T- Je vous croyais parti, dit-elle aussi
Le bruit des pas du cheval l'avait arrachée à ses rêveries, et André avait crié très haut:
— C'est mon ami Roger sur son bon cheval Veillantif I il m'apporte le sucre d'orge qu'il m'avait promis hier !
M. de Gaillac s'inclina devunt la jeune femme : 5
— Ma mère vous conjure de venir passer avec elle une partie du temps de mon expédition dans les Landes, dit-il; vous savez combien elle redoute la solitude, et ma sœur ne peut venir à Gaillac que dans quinze jours. Vous seriez si bonne! si bonne! Ma mère est souffrante! 10 Elle vous espère, elle vous attend, elle m'a chargé de vous
le dire.
Madame de Vireleu recula de deux pas.
— Je ne puis pas ! dit-elle bien bas. Je ne dois pas quitter Fabbaje. Vous savez que je ne suis pas sortie 15 depuis quatre ans, depuis que. . . .
— Depuis qu'André est né, reprit très vite le jeune homme, comme s'il ignorait toute autre date dans la vie de Catherine. Mais le voilà grand maintenant, cet André chéri ; il peut bien aller faire des visites chez ses 20 parents aux environs. Ma mère l'aime tant, autant que
sa grand'mère; madame de Lassalle nous a permis d'espérer qu'elle viendrait vous rejoindre à Gaillac.
— Vous voyez bien que votre mère ne sera pas seule I
et madame de Vireleu regardait Roger d'un air de 25 reproche comme pour dire : " Vous avez voulu me tromper," mais Roger repartit :
— Elle sera seule, si vous ne venez pas, car madame de Lassalle ne viendra pas, non plus.
— Si, si, ma mère viendra, elle aime à voisiner, mon 30 père aussi ; ils sont tous deux plus jeunes que moi ! ajouta-t-elle en baissant la voix. Il est vrai qu'ils ont été plus heureux!
Catherine de Lassalle avait épousé à dix-huit ans son cousin Pierre de Vireleu, récemment revenu dans le pays 35
après un long séjour à Paris. Il avait trente ans, il était élégant de ton et de manière. Sa figure était fine et, si son regard devenait parfois dur et froid comme Tacier, ce n'était jamais en regardant Catherine. Il était riche, 5 disait-on, il était assurément bien né, et M. et Madame de Lassalle s'étaient hautement félicités du goût qu'il semblait avoir pris soudain pour leur fille à peine encore sortie de l'enfance et qui n'avait vu le monde que par les fenêtres du vieux cloître de Callac. "Catherine
10 sera heureuse comme je l'ai été!" pensait la mère. M. de Lassalle n'en était pas si bien assuré ; il croyait lire sur les traits de son neveu les traces d'une vie passée qui ne promettait peut-être pas le bonheur à sa fille. " Mais bah ! se disait-il, toutes les femmes ne peuvent
15 pas épouser des paladins, et Catherine le ramènera au bien ! Elle est si gentille et si douce ! Il ne s'ennuiera jamais avec elle ! Nous n'en dirons peut-être pas autant sans elle, à Lassalle !"
Catherine avait épousé M. de Vireleu, et la vie de ses
20 parents avait été changée comme la sienne. Depuis la naissance de leur fille, ils avaient quitté le château de Lassalle, fraîche et riante habitation de la plaine, bâtie par M. de Lassalle lui-même, pour aller s'enfermer, avec l'enfant que le ciel leur avait accordée sur le tard, dans
25 la vieille abbaye de Callac qui avait été laissée en héritage, à ce premier enfant naissant dans la famille, par un vieux M. de Vireleu, mort sans s'être marié, devenu bizarre et triste dans son isolement. Un seul attachement subsistait dans son cœur desséché et ulcéré, celui
30 des vieilles murailles entre lesquelles il avait vu le jour. L'aspect du Lot, du haut de la tour de Louis XI, avait tant de fois tenu compagnie à ses humeurs solitaires! Tant de fois il s'était oublié dans le jardin en terrasses, descendant de rochers en rochers jusqu'au fleuve et
35 reflétant les derniers rayons du soleil d'hiver sur les
arbousiers et les cyprès qui s'élevaient dans les creux des pierres, en mêlant leur feuillage sombre aux branches traînantes des roses tardives ! *' J'assurerai des amis et des protecteurs à la vieille abbaye, on ne la laissera pas tomber pierre par pierre !" avait-il pensé, et il avait écrit 5 dans son testament que le propriétaire à naître du château de Callac devrait rester au moins six mois par an dans ses murs, sous peine de voir l'héritage passer à d'autres membres de la famille. Les terres de l'abbaye étaient riches et fertiles ; la fortune de M. de Lassalle n'était 10 pas considérable, il s'était astreint sans peine à l'obéissance qu'exigeait le testateur, et Catherine avait grandi à Callac où sa mère avait pris toutes ses habitudes. L'abbaye était située au centre de la petite ville qui s'étendait vers les deux rives du Lot ; les quartiers les 15 plus riches et les plus populeux entouraient le vieux monument et l'ancienne tour de l'église attenante aux cloîtres: en face de l'abbaye, sur la rive opposée du fleuve, les constructions modernes, constamment développées, rivalisaient maintenant d'importance avec la 20 vieille ville. Madame de Lassalle avait vu grandir les nouveaux quartiers, en même temps que Catherine grandissait ; elle avait vu bâtir le pont qui reliait ensemble les deux rives, la manufacture qui enrichissait les populations d'alentour ; elle aimait l'animation, la gaieté variée 25 de la petite ville, et, lorsqu'il fallut abandonner Callac au jeune ménage après le mariage de madame de Vireleu, Lassalle lui paraissait bien triste et bien isolé au milieu de la plaine ; elle avait peine à comprendre comment il lui en avait tant coûté jadis pour quitter la résidence de 30 son mari afin de se fixer à Callac. " Je m'y ennuierai à mourir, pensait-elle, M. de Lassalle ne saura que devenir sans son cercle !"
M. de Lassalle était actif, affairé, et du plus aimable caractère; il avait eu toute sa vie l'habitude de cette 35
oisiveté occupée qui est Tapanage des petits gentilshommes vivant sur leurs terres. Il s'était sans effort soumis à reprendre Texistence toute rurale qu'il avait abandonnée depuis dix-huit ans ; il surveillait ses métairies, faisant
5 le tour des étables et comptant les têtes de bétail ; il veillait à la cueillette des prunes, à la façon des vignes, à la vendange comme aux semailles. Beaucoup de gens avaient affaire à lui, et lui témoignaient une confiance qui le touchait. "Pendant ces dix-huit ans que nous
10 avons passé à Callac, on n'est pas venu me consulter aussi souvent de la ville qu'on est venu de la campagne en six mois !" disait-il fièrement à madame de Lassalle qui, elle aussi, s'étonnait d'avoir si vite retrouvé son importance de maîtresse de maison campagnarde. Elle
15 soupirait en regardant tendrement son mari. "Nous étions heureux à Callac, disait-elle, nous sommes heureux ici, nous le serions partout, parce que nous nous aimons et que nous ne nous sommes jamais querellés de notre vie. Je voudrais être sûre que notre fille aura une exis-
20 tence aussi douce que la nôtre. Pierre me fait TefiTet d'avoir un bien mauvais caractère!"
gi ce n'était que cela ! et M. de Lassalle soupirait
à son tour.
Catherine s'était mariée dans un beau rêve, au sein de
25 ces illusions qui bercent facilement les très jeunes filles. Toutes ses amies lui enviaient son fiancé, qui avait tourné la tête de plus d'une ; elle voyait son père et sa mère ravis de M. de Vireleu qui leur prodiguait des soins empressés. Le charme de conversation d'un homme qui
30 avait beaucoup voyagé, beaucoup vu et qui savait bien raconter, contrastait d'une manière frappante avec les entretiens un peu monotone de la petite ville ; les présents et la corbeille étaient magnifiques et du meilleur goût II y avait surtout deux petits tableaux de Troyon
35 et de Rosa Bonheur que Catherine se promettait bien de
copier. M. de Vireleu souriait de son enthousiasme artistique comme de sa passion pour la poésie; mais il ne s'en moquait pas comme cela arrivait parfois à M. de Lassalle lui-mênie. Catherine entrevoyait une existence enchantée, à Callac, tout près de sa mère : " Je ne suis 6 pas comme tant d'autres jeunes filles qui doivent rompre avec le passé en se mariant, pensait-elle. J'aurai tout gagné sans rien perdre ! Je suis trop heureuse."
Le réveil fut plus prompt et plus rude qu'il n'arrive d'ordinaire aux jeunes femmes, engourdies ou enivrées 10 par le changement complet qui s'est opéré dans leur existence. La vie de Catherine n'avait subi d'autre modification que celle qui résultait du fait même de son mariage ; elle était restée à Callac, au milieu des témoins de son enfance ; les domestiques qui l'avaient vue grandir 15 avaient vieilli dans l'abbaye, plusieurs avaient servi M. de Vireleu et étaient restés dans la maison de sa jeune héritière, d'autres étaient nés sous son toit. Madame de Lassalle n'avait emmené avec elle qu'une femme de chambre jeune et active, qu'elle avait élevée et formée, 20 fille de la vieille Angèle qui était restée auprès de Catherine.
— Il me semblera que je ne l'ai pas quittée, si je vous sais auprès d'elle, Angèle, avait dit madame de Lassalle, les larmes aux yeux, en parcourant pour la dernière fois 25 les pièces un peu sombres du rez-de-chaussée, dont les fenêtres donnaient sur le cloître. — ^Vous l'aimez comme une mère, et elle vous écoutera quand vous voudrez l'obliger à se soigner.
Angèle n'avait pas besoin de protester de sa tendresse 30 pour l'enfant qu'elle avait reçue dans ses bras lors de son entrée dans la vieille abbaye :
— Je l'aime comme vous-même, Madame, avait-elle dit simplement.
La mère le savait bien. 35
Ce fut Toccafiion des premières lueurs sinistres qui déchirèrent les nuages dorés du ciel de Catherine que cette affection passionnée dont Tentou raient ses vieux serviteurs. Madame de Lassalle était une maîtresse de 5 maison consommée, et Catherine avait été élevée à son école ; le ménage ne souffrait jamais des accès d'ardeur de la jeune femme pour sa peinture ou sa musique. Catherine eût cru manquer à tous ses devoirs, si les repas de son mari, comme le soin de son linge, n'avaient pas
10 été de sa part l'objet d'une attention scrupuleuse. D'ailleurs, eût-elle apporté quelque négligence à cette surveillance, ses gens rivalisaient de zèle pour satisfaire " Monsieur le mari," comme ils disaient entre eux, et ils étaient trop bien dressés pour que les roues du mécanisme
15 intérieur subissent jamais quelque arrêt ou quelque secousse. Mais ils étaient tous les serviteurs de Catherine, et instinctivement, sans parti pris, sans s'en apercevoir, c'était de Catherine qu'ils attendaient leurs ordres, c'était à Catherine qu'ils obéissaient. "Monsieur le
20 mari " était dans la maison comme un étranger qu'on soigne et qu'on choie ; il n'était pas le maître, quelque obéissance qu'on s'empressât de rendre à ses moindres volontés. Il en avait été quelquefois de même pour M. et madame de Lassalle lorsqu'ils étaient entrés dans le
25 petit royaume de leur enfant au berceau ; mais Catherine ne pouvait commander alors, et les vieux serviteurs de M. de Vireleu avaient peu à peu pris l'habitude d'obéir aux parents de son héritière. Madame de Lassalle en avait bien souvent ri avec son mari.
30 — Quand Catherine pourra parler, disait-elle, gare à moi si je contrarie le moindre de ses désirs. Toute la maison serait révoltée en faveur du souverain légitime.
Maintenant, le souverain légitime ne s'apercevait pas de la révolte encore inconsciente qui couvait dans le
35 cœur de tous ses sujets. M. de Vireleu avait amené
avec lui un seul domestique, son valet de chambre, Manuel, espagnol de race, qui le servait depuis longtemps, qui l'avait accompagné à Paris et dans ses voyages, et qui était revenu avec lui à Callac. Manuel ne se trouvait pas dépaysé dans une région où il rencontrait 5 à chaque pas ses compatriotes, très nombreux dans la petite ville et dans ses environs; mais il avait perdu, dans la vie obscurément désordonnée qu'il avait menée à Paris et à l'étranger, quelques-unes des qualités distinctives de sa nation. Il était fermement attaché à son 10 maître, soigneux et actif pour son service personnel ; mais il regardait comme au-dessous de sa dignité de prêter le moindre secours à tout autre serviteur de la maison ; il avait perdu l'habitude de la sobriété comme celle du travail. " Un Espagnol qui s'enivre !" avait dit 15 avec étonnement le vieux cocher, la première fois qu'il avait rencontré Manuel pesamment endormi au pied de l'un des ai'ceaux du cloître, un jour que son maître était absent. Depuis ce temps. Manuel avait voué à Christophe une haine qui s'était peu à peu étendue à tous les 20 domestiques de Catherine, presque tous liés entre eux par la parenté ou l'habitude d'une vie entière passée au même service et dans la même maison ; la lutte sourde qui s'était établie entre l'Espagnol et les autres serviteurs menaçait insensiblement de gagner les maîtres. Cathe- 25 rine imposait silence aux insinuations de sa vieille Angèle, comme aux plaintes plus bruyantes de Christophe et de la cuisinière. " Il nous plantera son couteau dans le ventre, un de ces jours," marmottait le cocher, quand sa maîtresse le faisait taire. La jeune femme 30 riait de ses craintes. " Un homme du pays avoir peur d'un étranger!" disait-elle. Toute la maison reprenait courage et relevait la tête.
M. de Vireleu n'était pas sourd comme sa femme aux commérages et aux rapports de son valet de chambre. 36
Ils avaient traversé ensemble beaucoup d'aventures, et partagé beaucoup de petits secrets que Pierre n'aurait eu aucun désir de voir révélés par son domestique. Il avait besoin de la discrétion de Manuel, il était habitué 5 à son service qui lui plaisait, et il était irrité et choqué, toutes les fois que l'Espagnol lui révélait l'inimitié sourde dont il était, disait-il, l'objet de la part des gens de " Madame." Manuel avait bien soin d'établir une distinction profonde entre les serviteurs de la maison
10 qui appartenaient tous à Catherine et lui, lui seul, qui était dévoué à "Monsieur."
Sans en deviner la raison secrète, Catherine se rendait compte que son mari était mécontent, que rien ne le satisfaisait plus dans la maison. Feu à peu, tous les
15 repas étaient devenus l'occasion de plaintes ironiques et de récriminations quelquefois amères, contre cette cuisine du Midi faite pour empois(mner ceux qui avaient vécu ailleurs. Les chevaux étaient aussi mal soignés que les dîners étaient mauvais. En vain Cliristophe redoublait-
20 il de soins pour faire reluire les cuivres des harnais, et pour étriller le poil brillant des robustes coursiers que M. de Lassalle avait laissés dans les écuries de sa fille ; M. de Vireleu haussait les épaules toutes les fois que la voiture attendait devant la porte. " Il n'y a pas, même
25 à Callac, d'équipages aussi mal tenus que les nôtres !" avait-il dit une fois assez haut pour se faire entendre de Christophe. La maîtresse avait rougi presqu'autant que le vieux serviteur.
Les coups d'épingle et la piqûre des moustiques laissent
30 à la longue des traces douloureuses : il en est de même des petites dissensions et des querelles insignifiantes. Peu à peu, Catherine s'apercevait que les sentiments et les opinions de son mari différaient profondément des idées dans lesquelles elle avait été élevée, que son carac-
35 tère était dur et violent. Bien des fois déjà elle s'était
enfiiîe en frîssoDnant et en se bouchant les oreilles lorsque M. de Vireleu, le fouet à la main, châtiait quelqu'un de ses chiens qui avait désobéi à ses ordres.
— Je comprends bien qu'il faille dresser les chiens, disait-elle les larmes aux yeux, en intercédant pour les 5 délinquants, mais cela ne vous fait pas de peine de les battre ! Vous avez Tair presque content quand ils viennent ramper à vos pieds en hurlant ! Si j'étais un chien
et que vous m'eussiez frappée comme vous les frappez, je me jetterais sur vous pour vous dévorer ! 10
M. de Yireleu haussait les épaules.
— Fort heureusement, vous n'êtes pas un chien, car vous seriez un chien très désobéissant, et certainement battu ; d'ailleurs, ajouta-t>il, de son air ennuyé et railleur, que voulez-vous qu'on fasse des chiens dans ce malheur- 15 eux pays où il n'y a pas un pouce de terre où la chasse soit gardée et par conséquent où il y a dix fusils après chaque lièvre ou chaque perdrix? Il faut bien les battre pour en faire quelque chose.
Catherine se leva vivement. Elle repoussa la table 20 sur laquelle reposait son album.
— Vendez-les, donnez-les, tuez-les, si vous voulez, s'écria-t-elle, mais ne parlez pas comme si les souffrances de ces pauvres créatures devaient servir à votre amusement ; vous me faites bouillir le sang dans les veines I 25
— On voit ça, ma chère, et M. de Vireleu se détourna en riant et en sifflant un air d'opérette.
Catherine commençait à se dire que ses colères à elle, ses chagrins à elle, pouvaient bien amuser son mari comme les hurlements des chiens sous le fouet. 30
Quelques jours s'étaient à peine écoulés qu'elle passait le long de la cour de l'abbaye, paisible et engourdie sous le soleil du midi ; l'ombre fraîche des cloîtres s'étendait du côté de la maison, et la jeune femme s'arrêtait à chaque pas pour contempler les effets de la lumière qui 35
éclairait la tour de Louis XI et la niasse sombre de Téglise. Un élan de tendresse et d'admiration pour cette vieille demeure où elle avait passé sa vie, au milieu de tant de beautés naturelles et de souvenirs chéris, passa 5 comme un trait dans le cœur de Catherine. "Je ne pourrais jamais être tout à fait malheureuse ici !" pensait-elle. La possibilité du malheur, d'un malheur secret et irréparable commençait à se laisser entrevoir dans l'horizon paisible de la jeune femme.
10 Comme elle rêvait ainsi, suivant de l'œil les progrès de l'ombre sur les murailles grises, elle tressaillit à un bruit de voix irritées. Le patois de Christophe l'emportait sur les accents moins violents, mais plus durs d'une autre langue. " Comme Christophe est en colère ! pensa
16 Catherine, il ne parle jamais patois que pour se disputer!" Mais au même instant, elle crut reconnaître la voix du second interlocuteur; c'était bien M. de Vireleu qui s'emportait ainsi contre le vieux cocher, écoutant à peine ses explications ou ses excuses, et l'accablant d'injures et
20 de reproches.
— Je sais bien que vous êtes le cocher de Madame ! C'est parce que vous avez affaire à une femme que vous négligez ainsi votre travail, vous n'êtes qu'un paresseux, propre tout au plus à conduire un fiacre ; vous ne gagnez
25 pas le pain que vous mangez! ah! c'est le pain de Madame! Madame n'a pas d'autre pain que le mien, entendez-vous bien ? elle est ma femme, ses chevaux sont mes chevaux, ses domestiques sont à moi, et je vous ferai tous mourir de faim, si cela me convient !
30 C'en était trop, la colère de Christophe lui avait fait retrouver son français en même temps que son sang
froid :
— Vous ferez mourir Madame de faim après vous être ruiné à courir à Paris après les femmes, cria le vieux
35 cocher hors de lui. Nous verrous si elle n'a pas des gens
pour la défendre, sans compter M. et madame de Lassalle; toute sa maison l'a vue naître et nous vivrions tous d'un oignon et d'un morceau de pain avant de la laisser souffrir!
" Mon pauvre Christophe ! il déraisonne I" dit à demi 5 voix Catherine épouvantée, mais elle pensait au fond du cœur : " Il y a bien des manières de souffrir sans mourir de faim!" Au même instant, la porte entr'ouverte de l'écurie fut violemment poussée, et M. de Vireleu parut, rouge de colère et levant sa cravache sur 10 Christophe qui se courbait auprès du cheval qu'il venait de seller; quelque erreur dans la longueur des étriers avait amené l'explosion de mécontentement du maître. La cravache effleurait déjà la joue du vieux cocher, lorsque celui-ci se redressa. C'était un paysan des 15 Landes, plus grand et plus robuste que les habitants de la plaine; les longues années de son service à Callac n'avaient pas engourdi sa force primitive ou calmé les ardeurs de son sang méridional : il fît un pas vers sou maître, avec un regard menaçant et terrible, puis arra- 20 chant de ses mains débiles la cravache qui avait failli l'insulter dans sa dignité d'homme, il la brisa en deux d'un seul coup, jetant les morceaux aux pieds de M. de Vireleu :
— Puisque les domestiques de Madame sont à Mon- 25 sieur comme elle-même, dit-il d'un accent de fureur concentrée digne de Manuel lui-même. Monsieur peut chercher un autre cocher, et que le bon Dieu et les saints aient pitié de la pauvre chère petite maîtresse qui ne peut pas s'en aller et vous planter là comme moi ! 30