QUESTIONS SANS RÉPONSE
Tout le pays s'empressait à l'Abbaye depuis trois semaines: chacun voulait voir M. de Vîreleu et s'enquérir de ses aventures comme des raisons de son absence, et chacun s'en retournait désappointé et curieux ; M. de Vireleu avait été malade longtemps ; il avait été 5 mêlé à des complications politiques en Russie ; il avait été en prison ; il avait été déporté en Sibérie, on l'avait condamné à subir des supplices affreux ; il s'était échappé à grand' peine de sa captivité, et il était revenu sous divers déguisements en France pour retrouver enfin sa 10 femme et sa maison ; tels étaient les bruits qui couraient le département sans autre fondement que 1^ suppositions des visiteurs et leur désir de paraître mieux instruits que leurs voisins ; personne ne savait la vérité sur l'absence de Pierre, pas même M. et madame de Lassalle ; à toutes 15 les questions de sa belle-mère, aux demandes plus péremptoires de M. de Lassalle, leur gendre répondait légèrement qu'il avait bien des fois écrit plus tard et plus récemment que ne comportaient les dates des lettres arrivées à l'Abbaye ; il s'était attardé dans un voyage 20 de découvertes avec quelques amis russes, il avait visité les montagnes du nord de l'Asie, les mines de Sibérie ; on n'avait pas la poste et le télégraphe sous la main, il avait subi beaucoup de fatigues, il n'aimait pas à se rappeler ce temps-là et demandait en grâce qu'on ne lui 25 en parlât pas. Certainement il avait acheté les chevaux de Catherine, c'était en allant à leur recherche qu'il
s'était engagé dans ce voyage qui avait eu de si désastreuses conséquences; mais il avait été obligé de les revendre pour avoir assez d'argent pour revenir ; il ne savait de quel côté se retourner dans les pays lointains 5 où il se trouvait ; il n'avait pas osé compter sur la poste pour faire venir de l'argent et puis il craignait que Catherine ne lui en voulût.
Tant de réponses incohérentes et souvent contradictoires avaient convaincu Catherine et ses parents que 10 le secret de l'absence de Pierre restait inconnu ; la jeune femme avait dit à sa mère:
— Je vous en supplie, maman, ne demandez plus à mon mari ce qu'il a fait pendant ce long espace de temps où nous l'avons cru mort. . . il ne veut évidem-
15 ment pas le dire, et je souffre de lui voir chercher tant de subterfuges, pour cacher son secret!
M. de Lassalle dit, lorsque sa femme lui raconta les instances de sa fille:
— Moi, j'appelle cela des mensonges, tout bonne- 20 ment ; mais Catherine a raison. Ce malheureux a déjà
assez de choses sur la conscience, sans le mettre dans la nécessité d'accumuler les histoires ; je me demande parfois s'il n'a pas été fou et enfermé ; laissons courir dans le pays tous les romans qu'on pourra imaginer, et taisons-
25 nous tout simplement ; on cessera bientôt de nous interroger, si on voit que nous ne voulons pas ou que nous ne pouvons pas répondre.
Catherine ne demandait rien pour son compte; elle n'avait rien demandé ; dès le premier moment, elle avait
30 senti entre son mari et elle ce mur d'un secret que la confiance seule peut franchir, mais que la curiosité ne doit pas chercher à escalader, et elle s'était dit : " J'attendrai, le jour viendra peut-être où Pierre me dira tout; il ne se fiait pas pleinement à moi, avant de
85 partir; il ne savait pas, quand il avait eu besoin de
SUR LA PENTE. i:]l
plus d'argent, que je ne pouvais lui en donner; il avait pris mes diamants sans m'en parler ; il n'a pas appris à mieux me connaître pendant ces longues années de notre séparation, cela est tout naturel ; je le soignerai de mon mieux, car, — ou je me trompe bien, — ^il est enfin revenu 5 parce qu'il se sentait malade et hors d'état de continuer la vie, quelle qu'elle soit, qui lui plaisait assez pour le retenir cinq ans loin de moi."
Elle se disait cela, la pauvre Catherine, et elle le pensait, sincèrement ; mais, au fond de son âme, elle restait 10 aussi offensée qu'humiliée et douloureusement atteinte; elle n'avait pas revu, elle n'avait pas voulu revoir Roger. Quand madame de Gaillac était sortie d'une retraite chaque jour plus étroite pour féliciter son cousin de Lassalle du retour de son gendre, Roger n'avait pas accom- 15 pagné sa mère ; il avait repris le chemin de sa solitude des Landes, et là, au milieu des bois de pins, il se jetait à terre dans son désespoir muet, criant à Dieu seul dans son angoisse, et incapable de sentir comme Catherine à quel abîme de misère il avait échappé et de quel miséri- 20 corde de Dieu il avait été l'objet ; il ne savait qu'une chose : il s'était cru sur le point de conquérir Catherine, et, au moment même qui devait couronner sa longue patience et son espoir suprême, il avait vu la coupe de son bonheur arrachée à ses mains ; il avait perdu celle 25 qu'il aimait, et le devoir le plus sévère en même temps que le plus simple se dressait pour tous deux au travers de la route de la félicité.
Parfois le jeune homme se disait : " Elle est plus à plaindre que moi, car je suis libre au moins, tandis qu'elle 30 est obligée de vivre auprès de ce malheureux, de le soigner, de le supporter!" Et puis l'égoïste pensée lui revenait de son amour à lui, si grand, si constant, en comparaison de l'étincelle à peine allumée dans le cœur de Catherine, depuis si peu de temps, pensait-il, et il en 35
revenait à se lamenter sur son propre sort, à maudire le retour de M. de Vireleu, à en appeler de la justice divine, qui récompensait le coupable et punissait l'innocent ! Catherine n'avait parlé à personne du jour qui s'était 5 tout à coup fait dans son cœur avec l'apparition de sou mari sur le seuil de son cabinet, et Roger ne savait pas comment elle avait, elle aussi, senti sombrer l'espérance d'un bonheur qu'elle n'avait pas su rêver dans sa première jeunesse, lorsqu'elle avait cru aimer Pierre de 10 Vireleu.