‹ Sur la penteChapitre 20 sur 93 · COURAGE · texte numérisé non relu

COURAGE

Catherine avait bien jugé, et Pierre était malade ; elle ne se trompait pas non plus dans une autre conviction qu'il lui inspirait tous les jours davantage. Il était changé. Sans doute, l'égoïsme, si longtemps nourri par une vie oisive et sans affection sérieuse, restait encore le 5 maître dans le cœur de M. de Yireleu, et les habitudes de véracité ne s'étaient pas développées dans la société quelconque qui l'avait entouré pendant l'éclipsé de son existence française, mais il avait cependant subi une influence qui avait eu, sous certains rapports, de bons 10 effets sur lui ; il était moins efféminé, moins attaché aux petits agréments de la vie, et Catherine croyait quelquefois constater une certaine tendresse de cœur qu'il ne possédait pas naguère. Sans cesse en garde avec sa femme qu'il regardait comme une puissance rivale sans être tou- 15 jours amicale, il témoignait à André une affection qui touchait d'autant plus la mère, qu'elle reconnaissait, avec un étonnement constant, que son mari semblait comprendre singulièrement bien les goûts et les habitudes d'un petit enfant. Il semblait même parfois que M. de 20 Vireleu eût pris l'habitude des soins personnels ordinairement confiés aux femmes ; il lavait les mains et la figure de son fils aussi soigneusement qu'aurait pu le faire Angèle, et, une fois que le petit garçon était tombé et s'était fait une bosse à la tête qui l'effrayait encore plus 25 qu'elle ne le faisait souffrir, Catherine trouva son mari accouru aux cris lamentables d'André qu'il avait pris sur

ses genoux pour le consoler doucement, en chantant, d'une voix qui laissait fort à désirer comme justesse, une petite chanson, dans une langue inconnue, dont Tair sauvage et mélancolique frappa singulièrement la jeune 6 femme. Où Pierre avait-il appris à soigner les enfants ? D'où lui venaient ces chants bizarres empreints d'une harmonie aussi triste que pénétrante? Madame de Vireleu gardait pour elle toutes ces découvertes et n'en parlait pas même à sa mère. Elle avait seulement dit

10 à madame de Lassalle :

— Pierre est très bon pour André.

A plus forte raison, Catherine ne parlait à personne des découvertes qu'elle faisait tous les jours dans son propre cœur. Si Roger de Gaillac avait pu lire un seul

15 instant dans les pensées secrètes de celle qu'il aimait, il aurait senti sa peine s'alléger de moitié ; il aurait appris ce qu'il ne pouvait pas croire, c'est que l'affection de la jeune femme, longtemps fraternelle et iuconscieate, était devenue un amour aussi fervent que le sien, et que

20 Catherine souffrait autant que lui, bien qu'avec plus de courage et une résolution plus ferme de triompher à tout prix d'un sentiment qui était involontairement devenu coupable. Il aurait vu Catherine, prosternée sur son prie-Dieu, qu'elle quittait parfois, dans son

25 angoisse, pour se laisser bientôt retomber à genoux après avoir erré dans la chambre pendant quelques instants; il aurait saisi les prières ardentes qui s'échappaient de son cœur blessé pour demander à Dieu la force de ne plus aimer celui qu'elle ne devait jamais appeler d'un

30 nom plus cher, et en même temps de pardonner, de supporter, d'aimer celui auquel appartenaient ses serments, quels que fussent les torts qu'il pouvait avoir envers elle, et qu'elle devinait sans en savoir toute l'étendue. Mais Roger ignorait ce qui aurait pu le consoler ; madame de

35 Gaillac n'avait vu sa nièce qu'à de très rares iùtervalles.

et la jeune femme avait veillé plus que jamais sur ses regards comme sur ses paroles à Tégard de la mère de Koger. Cependant madame de Gaillac s'était dit : " Si Catherine n'avait pas un peu de goût pour mon pauvre Roger, elle ne serait pas si froide et si raide avec moi ; 6 elle m'en veut de l'avoir exposée à la tentation ; mais comment pouvais-je savoir que c'était une tentation?"

M. de Lassalle avait renoncé à ses courses presque journalières à l'Abbaye ; il ne se sentait pas assez assuré de son sang-froid et de sa patience pour revoir souvent sa 10 fille acceptant, avec une résignation muette, la chaîne qu'il avait cru rompue à jamais ; il lui semblait toujours qu'il allait laisser échapper quelques questions, quelques remarques qui blesseraient Catherine et offenseraient son mari. C'était donc sur madame de Lassalle, revenant 15 de la ville, qu'il déversait d'ordinaire l'amertume de son désappointement et de son humeur. La mère avait courageusement pris sa part du lourd fardeau tombé tout à coup sur les épaules de Catherine. Elle ne demandait rien, elle ne semblait rien observer; mais, 20 chaque jour, au moment où la jeune femme venait de rentrer après sa promenade matinale en compagnie d'André, et que le moment venait où Catherine avait coutume de faire la lecture à son mari dont la vue s'était singulièrement afiaiblie depuis quelque temps, madame 25 de Lassalle arrivait, son tricot à la main, et elle écoutait le journal ou la Revue. Les goûts de M. de Vireleu ne s'étaient pas modifiés autant que son caractère; il n'aimait pas les livres sérieux plus qu'il ne les goûtait naguère, et Catherine avait souvent bien de la peine, vu 30 les médiocres ressources de la librairie de Callac, à se procurer les romans qui pouvaient intéresser son mari, sans froisser outre mesure le goût délicat et le sentiment des convenances dont elle ne pouvait se débarrasser.

Il fallait avouer, d'ailleurs, que, sous certains rapports, 35

les perceptions de M. de Vireleu n'étaient pas devenues plus fines, bien au contraire ; ses habitudes personnelles, naguère si raffinées que Catherine riait parfois de la quantité de parfums et d'essences nécessaires à la toilette 5 de son mari, avaient subi d'étranges modifications ; les flacons qu'elle s'était hâtée de se procurer dès que Pierre avait reparu à l'Abbaye restaient fermés, leur bouchon n'était pas même enlevé ; l'eau fraîche restait dans les pots et les brocs ; et à peine semblait-il qu'elle diminuât,

10 chaque jour, au lieu de former le matin et le soir un bain parfumé. Quelques odeurs fortes et astringentes, très désagréables à la jeune femme, avaient seules faveur auprès de M. de Vireleu qui se les était procurées luimême et à grand'peine ; Catherine se disait parfois lors-

15 qu'il s'approchait d'elle qu'elle aimait mieux le Jockey- Club d'autrefois.

Une seule question était venue tant de fois sur les lèvres de Catherine qu'elle avait fini par la laisser échapper en dépit de sa résolution de n'en poser aucune.

20 Qu'était devenu Manuel ? Était-il retourné en Espagne? Était-il resté en Russie ? Etait-il mort ou vivant ?

Lorsque cette unique demande échappa aux lèvres de la jeune femme, le visage de Pierre de Vireleu s'assombrit d'une façon étrange; il semblait qu'une ombre se

25 dressait devant lui, menaçante et sinistre. " Manuel est

mort !" dit-il brièvement et sans autre détail. Catherine

n'insista pas ; mais son mari reprit en détournant la vue:

— Ne me parlez jamais de lui, je vous en supplie !

Catherine se promit une fois de plus de ne jamais faire

30 allusion à ces années d'absence sur lesquelles il plaisait à son mari de jeter un voile si épais et qui avaient laissé sur lui une trace si profonde que sa femme se demandait souvent si c'était bien le même homme qui l'avait quittée plus de six ans auparavant.

35 Car les mois s'écoulaient dans cette situation bizarre

et silencieusement tragique, comme ils s'étaient écoulés pendant les douces années où Roger de Gaillac nourrissait dans son âme un espoir enchanteur qu'il avait fini par faire partager à Catherine, sans qu'elle s'en rendit alors compte. André grandissait, et il avait conçu pour 6 son père une affection touchante, mêlée d'une certaine compassion qui étonnait souvent madame de Vireleu. Pierre avait-il raconté à ses oreilles enfantines des secrets qu'il cachait à tout autre, ou était-ce par instinct que l'enfant sentait M. de Vireleu accablé sous le poids d'une 10 tristesse, sans doute mélangée de remords? Catherine ne le comprenait pas bien, et elle était sans cesse partagée entre la joie pure et désintéressée de voir l'enfant apporter à son mari une satisfaction qu'elle se savait incapable de lui procurer et la crainte instinctive du mal que la 15 petite âme délicate et pure pouvait subir dans son contact journalier et intime avec un homme souillé par la vie d'une corruption profonde. Bien des fois Catherine avait été obligée de se répéter : " Ce que Dieu garde est bien gardé ; puisque Dieu a donné à André cette puis- 20 sance sur le cœur de son père, peut-être veut-il se servir de l'enfant pour ramener à lui le pécheur repentant ?"

Elle souffrait cependant cruellement, la pauvre Catherine, si elle souffrait en silence et avec un courage qui ne faiblissait pas. On avait commencé dans le pays par 25 l'observer curieusement, toutes les fois qu'on pouvait la rencontrer en compagnie de M. de Vireleu ; et quelque commère plus méchante que les autres ne manquait guère de trouver alors l'occasion de glisser dans la conversation le nom de Roger de Gaillac, avec l'espoir de 30 voir rougir celle que tout le monde lui destinait naguère. Mais Catherine pâlissait au lieu de rougir, et elle avait coutume de répondre avec tant de calme, une froideur si évideiite, que les plus malicieuses parmi ses connaissances commençaient à renoncer à cette espérance sans 35

résultat. " Décidément, madame de Vireléu est un vrai glaçon," disait-on, dans plus d'un château voisin ; ** elle n'a évidemment jamais aimé ce pauvre Roger, qui n'a pas pu supporter de la revoir et qui s'est réfugié au fond

5 des Landes plutôt que de rencontrer M. de Vireleu depuis son retour. Voyez aussi comme elle tient à distance ce malheureux mari qui n'y voit presque plus clair et qu'elle ne laisse pas approcher d'elle, j'en réponds, ffitce pour lui toucher la main ou le front."

10 C'était l'effort de Catherine et le but de ses prières les plus ferventes que de parvenir à vaincre la répulsion instinctive que lui inspirait la présence de M. de Vireleu. Les commères des environs ne savaient pas de quels soins constants elle entourait ses pas chaque jour plus chance-

15 lants; on ignorait comment tous les goûts d'autrefois étaient consultés et minutieusement suivis dans les arrangements de la maison ou dans le service de la table, même au mépris des habitudes et des prédilections que la jeune femme avait défendus naguère comme l'arche

20 sainte ; mais il était vrai que Catherine reculait souvent loreque les lèvres de M. de Vireleu cherchaient son front où sa joue, le soir, au moment de se séparer, et qu'il lui fallait toujours un effort pour prendre sa main afin de le guider dans la demi-obscurité de la maison fermée con-

25 tre le soleil. Pierre ne voyait plus distinctement que par le plus grand jour et au moment de son éclat le plus accablant. Dès que le soleil commençait à se cacher, il souffrait moins, mais il se conduisait à peine. M. Babou, consulté, avait déclaré qu'une cataracte se formait ra-

30 pidement sur les deux yeux, mais il n'avait pas pu répondre sur la question de la possibilité d'une opération, dans l'état de santé où se trouvait évidemment M. de Vireleu :

— On dirait que votre mari a travaillé ou jeûné avec

35 excès, disait-il une fois à Catherine, et je ne pense pas

que ce soit là le genre de mal dont il ait souffert ; sa santé est certainement très ébranlée.

Madame de Vireleu proposait d'aller consulter à Paris. Son mari semblait retenu par une indolence maladive ou par une crainte inexplicable. 5

— Personne ne peut rien faire à la cataracte tant que la cécité n'est pas devenue complète, disait-il ; nous irons à Paris quand je ne verrai plus du tout, mais je n'en suis pas encore là.

Catherine se le reprochait quelquefois ; mais, au fond 10 de son cœur, elle se demandait toujours : ** A-t-il peur de rencontrer à Paris quelqu'un qui puisse révéler ce «ecret qu'il cache avec tant de soin ?"

L'AUBE DU JOUB.

La cécité n'augmentait pas, et M. de Vireleu voyait encore de façon à se conduire ; mais il ne se conduisait plus, car il ne quittait pas le coin du feu où l'établissait Catherine vers onze heures du matin, lorsqu'il sortait 6 enfin de sa chambre à coucher pour jouir un peu de la société de ses semblables, jusqu'à l'instant où Antoine soutenait ses pas chancelants pour l'installer dans la voiture qui l'emmenait chaque jour en pleins champs respirer l'air pur et doux de l'hiver du Midi; il semblait

10 parfois revivre un peu lorsque la brise de la plaine lui soufflait au visage et qu'il en aspirait les suaves boufiëes ; mais il se laissait bientôt retomber au fond de la voiture que madame de Lassalle partageait d'ordinaire avec lui ; c'était l'heure de liberté de Catherine dans le courant de

15 la journée, et elle avait pris l'habitude de se retirer alors dans son cabinet dont elle fermait souvent la porte à clef pour lire quelque livre fortifiant et absorbant, pour méditer en silence sur les difficultés et les devoirs austères de sa vie, ou pour se plonger dans les fiots har-

20 monieux d'une musique sévère et compliquée. Jamais maintenant la jeune femme ne se permettait la musique mélodieuse et rêveuse qu'elle afiectionnait naguère dans ses moments de vague tristesse; les réalités de la vie avaient été si amères pour Catherine, le combat qu'elle

25 avait encore à soutenir tous les jours était si acharné et parfois si sanglant qu'elle n'osait pas s'amollir par des accords doux et tendres, elle ne pouvait pas déposer un

seul instant une seule pièce de son armure. André s'étonnait parfois de se sentir pressé dans les bras de sa mère avec une tendresse passionée qui lui faisait peur ; il ne savait pas qu'elle le serrait sur son cœur comme le bouclier de ce cœur prêt à se briser. 5

Un jour, après sa promenade accoutumée, M. de Vireleu revint si pâle et le visage si défait, que Catherine interrogea sa mère du regard au moment où Antoine aidait son maître à descendre lentement de voiture ; lorsque tous deux eurent pris le chemin de la chambre à coucher 10 de Pierre, madame de Lassalle se pencha vers sa fille :

— Il s'est trouvé mal deux fois pendant la promenade aujourd'hui, et j'ai eu toutes les peines du monde à le faire revenir ; il faudra que tu fasses monter Antoine sur

le siège, désormais; car je n'oserais plus m'aventurer 15 seule avec lui.

Mais madame de Vireleu secoua la tête :

— Je vous accompagnerai moi-même, dit-elle,— et, sur un signe d'étonnement que faisait sa mère qui savait comment elle passait l'heure de liberté que lui valait la pro- 20 menade quotidienne de son mari, elle ajouta promptement : — Aussi bien, je ne vois pas pourquoi j'aurais jamais la lâcheté de déposer le fardeau que Dieu a trouvé bon de me donner à porter ; il ne me refusera pas

la force. 25

C'était la première fois que Catherine laissait échapper une allusion à la souffrance qu'elle avait acceptée si courageusement que son père lui-même était quelquefois trompé; et madame de Lassalle regarda la jeune femme avec le respect croissant que lui inspirait la conduite de 30 Catherine. "J'aurais été capable de tout pour un homme que j'aurais aimé, pensait-elle, j'ai consacré ma vie à mon père d'abord et puis à mon mari, et je n'y ai jamais trouvé que de la joie; mais vivre pour celui qu'on n'aime pas, qu'on no peut pas aimer, qui vous a 35

indignement trahie, abandonnée, et lutter héroïquement contre une tendresse qu'on a dans le cœur, voilà ce que je n'aurais jamais pu faire. Je ne sais pas où Catherine a puisé son caractère et la vaillance de sa nature." 5 Catherine savait bien, elle, quelle miséricorde divine l'avait gardée sur la pente dangereuse qu'elle foulait innocemment et quelle grâce divine la soutenait dans la douloureuse ascension qu'elle continuait chaque jour en dépit de ses pieds souvent meurtris et de son cœur

10 déchiré!

Elle ne devait plus, en effet, jouir d'un seul instant de repos pour déposer son fardeau et reprendre haleine. La faiblesse de M. de Vireleu allait croissant et sa vue baissait de nouveau. Il fallait guider sa main jusqu'à la

15 tête d'André qu'il aimait à sentir auprès de son lit. Madame de Lassalle s'inquiétait parfois des longues heures que l'enfant passait à côté de son père:

— Ce n'est pas sain, disait-elle à Catherine ; mais madame de Vireleu n'en tenait compte.

20 — André est robuste, et je veux faire de lui un homme et non une poule mouillée, disait-elle ; s'il est un peu pâli parfois par ses stations dans une chambre chaude et sombre, il court ensuite dans le jardin au bord du Lot, et Christophe commence à le mettre sur le dos du petit

25 cheval que vous lui avez donné ; il fait sa petite promenade chaque matin, et c'est un des plaisirs de son père de savoir où il a été ; André est souvent obligé de décrire les chemins par lesquels il a passé ; on dirait que Pierre n'a jamais vécu ici ou qu'il a tout oublié.

30 — Pierre ne se promenait guère, dit tranquillement madame de Lassalle, mais elle se disait en elle-même : " Il avait oublié bien autre chose que les chemins ! Je suis convaincue pour mon compte que, pendant toutes ces années-là, il a complètement oublié qu'il avait une

35 femme!"

Un soir, la faiblesse du malade avait semblé augmenter subitement et Catherine avait été obligée de recourir aux potions fortifiantes que M. Babou lui avait laissées afin d'éviter les syncopes qui semblaient marquer une étape fatale sur la route de la décadence. M. de Vire- 5 leu paraissait ranimé lorsque Antoine parut à la porte de sa chambre en costume de veilleur pour prendre sa place de chaque nuit auprès du lit du malade ; mais Catherine lui fit un signe négatif.

— Je veillerai moi-même, cette nuit-ci, dit-elle à demi- 10 voix.

M. de Vireleu l'entendit et il avança une main décharnée que sa femme couvrit de la sienne avec une cordialité qui la surprit elle-même. Pierre malade, peutêtre mourant, n'était plus ce mari dont elle n'osait pas 15 repasser dans son esprit les torts terribles. La compassion féminine, presque maternelle, s'était éveillée dans le cœur de la jeune femme pour ce pauvre aveugle, haletant dès qu'il faisait quelques pas et courbé avant l'âge par une faiblesse que rien ne pouvait diminuer. 20

— Si nous vivions dans un pays froid, je dirais que M. de Vireleu a besoin de Cannes ou de Pau, avouait M. Babou ; mais ce climat-ci est presque aussi salutaire, et il n'y a pas de raison de déplanter madame de Vireleu pour l'exposer à se trouver seule au moment de la mort 25 de son mari. '

Le docteur ne croyait pas que l'existence de Pierre pût se prolonger pendant bien des mois.

Le malade, lui-même, commençait à entrevoir la vérité; il sentait ses forces décliner chaque jour et il savait aussi 30 que le secret dont il avait enveloppé les années de son absence, le poids de sa tristesse et de ses regrets plus encore que celui de ses remords avait peu à peu miné une santé, altérée par des rigueurs du sort que personne ne soupçonnait dans sa vie. Durant cette première nuit de 35

la veille de Catherine auprès de lui, le malade qu'elle gardait avec uue compassion plus touchante encore qu'elle ne le savait, fut dix fois sur le point de la conjurer de se retirer, de le laisser aux soins d'Antoine : 6 " Je n'ai pas mérité cela de votre part, était-il toujours prêt à dire, rendez-moi vos froideurs d'autrefois !"

Mais cette exclamation n'échappa pas à ses lèvres, et Catherine, qui l'aurait bien comprise, redoubla de soins et de vigilance auprès du lit que son mari ne quittait

10 plus; elle avait définitivement pris la place d'Antoine pour la nuit et ne se reposait dans le jour que lorsque madame de L&ssalle arrivait pour relever sa fille au chevet du mourant, car Pierre était décidément mourant ; bien que la lampe pût brûler quelque temps en-

15 core, l'huile baissait évidemment d'heure en heure :

— Tous les organes sont usés comme ceux d'un viellard de quatre-vingt-dix ans, avait dit le docteur Babou à M. de Lassalle, sans qu'aucune lésion ait atteint une partie plutôt qu'une autre ; il s'en ira par impossibilité

20 de vivre, plutôt que par maladie, comme dans l'extrême vieillesse.

Catherine était assise une nuit auprès de son mari, qui semblait si agité qu'aucune potion calmante ne pouvait lui procurer un instant de repos. Une plainte constante

25 s'échappait de ses lèvres; à chaque instant, il fallait changer la position des oreillers, ramener sur sa poitrine les couvertures qu'il rejetait dans ses mouvements convulsi&. Une fois, en se penchant sur lui pour lui donner à boire, Catherine saisit un nom qu'elle avait plu-

30 sieurs fois déjà entendu murmurer dans les rêves inquiets du malade, sans qu'il fût jamais nettement articulé : " Eégina !" et un instant après avec une expression plus douloureuse encore: "Maïa!"

Puis, tout à coup, la colère se peignit sur les traits

35 altérés de M. de Vireleu. " Manuel I coquin ! que viens-

tu faire ici? . . . Prétends-tu faire la cour à Bégina? . . . Elle n'est pas pour toi !.. . Ah ! tu ne veux pas ! ... Tu l'aimes, dis-tu, . . . et moi aussije l'aime, entends-tu, malheureux ! . . . Ah I voilà mon sang qui coule ! . . . Manuel I Manuel ! moi aussi j'ai un couteau I . . ." 6

La jeune femme se rassit soudainement, ses jambes fléchissaient sous elle ; ces deux noms invoqués dans l'angoisse d'un lit de mort comme par un api)el suprême et désespéré ; ces deux noms qu'elle ne connaissait pas et qui semblaient étrangers à sa langue comme à son pays, 10 lui avaient tout à coup confirmé des soupçons vagues : " Il a aimé quelqu'une pendant les longues années de son absence, il a tenu dans ses bras un enfant qui n'était pas le mien ! pensait-elle. C'est en caressant sa petite Maïa ou cette Kégina qu'il a appris la tendresse qui a gagné 15 le cœur d'André ; mais que sont-elles devenues et pourquoi les a-t-il quittées, puisqu'il les aimait comme il ne nous a jamais aimés, son fils et moi ? A-t-il tué Manuel dans cette lutte pour l'amour de leurRégina? Je le crois sans peine, je n'ai pas oublié sa figure, quand j'ai 20 prononcé une fois son nom!"

L'imagination de Catherine s'emportait ; un murmure d'un mourant avait suffi pour exciter dans son âme un tumulte de colère et de jalousie dont elle était ellemême surprise et effrayée. " Je ne l'aime pourtant pas, 26 se disait-elle, — et je sais maintenant que j'ai bien de la peine à ne pas en aimer un autre, ajoutait secrètement une voix au fond de sa conscience, — pourquoi suis-je ainsi indignée à la pensée qu'il m'a trahie, oubliée? Combien de femmes qui valent mieux que moi, et qui 30 ont supporté un partage plus honteux ? Au moins Pierre m'a quittée. Il ne m'a jamais amené sa Bégina I"

M. de Vireleu s'était enfin assoupi pendant que ces pensées traversaient l'esprit et le cœur de sa femme ; elle avait fini par se laisser tomber à genoux, priant de tout 35

Ue

son cœur contre cette révolte de sa fierté natiye qui lui rendait odieux le malade qu'elle devait soigner jusqu'au bout. Lorsqu'elle se releva, les yeux baignés de larmes, Pierre dormait encore, mais dans ses rêves le nom de 5 " Kégina " errait encore sur ses lèvres, accompagné de quelques paroles dans une langue inconnue qui semblaient des termes de tendresse. Le nom de " Maïa " n'avait pas reparu dans le délire de la faiblesse ; mais Catherine ne laissait plus personne approcher du lit de 10 son mari. " Il ne peut plus garder son secret, pensaitelle, je le garderai pour lui."

Page 1