satisfaction la déclaration que Catherine fit un matin, un peu abruptement, selon sa 25 coutume :

— Il me semble, maman, qu'il serait temps de vous établir pour le printemps à Lassalle, si vous voulez jouir des premières violettes et des fleurs que Messu a soignées avec tant d'amour, tout l'hiver. L'autre jour, en passant 30 près du jardin, il m'a semblé que vous commenciez à avoir des jacinthes magnifiques.

— Tu as bien raison, — et M. de Lassalle tournait vers sa femme des regards triomphants, car il avait déjà plusieurs fois entamé des négociations pour l'amener à 35

abandonner décidément TAbbaye et son petit-filâ afin de retourner au domicile conjugal. — ^Les jacinthes sont ravissantes et Messu se lamente tous les jours de ne pas voir Madame et madame de Vireleu venir les admirer. 5 Madame de Lassalle regardait son mari avec une certaine inquiétude ; il continua sans se douter de rien :

— Ce qu'il y aurait de mieux, puisque le berceau de monsieur André est le centre du monde pour sa mère et pour sa grand'mère, ce serait de transférer ledit berceau

10 à Lassalle avec le jeune souverain qu'il contient. Catherine serait avec nous et vous seriez toutes les deux aux pieds du bébé, tandis que je pourrais voir à mes affaires sans retomber dans l'état de célibataire dont je suis sorti, il y a quelque vingt-sept ans.

15 La figure de Catherine était devenue £roide comme un marbre.

— André et sa mère ne sortiront pas de la maison où ils ont été laissés, jusqu'au jour où il en sera le maître, repartit-elle, sans que son père parût comprendre.

20 II se mit à rire :

— Tu comptes l'élever sous cloche, commença-t-il. Mais, cette fois, madame de Lassalle avait étendu son

pied sous la table, et elle marchait résolument sur les cors de son mari.

25 D n'était pas sujet à faire attention aux signes et aux avertissements, mais la leçon était trop claire, il se tut avec un peu d'embarras, auquel Catherine ne sembla pas faire attention ; mais, le jour même, madame de Lassalle commençait ses préparatifs pour retourner chez

30 elle, malgré le crève-cœur qu'elle éprouvait à l'idée de se séparer du petit enfant qui était venu prendre les places vides et apporter dans ses petites mains le baume de beaucoup de blessures. Le surlendemain, madame de Vireleu, debout à la porte de la cour, regardait la

35 voiture qui emmenait son père et sa mère prendre le

chemin de Lassalle. Après bien des raisonnements et les supplications hostiles de madame de Lassalle, Catherine avait consenti à acheter les jeunes chevaux noirs de son père et à reprendre Christophe à son service : " Je me rattraperai sur autre chose, avait-elle pensé, avec une 6 ardeur d'économie qui étonnait madame de Lassalle ellemême. Si Pierre revient jamais, je veux qu'il reconnaisse que les femmes peuvent être de bons administrateurs, et en tous cas, je rendrai un jour mes comptes à mon fils : j'entends qu'il se trouve alors un des beaux 10 partis du pays. Je me chargerai de lui choisir sa femme, et il faudra qu'elle ne soit jamais sortie du département I"

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