A LA LONGUE
RoGEB était revenu pour voir sa mère, toute seule, comme il Tavait écrit : mais il n'avait pas annoncé sa visite, peut-être par un secret désir, dont il ne se rendait pas bien compte à lui-même, de se ménager les chances 5 d'une rencontre qu'il était décidé à ne pas rechercher. Le sort le servit mieux qu'il ne pouvait l'espérer dans les rêves de ses moments de faiblesse. Catherine avait dit le matin à Angèle:
— Vous habillerez André de bonne heure, je compte
10 aller voir ma tante de Gaillac. Il y a longtemps qu'elle n'est venue ici, et je crains qu'elle ne soit souffrante dans sa solitude.
André était tout pimpant lorsqu'il s'assit dans la Victoria à côté de sa mère; il ne sortait pas souvent en
15 voiture, et sa joie était sans mélange, car il accompagnait sa mère à lui tout seul ; grand'maman avait coutume de partager très habituellement les courses de madame de Vireleu.
Madame de Gaillac était souffrante en effet, souffrante
20 et triste ; la lettre de Roger avait manqué, ce matin-là, et la mère était inquiète ; sans vouloir le dire, elle redoutait, comme elle avait désiré, la visite de son fils. S'il voyait Catherine à Gaillac dans la familiarité douce de la maison paternelle, tous les efforts qu'il avait si dou-
25 loureusement poursuivis seraient peut-être perdus. Cependant, dans la simple hypothèse d'une arrivée inattendue, comment renvoyer chez elle la jeune femme venue
de si bonne grâce pour égayer Tisolement d'une vieille parente? Comment lui faire entendre ce qu'on ne voulait pas qu'elle comprît et l'amener à deviner que, là où se trouvait Roger, il valait mieux qu'elle ne fit pas !
Les méditations de madame de Gaillac sur ce difficile 5 problème Tabsorbaient si profondément, qu'elle restait silencieuse et morne. Catherine se disait: "Ma tante s'ennuie toute seule dans sa maison ; je ne sais pas quelle idée a eue Roger d'aller s'établir pour si longtemps dans les Landes ; il disait toujours qu'il n'entendait rien aux 10 affaires et qu'il fallait bien se fier un peu aux gens qu'on employait ; il aura probablement trouvé qu'il n'y avait plus moyen de se fier même à Rumeau !"
En voyant la voiture de Catherine entrer dans la cour autour de laquelle était bâtie le château de Gaillac, la 15 maîtresse du lieu s'était promis de parler littérature, politique, ménage, mais de ne pas laisser rouler la conversation sur les faits et gestes de Roger dans les Landes. *' Il ne s'agit pas de la faire penser à lui " se disait la mère, mais Catherine s'écria presqu'en entrant: 20
— Qu'est-ce que Roger fait donc à Bel- Air, ma tante ? il a déjà eu le temps de vendre tous les pins de l'année et de remplir tous les tonneaux de résine !
Madame de Gaillac ne put s'empêcher de sourire :
— Roger s'est aperçu que lorsqu'on ne s'occupe pas de 25 ses affaires, les autres s'en occupent malencontreusement pour vous, repartit-elle ; il a été obligé de renvoyer définitivement Rumeau, presque du soir au matin, et sans lui laisser le temps de faire disparaître les traces de ses malversations, en sorte qu'il est contraint de s'occuper 30 des détails de l'exploitation, en attendant qu'il ait trouvé un homme sûr que lui promettent ses cousins de Pecy.
Elle parlait encore, et Catherine, tout en écoutant, venait d'ôter son chapeau et de s'installer dans un grand fauteuil, son ouvrage à la main ; elle avait déposé à côté 35
de son panier une revue qu'elle apportait à madame de Gaillac, dont les yeux étaient quelquefois fatigués et qui aimait qu'on lui fît la lecture ; le pas d'un cheval retentit au même instant sur le pavé de la cour ; madame de
5 Gaillac pâlit ; Catherine se leva vivement et regardant par la fenêtre:
— C'est Roger, ma tante I s'écria-t-elle, quelle bonne chance j'ai eue de venir aujourd'hui ! Sans cela, je parie que je ne l'aurais pas vu ! Avec toutes les affaires du
10 monde sur les épaules, il n'aurait pas eu le temps de venir à l'Abbaye avant de retourner compter ses pins à Bel-Air !
Catherine continuait à parler gaiement, mais non sans un certain instinct que sa tante ne répondait pas et
15 qu'elle ne paraissait pas aussi ravie qu'elle de la coïncidence des deux visites. " Ma tante a des choses à dire à Roger pour lesquelles elle n'a pas besoin de ma présence ! pensait-elle, je vais causer un moment avec lui, et puis je reprendrai le chemin de l'Abbaye, nous n'y trou-
20 verons probablement pas de quoi dîner, baby et moi, puisque j'avais dit que je ne comptais revenir qu'à la fraîcheur du soir, mais il ne nous faut pas grand'chose, et je ne voudrais déranger personne ici!" La fierté naturelle de Catherine se réveillait en face de l'étrange
25 silence de madame de Gaillac.
Celle-ci n'avait pas quitté son fauteuil, elle n'avait pas fait un pas au-devant de son fils, lorsque le jeune homme entra dans la chambre, botté et éperonné comme un cavalier qui vient de parcourir vingt lieues d'une seule
30 traite ; il s'arrêta sur le seuil, car André avait couru à lui et s'était jeté dans ses bras avec un cri de joie, et, derrière André, il avait vu sa mère.
Catherine s'était levée, elle, et elle tendait la main à son cousin avec une satisfaction aussi évidente que celle
35 d'André.
— Ah ! vous voilà enfin, s'écria-t-elle ; je disais précisément à ma tante que je ne comprenais pas ce que vous pouviez faire à Bel-Air. Avez-vous fini de balayer les restes des Eumeaux ?
Roger avait à peine serré la main qui lui était ofierte ; 5 il avait à peine relevé les yeux sur Catherine et ses pas rapides l'avaient amené aux pieds de sa mère:
— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue ? murmurait celle-ci.
Mais déjà Roger reprenait son sang-froid, et ses yeux 10 commençaient à étinceler. Ce qu'il avait rêvé sans vouloir le désirer s'était précisément accompli: il trouvait Catherine assise à côté de sa mère, sans chapeau, en fille de la maison, et elle tenait son ouvrage à la main, ainsi qu'il l'avait vue cent fois dans ses vagues espérances 15 d'avenir. Il se retourna vers elle :
— Je n'ai encore balayé que la racine des Rumeaux, dit-il en riant, le père, la mère et les quatre enfants ; mais je crois que je retrouverai longtemps des rejetons de ce même tronc, et que nous ne sommes pas au bout de 20 ce genre de recrues dans nos bois de pins, où il n'y en a pas d'autres, comme vous savez. Je découvre chaque jour de nouvelles preuves de son infidélité.
— Alors vous n'êtes pas près de revenir, mon cousin ? — Et comme Roger hochait tristement la tête, elle 25 ajouta très bas: — Votre mère a cependant bien besoin de vous ; elle n'est pas assez forte pour rester toute seule
si longtemps.
Une question errait sur les lèvres du jeune homme, et sembla lui échapper malgré lui ; il se pencha sur la main 30 de Catherine et murmura à demi-voix :
— Ma mère est-elle seule à s'apercevoir de mon absence ?
— Mais Catherine riait tout haut.
— Non, certes, mon cousin, dit-elle, quitte à dévelop- 35
per en vous cette fatuité que je vois poindre pour la première fois, je vous dirai que mon père et maman disent de temps en temps : ** Koger est bien longtemps dans les Landes," mon père surtout s'ennuie apparemment de ne 6 pas vous voir arriver tous les jours à Lassalle ou à l'Abbaye ; André demande quelquefois son bon ami Roger, et moi, j'ai profité de votre absence pour ôter le fouet de la main de mon petit garçon dans son portrait afin de mettre le petit mouton à la place, mais maintenant que
10 cet acte de rébellion est accompli, je ne serai pas fâchée de retrouver votre concours pour mes travaux qui n'avancent pas si vite ni si bien que cet été, ajouta-t-elle en souriant.
Roger s'était assis à côté d'elle ; il ne regardait pas sa
15 mère ; il ne voulait pas la regarder ; il se sentait ressaisi par l'irrésistible séduction qu'il avait voulu fuir par sa longue retraite dans un coin sauvage, et il se rendait compte en même temps que la solitude à laquelle il s'était condamné avait été partout peuplée par l'image de Cathe-
20 rine et qu'il s'était en vain éloigné d'elle. Sa voix chérie retentiiisait à ses oreilles non moins nettement, lorsqu'il se promenait tout seul dans les grands bois de pins, que lorsqu'il l'entendait véritablement dans le salon de sa mère ou ^ous le toit de l'Abbaye, et il ne répondait pas
25 aux paroles gaies et légères de sa cousine, parce qu'il avait toutes les peines du monde à retenir le flot de tendresse qui montait de son cœur ; il avait pris André sur ses genoux et il le caressait avec une passion qui étonnait et troublait le petit garçon. Catherine se leva,
30 s'approchant de la cheminée.
— Puis-je sonner, ma tante? demanda-t-elle.
Madame de Gaillac était restée silencieuse, regardant son fils avec un grand serrement de cœur ; elle se rendait compte de la futilité de ses efibrts, comme un homme qui
35 étend la main pour retenir les eaux prêtes à jaillir d'une
digue rompue voit à chaque instant la fente s'élargir sous ses doigts ; elle fit un effort pour répondre à sa nièce qui venait de répéter sa question.
— Certainement, mon enfant : qu'est-ce que tu veux?
— Je veux mes chevaux, et Catherine tournait tour à 5 tour les yeux vers sa tante et vers Roger. Je suis sûre que vous avez un tas de choses à vous dire, des comptes à régler, des conseils à donner et à recevoir, et, comme je ne puis vous être bonne à rien, je reviendrai un de ces jours, quand vous serez toute seule, ma tante, et que ma 10 visite aura tout son prix.
Madame de Gaillac ne protesta pas, et Catherine comprit qu'elle avait bien deviné son secret désir, mais Roger avait fait un pas vers elle :
— Vous ne pouvez pas me donner quelques instants à 15 moi, qui ne serai plus là demain ? demanda-t-il avec un ton suppliant, sous lequel sa mère sentit la résolution de satisfaire le besoin de son cœur au mépris des combats à venir comme des sages résolutions passées.
Catherine répondit en riant : 20
— Non, je n'étais pas venue pour vous voir, mais pour voir ma tante ; vous êtes arrivé comme la foudre et je m'en vais, pour laisser ma tante jouir de vous ; mes instants ne sont pas rares, vous les viendrez chercher à l'Abbaye lorsque vous serez de retour, ajouta-t-elle avec 25 le sentiment d'un mécontentement contradictoire de la mère et du fils.
Elle avait pris André dans ses bras en parlant ainsi, bien que l'enfant s'accrochât au cou de Roger, en répétant : 30
— Je ne veux pas m'en aller, je veux rester avec mon bon ami !
Mais Catherine savait se faire obéir, malgré les mauvais propos de Roger sur ses procédés d'éducation, et elle imposa bientôt silence aux lamentations du petit garçon. 35
En se penchant vers sa tante pour l'embrasser, elle fut étonnée de sentir la joue de madame de Gaillac toute glacée. L'effort de contrainte et de désappointement avait été au-dessus des forces usées de la mère ; et elle 5 ne résistait qu'avec peine à une grande envie de fondre en larmes.
— Prenez garde, Roger, — et Catherine repoussait de la main son cousin qui s'apprêtait à l'accompagner jusqu'à sa voiture, — ma tante est malade. ... Je n'ai pas
10 besoin de vous pour trouver mon chemin ; allez voir ce qu'il faut à votre mère, vous lui avez tourné le sang en arrivant ainsi sans la prévenir ; il ne faut pas faire peur aux gens même pour leur donner une surprise de joie ; elle n'est pas de force à cela.
15 Roger était rentré au salon comme la jeune femme eu sortait ; il s'avança vers sa mère, sans hésiter et comme résolu à ne lui pas laisser ignorer un seul instant ce qui venait de se passer dans son âme.
— C'est inutile, ma mère, dit-il : j'aime Catherine à en 20 mourir et l'absence ne me guérira pas !
Madame de Gaillac releva lentement ses paupières alourdies :
— Je le sais, mon pauvre enfant, dit-elle simplement, —et elle ajouta : — Que Dieu ait pitié de toi ! et qu'il
25 t'ouvre le chemin vers le bonheur ou qu'il te donne la force de supporter la douleur!
LES BETOURS.
Les mois s'étaient écoulés depuis le retour des Landes de Roger de Gaillac, et les habitudes de travail commun et de vie commune pour les deux cousins s'étaient reprises sans que personne ^cherchât désormais à les interrompre : Roger venait sans cesse à l'Abbaye ; il passait de longues 5 heures dans le cabinet de Catherine, et toutes les commères du pays commençaient à se demander à quel moment le mariage serait annoncé. Mais Roger n'avait jamais admis la conversation sur ce chapitre, et madame de Lassalle secouait la tête lorsqu'on faisait devant elle 10 quelque allusion à cette intimité significative. Personne n'eût osé en parler à madame de Gaillac qui avait su se faire craindre de tous les bavards. M. de Lassalle seul disait parfois :
— Je ne sais pas ce que ma fille attend : voilà plus de 15 quatre ans qu'elle n'a eu des nouvelles de son mari, et toutes les enquêtes que nous avons faites sont restées sans résultat. J'ai cessé de croire qu'il soit encore vivant.
Madame de Gaillac avait cherché, elle aussi, à s'assurer du sort de Pierre de Vireleu. Elle avait conservé, au 20 miuistère des affaires étrangères, un vieil ami, autrefois très épris d'elle, et qui avait su faire son chemin dans la diplomatie de l'Europe. Personne n'était plus en mesure de faire poursuivre l'enquête dans les pays du Nord où " le mari égaré," comme on l'appelait à Callac et dans 25 les environs, pouvait être venu échouer. Il avait mis eu mouvement tout le réseau de la police secrète, mais sans
plus de résultat qu'en Russie à la simple requête de M. de Lassalle ; personne n'avait ouï parler de M. de Vireleu.
— Quand croyez-vous que je pourrai enfin parler, ma 5 mère? demanda Roger à la vicomtesse lorsqu'elle lui
communiqua la lettre de son ami, le diplomate. Madame de Gaillac secoua la tête :
— As-tu la moindre raison de croire que Catherine te laissera seulement achever ta phrase? demanda-t-elle.
10 Depuis le départ de son mari, ou, pour mieux dire, depuis la naissance de son enfant, elle m'a toujours fait l'impression d'une personne qui a enterré son cœur et qui ne voudrait à aucun prix rouvrir le tombeau!
— Étes-vous bien sûre que ce fit son cœur qu'elle eût 15 donné à son mari? demanda Eoger qui semblait sus-
.pendu aux lèvres de sa mère, comme s'il attendait une sentence de vie, ou de mort.
— Je ne sais pas bien, — et madame de Gaillac hésitait : — Je vois ce que tu penses, tu crois que son imagina-
20 tion seule avait été atteinte et que ce sont ses rêves de jeune fille qu'elle a perdus. Peut-être ! c'est ta meilleure chance ; mais alors laisse-lui le temps de s'en apercevoir elle-même. Te rends-tu compte de sa conviction, à elle, sur la disparition de son mari ?
25 Roger rougit violemment :
— C'est bien là ce qui me tourmente, s'écrîa-t-il ; elle ne parle jamais de lui, c'est tout simple ; mais je ne puis pas arriver à me persuader, comme je donnerais ma vie pour le faire, que tout ce que son père lui a dit des re-
30 cherches faites en Russie, le laps de temps qui s'est écoulé depuis qu'elle est seule, le cruel silence maintenu si longtemps, l'aient encore convaincue que la chose est claire et qu'il a succombé obscurément, sans avoir le temps de dire un mot ou de faire un signe, dans quelque
35 contrée lointaine et inconnue. Je n'oserai pas lui parler
de la lettre que vous avez reçue, mamao, car elle serait capable de trouver très mauvais que nous eussions porté la main sur le linceul dont sa vie est enveloppée I J'en suis venu à avoir peur de Catherine, ma mère ; si vous saviez comme elle est fière et réservée ; c'est une neige 6 immaculée à laquelle je n'ose pas toucher.
Madame de Gaillac souriait :
— Kaison de plus pour laisser à la neige le temps de se fondre ! dit-elle, — et Roger soupira sans rien dire.
Il sentait lui-môme que le temps n'était pas encore 10 venu de parler.
Catherine était debout devant son chevalet, elle peignait une touffe de digitales; les jours en s'écoulant avaient ramené le commencement de l'automne; cinq ans s'étaient passés depuis que M. de Vireleu avait 16 quitté l'Abbaye et sa femme pour un voyage de pure fantaisie, qui devait durer quelques mois tout au plus, et il n'était pas revenu ; depuis plus de quatre ans, toute la petite vie de son fils, il n'avait pas donné un signe d'existence. Sans savoir pourquoi, Catherine pensait à lui 20 ce jour-là tout en peignant; Roger était assis à côté d'elle, suivant des yeux le pinceau agile qui retraçait les jolies fleurs groupées artistiquement dans un grand vase ; il donnait de temps en temps des conseils utiles, tout en caressant André pelotonné sur ses genoux ; bien 25 des journées s'étaient paisiblement écoulées, et Roger seul sentait son sang bouillir dans ses veines, de tendresse et de désir inquiet. Catherine savait seulement qu'elle était heureuse, elle n'en demandait pas davantage et ne cherchait pas à deviner comment les douleurs et les 30 inquiétudes du passé avaient été guéries par le présent ; mais, ce matin-là tout en peignant, elle se disait négligemment: "Si Pierre revenait cependant, il ne serait pas content de me voir occupée à peindre des digitales, je ne sais pas pourquoi il détestait cette fleur-là ; et il n'aime- 35
rait peut-être pas non plus, que Roger me donnât des leçons ; il n'avait pas de goût pour Roger, pas plus que Roger n'en avait pour lui ; j'en suis sûre, sans qu'il m'en ait jamais rien dit ; mais en revanche, André aime bien 5 Roger qui le lui rend !
Un pas se faisait entendre sous les voûtes du cloître, et, sans savoir pourquoi, Catherine écoutait ce pas, qui réveillait dans sa mémoire certains souvenirs déjà lointains; la démarche du nouveau venu semblait d'abord
10 hésitante et embarrassée ; puis, tout à coup, les pas se précipitèrent, on monta rapidement l'escalier, et, au moment où Catherine, pâle et involontairement agitée ouvrait la porte de son cabinet, un pinceau dans la main droite et un appui-main dans la gauche, elle tressaillit
16 et fit instinctivement un pas en arrière ; Pierre de Vireleu était debout devant elle sur le palier de Tescalier.
Catherine n'avait pas poussé un cri, elle n'avait pas proféré une parole. Pierre ne parlait pas plus qu'elle, mais il étendait la main pour saisir celle de sa femme.
20 Catherine s'appuya une seconde contre la muraille ; puis, par un efibrt suprême, elle refit en avant le pas qu'elle avait d'abord fait en arrière par un mouvement irrésistible, et prenant la main de son mari :
— Soyez le bienvenu sous le toit que vous avez quitté
25 depuis si longtemps, Pierre ! dit-elle.
Et cependant, elle venait de découvrir à la fois deux choses dont elle ne se doutait pas. Depuis quelques mois, la conviction que son mari ne reviendrait pas avait commencé à pénétrer dans son âme et, en même temps,
30 dans la même mesure, une autre pensée y avait surgi : Catherine s'apercevait qu'elle aimait son cousin Roger de Gaillac comme elle n'avait jamais aimé Pierre.
Elle découvrait ce sentiment et le bonheur qu'il aurait pu lui donner à l'éclair d'un retour qui le méta-
35 morphosait en un grand malheur ; elle eut le temps de
se dire : " Dieu soît loué qui m'a gardée jusqu'ici ; qu'il me garde encore, je ferai mon devoir !"
Mais, au même moment et par une seconde intuition aussi rapide que la première, elle comprit en se .retournant ce qu'elle avait à peine entrevu jusqu'alors : l'amitié 5 de son cousin Eoger n'était pas ce sentiment paisible et doux qui pouvait remplir de joie leur vie à tous deux sans la pénétrer de cette passion qu'elle avait quelquefois rêvée en secret ; ce n'était paa une sorte de préférence fraternelle chez des gens élevés ensemble. Roger IQ était là, derrière elle, et il regardait Pierre avec des yeux remplis d'une colère et d'une douleur inexprimables. Toujours sans bouger, la jeune femme lança à son cousin un regard suppliant dans sa simplicité, sévère dans son expression de reproche, et Roger se détourna ; Catherine 15 étendit le bras et mit la main sur l'épaule d'André stupéfait:
— Voici votre fils, Pierre, dit-elle, il a quatre ans et demi, et vous ne le connaissez pas.
M. de Vireleu n'avait encore rien dit, mais il ne quit- 20 tait pas Roger du regard ; les paroles de sa femme lui firent baisser les yeux avec un retour de remords et de regret II avait eu de la peine à se décider à franchir le seuil de la cour de l'Abbaye. La porte était ouverte par hasard, parce que les chevaux venaient de sortir 25 avec Christophe pour aller chercher madame de Lassalle dont le cocher était malade ; il avait alors repris le chemin du cloître, ce chemin qu'il connaissait si bien ; il avait monté l'escalier en se demandant comment Catherine l'accueillerait et en se félicitant de ne rencontrer per- 30 sonne dans les corridors ; mais à peine avait-il ouvert la porte du cabinet de sa femme, qui n'avait point changé pendant sa longue absence, qu'il avait eu lui aussi une révélation ; pour la première fois, pendant cette longue absence qu'il ne comptait pas expliquer dans tous ses 35
détails, il avait compris à quel danger son silence avait exposé sa jeune femme ; elle aurait pu se remarier, le croyant mort et ayant pour cela toutes les raisons possibles. " Il était temps !" pensa-t-il, et, au même moment, 5 il se dit : " J'aurais, au foud, mieux fait de rester la-bas ! Je ne le pouvais pas !"
Le sort en était jeté et Catherine n'était pas mariée, ses paroles mêmes en faisaient foi; franche et loyale comme elle avait toujours été, elle n'aurait pas dit:
10 " Soyez le bienvenu, Pierre !" si la place avait été prise.
Cependant les deux hommes échangeaient des regards
si hostiles que madame de Vireleu sentit la nécessité
d'intervenir à tout prix:
— Bonsoir, Roger, dit-elle en se tournant vers son
15 cousin d'un air résolu et impérieux qui contrastait avec la simplicité des paroles, vous direz à ma tante de Gaillac que je ne suis plus seule à l'Abbaye et que je n'ai plus besoin qu'on vienne me tenir compagnie : M. de Vireleu est revenu.
20 Roger s'inclina, toujours sans parler; et il sortit, le cœur plein de la mortelle tristesse d'un homme qui voit tout à coup sombrer devant ses yeux le vaisseau qui portait toutes ses espérances terrestres. Une pensée cependant dominait toutes les autres: "Catherine!
25 Que sera pour elle ce retour?"