VISITEURS
Catherine pouvait bien jurer qu'elle ne voulait pas quitter l'Abbaye, mais elle ne pouvait plus maintenant se séquestrer comme elle l'avait fait. Presque tous les petits châteaux parsemés au bord du Lot ou dans la 6 plaine contenaient quelques parents de monsieur ou de madame de Lassalle ; et les oncles et les tantes, les cousins ou les cousines ne laissaient guère passer de jours sans qu'un carrosse vînt apporter quelques visiteurs à la vieille A4)baye. Malgré son goût naturel pour la soli-
10 tude, qui s'était aggravé pendant ses chagrins, Catherine avait de l'affection pour ses parents et un certain plaisir à se trouver de nouveau au courant des petites nouvelles du pays. Elle ne pouvait d'ailleurs pas renvoyer les curieux, bienveillants pour la plupart, qui se présentaient
15 pour voir et admirer le petit André : il était convenu, dans les environs, que le petit garçon était le plus bel enfant du département, comme Catherine en avait naguère été proclamée la plus jolie fille.
C'était à la grande joie de Philomèle que Catherine
20 avait dit, un jour qu'elle avait vu arriver un carrosse venu de loin :
— Nous ne pouvons pas laisser repartir mes cousins de Quinsac, sans leur donner à dîner. Antoine, dites à Philomèle qu'elle fasse de son mieux pendant qu'Angèle
25 habille André pour l'apporter au salon.
Philomèle n'avait presque rien dans son garde-manger, tant le ménage était économiquement conduit ; mais elle
avait réussi à improviser un diuer si succulent, avec les maigres ressources de la petite ville, que Catherine riait le soir en se déshabillant :
— Je suis sûre que mes cousins de Quinsac sont partis bien fiers d'être les premiers qui aient dinés à TAbbaye 5 depuis deux ans, dit elle à Angèle ; j'ai seulement peur qu'ils n'aient trouvé le dîner si bon qu'ils ne soient tentés de revenir trop souvent. J'étais toujours dans l'inquiétude ; j'avais peur qu'il n'y eût rien dans les plats, j'aurais dû compter davantage sur les talents de Philomèle et 10 sur le goût qu'elle a pour les exercer.
Les cousins de Quinsac étaient trop bien élevés pour abuser de l'hospitalité de l'Abbaye, mais ils s'étaient vantés d'avoir été très bien reçus par Catherine, et d'autres parents s'étaient dit : " Je ne sais pas pourquoi 15 je n'irais pas aussi demander à dîner à l'Abbaye ; ce n'est pas commode, quand on vient de loin, d'être obligé de repartir de bonne heure pour arriver chez soi avant le dîner. Puisque Catherine a reçu les Quinsac, nous sommes aussi proches qu'eux." 20
Madame de Gaillac n'avait pas fait ce raisonnement pour elle-même : elle était trop délicate pour se soucier de dîner hors de chez elle, et Gaillac n'était pas assez éloigné de Callac pour qu'il lui fiât difficile de rentrer au logis dans la journée ; mais elle trouvait souvent quelque 25 raison pour envoyer Roger chez sa cousine, et le jeune homme, qui avait d'abord obéi simplement aux instructions maternelles, commençait à trouver le chemin de l'Abbaye court et charmant II apparaissait ainsi, deux ou trois fois par semaine, à la porte du petit cabinet de 30 Catherine, et il avait mis la main à' la plupart des tableaux que la jeune femme avait ébauchés depuis quelque temps; sa touche, plus ferme et plus scientifique que le pinceau féminin de Catherine, embellissait fort les productions de madame de Vireleu qui 35
s'étonnait elle-même du plaisir renouvelé qu'elle prenait à ses travaux.
— Je ne sais pas pourquoi je m'amuse tant à peindre maintenant, disait-elle un matin étourdiment en se re-
5 tournant pour contempler André qui se traînait sur le tapis, tandis que son image occupait la place d'honneur sur l'un des chevalets dont le cabinet était encombré.
Madame de Lassalle était assise près de la fenêtre soigneusement voilée pour jeter la lumière sur le petit 10 portrait:
— C'est que tu ne peins pas seule, repartit-elle avec calme, et que Roger partage tes goûts comme nous n'avons jamais su le faire ni les uns ni les autres.
La jeune femme réfléchissait en souriant et en rougis- 15 sant:
— C'est peut-être cela et vous pourriez bien avoir raison, maman, dit-elle, cependant Roger ne fait autre chose que de me gronder, et nous nous disputons souvent : il prétend que je gâte André I
20 — Alors, il vaut mieux que je ne vienne pas ici quand Roger s'y trouvera, — et madame de Lassalle se mit à rire, — car je gâte André bien plus encore que toi, et M. Roger aurait peut-être l'impertinence de me le reprocher aussi ; moi, je te trouve d'une fermeté que j'admire, à
26 l'égard de ce pauvre chéri!
— Vous croyez, maman ? je voudrais bien que ce fiit vrai, — et Catherine quittant ses pinceaux s'asseyait à côté de sa mère, en attirant André sur ses genoux. — Je tiens tant à ce qu'il soit bien élevé et surtout obéissant.
30 On ne sait pas tout ce que c'est pour un petit enfant que d'obéir de suite ^ sa mère! D'abord, il faut que l'idée du devoir se soit déjà un peu développée dans son esprit, et puis qu'il ait appris à faire passer les désirs et la volonté d'un autre avant ses désirs et sa volonté propre,
35 par conséquent à lutter contre son égoïsme ; ce que la
mère est pour lui, c'est Tidée même de Dieu qui se présente ainsi d'abord à sa pensée ; il obéira un jour à la volonté de Dieu, s'il obéit maintenant à la mienne et c'est tout ce que je demande, ajouta la jeune femme en baissant la voix et en couvrant de baisers le petit enfant 5 qu'elle tenait dans ses bras.
Madame de Lassalle n'était pus dépourvue d'esprit naturel, mais elle avait moins réfléchi que sa fille, dont le malheur avait approfondi le caractère; et elle avait élevé Catherine à lui obéir par instinct et sans se 10 demander quelles étaient les raisons sérieuses de ses exigences maternelles. Elle se mit à rire en écoutant Catherine, tout en la regardant avec une admiration qu'elle ne pouvait pas dissimuler.
— Tu as une foule d'idées qui ne me sont jamais 15 venues à l'esprit, dit-elle, en se penchant vers sa fille pour l'embrasser, ou bien est-ce par hasard Roger qui
a fait toutes ces belles réflexions en te reprochant ta faiblesse ?
Catherine était indignée : 20
— Parce que Roger peint mieux que moi, vous voulez qu'il s'entende aussi à élever les enfants ! s'écria-t-elle, il me reproche de gâter André parce que le petit veut toujours toucher à son portrait ou courir par la chambre au moment où il faudrait qu'il restât tranquille ; mais, 25 quand il ne le dérange pas du tout, il avoue que je sais très bien me faire obéir et que je n'ai pas besoin que personne m'apprenne l'importance de la première éducation pour un petit enfant !
Madame de Lassalle riait encore en rentrant chez 30 elle:
— Catherine ne sait pas quel plaisir elle prend aux visites et à la société de son cousin de Gaillac, dit-elle, le soir, à M. de Lassalle ; et il me semble qu'il passe sa vie à l'Abbaye ; sa mère l'y envoie constamment. 35
M. de Lassalle releva la tête de la patience qu'il était occupé à étaler sur la table.
— Trop souvent peut-être, dit-il ; au bout du compte, nous ne savons pas si Catherine est libre !
5 Madame de Lassalle n'entendait pas raison sur ce point qui revenait sans cesse dans ses conversations avec son mari; elle n'admettait pas qu'il fdt possible que deux ans et plus se fussent écoulés depuis que M. de Vireleu était en Russie, sans donner signe de vie s'il 10 était encore de ce monde :
— Je ne sais pas comment il a péri, disait-elle toujours, mais il n'est plus sur la terre, j'en réponds ; quand ce ne serait que par nécessité, il serait revenu ; il aurait demandé de l'argent; comment voulez-vous qu'il ait
15 vécu? Était-il homme à travailler pour gagner son pain, lorsqu'il avait ici une femme, un enfant, une maison et une fortune qui l'attendaient?
M. de Lassalle avouait toujours que la chose était peu probable; mais, au fond de sa pensée, il se disait
20 quelquefois: "Qui sait si ce misérable ne s'est pas remarié là-bas sous quelque autre nom, et pris de quelque passion subite? Il n'y a pas partout des formalités comme en France, et il peut être établi dans quelque coin de la Eussie, sans que nous en
25 sachions rien ; il reparaîtra un jour, quand personne ne l'attendra plus."
Madame de Lassalle avait cependant été frappée de la réflexion de son mari ; et elle pensa : " Je dirai un mot à ma cousine de Gaillac; elle ne voudra pas le
30 malheur de Roger; s'il allait prendre du goût pour Catherine et que Pierre ne fût pas morti"
Madame de Gaillac se garda bien de révéler à sa cousine les projets qu'elle avait effectivement conçus; mais elle dit à son flls, comme celui-ci revenait le lende-
35 main de sa visite ordinaire à l'Abbaye :
— Mon cher enfant, je suis désolée de déranger de nouveau ta vie, mais il faut absolument que tu t'en ailles dans les Landes, pendant quelques jours; l'homme d'affaires m'écrit qu'il est en marché pour les poteaux du télégraphe de la nouvelle ligne de chemin de fer, et 5 il me paraît en train de conclure une très mauvaise combinaison ; je ne puis pas y aller voir, comme tu sais, mais je crois que nous pourrions gagner à cette opération douze ou quinze cents francs de plus qu'il n'en tirera, si nous le laissons faire tout seul. 10
Boger s'était assis sur le bras du canapé de sa mère ; suivant une habitude de son enfance qu'il n'avait jamais perdue, et il caressait doucement les mains amaigries de madame de Gaillac.
— Quel dommage que vous ne puissiez pas partir pour 15 les Landes, ma chère mère, dit-il tendrement, et que vous ne puissiez pas vous occuper de toutes les affaires. Vous vous y entendez tellement mieux que moi I
Madame de Gaillac souriait tristement :
— J'ai bien été obligée de m'en mêler, quand ton père 20 nous a laissés tout seuls, toi et moi, quand tu marchais à peine, dit-elle ; mais je me suis débarrassée de ce fardeau
le plus tôt possible, et je n'aime pas à te voir faire le paresseux. Tu n'as pas pu prendre une carrière comme ton père l'aurait certainement désiré pour toi s'il avait 25 vécu, parce que tu n'as pas voulu me quitter ; au moins faut-il cependant que tu remplisses fidèlement les devoirs de l'existence que tu t'es faite, et l'un de ces devoirs consiste à ne pas laisser gruger ta fortune, soit par les hommes d'affaires, soit par les gens avec lesquels ils 30 ont à traiter.
Roger secouait la tête, il étendait ses jambes devant lui comme s'il était fatigué par une course à cheval plus longue que celle qu'il avait faite pour revenir de Gaillac. 35
— Il me semble qu'il suffirait bien d'écrire ! murmurat-il timidement et à demi-voix.
Madame de Gaillac était une mère tendre, mais passablement impérieuse et exigeante ; et, d'ailleurs, une 6 pointe d'inquiétude aiguisait son goût ordinaire pour la domination :
— Écrire? s'écria-t-elle ; est-ce que tu ne sais pas l'effet que font les lettres à des gens comme Rumeau ? A peine les regardent-ils, et ils les comprennent bien moins en-
10 core ; si tu savais tourner ta missive en patois, peut-être la saisiraient-ils à peu près, mais en français, ils tiennent les ordres pour non avenus et n'en font qu'à leur tête. Non, non ; il n'y a pas autre chose à faire qu'à prendre ta valise, à faire seller Veillantif, et à t'en aller visiter
15 Kumeau et les pins, sans compter les chênes-lièges dont la récolte n'est pas bien productive depuis quelques mois. Roger avait repris les mains de sa mère :
— Et que nous font douze ou quinze cents francs de plus ou de moins? demanda-t-il tout haut, cette fois, et
20 en s'enhardissant contre le désir de madame de Gaillac, plus qu'il ne l'avait peut-être jamais fait. Nous avons plus d'argent qu'il ne nous faut pour vivre, vous et moi, comme nous vivons ; à quoi bon courir après les chances de bénéfice? Que Rumeau vende les pins comme il
25 voudra!
Cette fois, madame de Gaillac regarda son fils dans le blanc des yeux, comme elle avait évité de le faire depuis le début de la conversation. Elle avait bien prévu un peu de résistance de la part de Roger, et elle
30 avait jugé plus prudent de ne pas articuler nettement les raisons du voyage et de l'absence, nécessairement un peu prolongée, qu'elle désirait lui imposer ; mais elle commençait à se rendre compte qu'il ne céderait pas à de simples prétextes, et elle aborda franchement la question.
35 — Dis tout de suite que tu ne te soucies pas de
t'éloîgner de l'Abbaye, dit-elle en se redressant sur son séant.
Roger rougit, mais il ne recula pas.
— Dites tout de suite que vous voulez m'en éloigner, après m'avoir poussé à y aller sans cesse, répondit-il d'un 5 ton calme, mais singulièrement résolu.
Madame de Gaillac reconnut que, pour la première fois de sa vie, une autre influence contrebalançait la sienne et était même sur le point de l'emporter dans l'âme de son fils. Il lui sembla qu'une épée lui traver- 10 sait le cœur, bien qu'elle se dît en même temps que Roger avait raison et qu'elle avait voulu ce qu'elle redoutait maintenant.
Mais toutes ces pensées avaient passé dans son esprit avec la rapidité et la netteté d'un éclair; elle reprit 15 sans avoir paru hésiter un seul instant:
— Tu ne te trompes pas, mon enfant, j'ai désiré toute ma vie que tu eusses du goût pour ta cousine Catherine ; je t'ai encouragé à la voir souvent, quand vous étiez tous deux enfants, et je t'ai encouragé encore, depuis qu'elle 20 semble destinée à un veuvage prématuré ; mais nous ne sommes pas encore assurés qu'elle soit libre ; et j'ai peur que le goût pour elle ne te vienne trop promptement.
Le jeune homme se laissa glisser à terre et cacha sa tête sur les genoux de sa mère: 25
. — Le goût est venu tout de suite . . . , murmura-t-il d'une voix étoufiëe.
Madame de Gaillac passait la main sur les cheveux noirs de son fils, elle pressait l'autre main sur son cœur qui semblait prêt à se briser d'angoisse et d'inquiétude, 30 puis se penchant sur le jeune homme, toujours prosterné devant elle :
— C'est pour cela qu'il faut partir, mon fils, dit-elle, et revoir Catherine très peu, le moins possible, jusqu'à ce que
le temps, peut-être quelque nouvelle assurée, nous laissent 35
le champ libre et la possibilité de chercher à conquérir ce trésor, qui nous a été enlevé par un si malheureux hasard.
Roger ne protestait pas ; il ne répondait pas ; il restait 5 silencieux et comme pénétré de douleur ; sa mère respectait la lutte qu'elle sentait dans son cœur, et elle se tut longtemps, en se contentant d'appuyer quelquefois ses lèvres sur le front incliné. Lorsque Roger se releva enfin, il sembla à madame de Gaillac que des années
10 avaient passé sur la tête de son fils pendant qu'il était agenouillé à ses pieds.
— Vous avez raison comme toujours, ma mère, dit-il d'une voix légèrement émue, en dépit de la fermeté de son accent; je partirai demain même, et je serai très
15 longtemps dans les Landes ; le marché des bois de pin est compliqué. J'expliquerai cela à ma cousine de Lassalle; que Catherine n'attende pas mon retour pour finir le portrait d'André ! ajouta-t-il, comme s'il voulait mettre le sceau à son sacrifice; et madame
20 de Gaillac se souleva sur son canapé avec peine, entourant de ses bras la tête de son fils et répétant dans son cœur ce qu'elle avait déjà pensé tant de fois depuis l'apparition de Pierre de Vireleu dans le pays : " Pourquoi, ce Parisien est-il venu pour nous déranger
25 tous?"
C'était à la veille de son départ pour les Landes que Roger avait essayé de persuader à Catherine de venir à Gaillac, afin de tenir compagnie à sa mère. Il lui semblait que, dans cet éloignement où il allait chercher
30 à la fuir, il ne se sentirait pas aussi complètement et irrévocablement séparé de celle qu'il aimait, en la sachant chez lui, et près de madame de Gaillac. Catherine avait refusé, comme toujours, mais elle était plus triste que de coutume, et elle se demandait tout
35 bas : " Il sera donc bien longtemps absent ?"