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C'ÉTAIT une mesure prudente que le départ conseillé par madame de Gaillac à son fils et auquel le jeune homme avait consenti par vertu et par raison ; mais le résultat de l'absence ne devait pas répondre à l'attente de la mère, du moins pour ce qui regardait son fils; 5 Catherine avait dit à madame de Lassalle qui lui parlait du voyage de Roger :
— Ah ! il ne restera pas bien longtemps ; il déteste les affaires, il les laisse toujours faire à ma tante de Gaillac, et je crois qu'il a raison ; d'abord, elle s'y entend mieux 10 que lui, et puis elle serait bien étonnée, s'il arrivait un jour que Roger fût d'un avis différent du sien.
Mais elle n'avait pas paru s'apercevoir de l'absence du jeune homme; seulement, dans le portrait de son petit garçon, elle avait remplacé le fouet que Roger 15 lui avait mis à la main et qu'elle ne trouvait pas approprié à un enfant aussi jeune, par un mouton en bois que le petit garçon affectionnait tout particulièrement. Ce détail du petit tableau avait été d'avance l'objet de nombreuses discussions ; mais, un jour, Roger 20 avait peint le fouet sans rien dire, avec tant de soin et de perfection que Catherine n'avait pas osé le gratter. Ce fut aux yeux attentifs de madame de Lassalle le seul signe palpable que Catherine eût compris que Roger ne reviendrait pas à l'Abbaye pendant bien des 25 jours. Sans y faire attention et pendant qu'elle travaillait, la jeune femme tournait cependant quelquefois
la tête du côté de la porte, comme si elle s'attendait à voir entrer quelqu'un, et elle semblait parfois écouter ce galop du cheval de Roger qui retentissait si souvent dans la cour de l'Abbaye. C'était tout, elle ne se relâchait 5 pas dans le travail qu'elle avait repris avec tant d'ardeur, elle jouait du piano, elle lisait des vers quelquefois, mais alors elle s'arrêtait comme pour réfléchir ou discuter lea impressions qu'elle éprouvait ; André était seul dans la chambre, où madame de Lassalle tirait régulièrement
10 son aiguille, sans se mêler aux études de sa fille, qu'elle avait toujours respectées sans y apporter personnellement aucun intérêt et Catherine reprenait sa lecture avec un secret sentiment de solitude qu'elle n'éprouvait pas naguère.
15 Mais Roger ! Il était bien plus isolé dans les Landes, campé dans la maison de l'homme d'affaires, que Catherine dans son Abbaye chérie, entourée de tous ceux qu'elle avait aimés depuis son enfance. D'ailleurs, il savait qu'il était seul et il savait pourquoi il était seul.
20 Les ardeurs d'une jeunesse pure avaient saisi son âme, et il avait besoin d'errer pendant de longues heures dans les grands bois de pins, au milieu des chênes-lièges, robustes et rabougris, pour calmer les élans de son cœur qui le reportaient sans cesse vers Gaillac et vers Cathe-
25 rine. Si Pierre avait été là, s'il avait rempli les devoirs qu'il avait acceptés et recherchés, l'amour de Roger pour sa cousine ne se fût jamais éveillé; si l'existence du mari, même absent, eût été un fait assuré, le courage et les bons sentiments de M. de Gaillac l'eussent préservé,
30 sinon de toute envie douloureuse, au moins de toute espérance; mais maintenant! Il était possible que l'absence Alt un mort disparu depuis deux ans déjà de la scène du monde et laissant libre la place qu'il était venu si malencontreusement occuper ! Maintenant que
35 Catherine était peut-être veuve, qu'on pouvait aspirer
à la conquérir, — et Roger n'osait pas se dire à lui-même que cette espérance ne serait peut-être pas déçue, — il se dévorait dans son angoisse tout en se disant que sa mère avait pourtant raison et qu'il fallait attendre, sans rien tenter, sans aggraver le mal déjà fait, sans laisser voir à 5 Catherine la passion qu'elle avait inspirée et qu'elle ne devait pas deviner encore puisque, . . puisqu'on ne savait pas ce qu'était devenu son mari !
Roger avait étonné l'homme d'affaires, d'abord par son apparition dans les Landes où il n'était pas attendu, et 10 puis par la prolongation inaccoutumée de son séjour; il avait semblé prendre tant d'intérêt aux ventes des pins et du liège que Rumeau disait à sa femme :
— Si le jeune monsieur se met à être aussi regardant que Madame, on ne pourra plus rien faire par ici, et je 15 m'en irai en Espagne avec la pelote que nous avons déjà amassée ; au moins elle, elle était toujours sur son canapé, et on pouvait lui dire ce qu'on voulait, sans qu'elle y vînt voir, mais il s'est mis à compter les têtes d'arbres et il vous regarde avec des yeux clairs auxquels il n'y a pas 20 moyen de rien cacher ; je ne sais pas ce qui lui a pris tout d'un coup ; quand il était venu ici, les autres fois, ce n'était que pour chasser, et il ne s'inquiétait seulement pas de savoir s'il y avait des vides dans la plantation ou des incisions aux arbres ! 25
Roger s'était dit : " Ce qu'il y a de mieux à faire dans ce monde pour guérir les blessures profondes, c'est de faire son devoir, et mon devoir, pour le moment, du moins, c'est de regarder aux affaires de ma mère et aux miennes qui me paraissent encore plus compro- 30 mises ici que ma mère ne le soupçonne. Décidément je ne crois pas que Rumeau fasse son devoir, à lui^ envers nous !"
Chaque jour enracinait cette conviction dans l'esprit du jeune homme, beaucoup plus capable naturellement 36
114 SDB LA PENTE.
qu'il ne Be l'était figuré jusqu'alors ; il n'était d'ailleurs pas absolument isolé dans les Landes et à la merci de l'homme d'affaires iufidèle. Plusieurs de ses parents habitaient cette région sauvage et pittoresque, exploitai.t, 5 eux-mêmes, leurs forêts de pins, et en tirant un profit beaucoup plus considérable que celui qui revenait en définitive à madame de Gaillac. Ce fut à eux que s'adressa Roger pour obtenir des reseîgnements sur le prix courant de la résilie, du Hège ou des poteaux, et ce 10 fut avec une satisfaction véritable et un peu d'orgueil de sa pénétration, qu'il apprit que Rumeau était regardé dans le pays comme un malhonnête homme, qui profitait de la mauvaise santé de sa maîtresse et de la jeunesse indolente de son fila pour s'enrichir tout à son aise. Le 15 jeune homme prit une nuit une grande résolution: " Puisque je dois rester éloigné quelque temps, écrîvit-il à sa mère, et que voua avez le courage de rester seule, je crois qu'il vaut mieux que je m'établisse ici pendant plusieurs mois, quitte à venir vous voir de temps à 20 autres, vous, seule ! et que je consacre ce temps d'exil à réparer le mal que ma négligence a laissé faire dans cette partie importante de nos propriétés; j'ai annoncé à M. Eumeau mon intention de reprendre l'administration de nos biens entre mes mains, et il m'a paru en être aussi 25 peu étonné que l'économe infidèle de l'Évangile; il s'attendtùt évidemment à quelque communication de ce genre; mes cousins des environs m'approuveront fort, , et seront ravis de me venir en aide ; je chercherai avec leur concours quelque brave Landais, et nous tirerons un 30 ^r deux fois ce que noua tirons actuellement de Bel-Air. ^ s sapins me paraissent ravis de ne pas subir de noude 1^ ï^r^'^'***^ "^^"^ ='°''^ ' "^ "^^ ^'* *^"^ '* quantité par co?^*^^ ^^'^ »"^^ exagérée que la qualité en était M leur état médiocre. Je vous reviendrai en meil-
l**** lorsque je suis parti, mais je ne suis pas
guéri, Mamma mîa, et je ne le serai peut-être jamais. Qui sait ? je n'ai peut-être pas de raison et pas d'envie de me guérir.
Madame de Gaillac joignit les mains lorsqu'elle eut lu et replié la lettre de son fils ; deux larmes coulaient len- 5 tement de ses yeux qui en avaient tant versé, " Dieu bénisse mon brave enfant!" pensait-elle, et elle resta longtemps absorbée dans ses pensées maternelles, qui devenaient toutes des prières. " J'ai bien fait de l'éloigner, pensait-elle, mais cela suffira-t-il à sa volonté ? est- 10 elle d'accord avec sa raison?"