‹ Sur la penteChapitre 7 sur 93 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

Catherine s'était enfiiie terrifiée ; il lui semblait que son mari allait ramasser les morceaux de la cravache pour la poursuivre, elle qui avait eu le malheur de tout entendre, d'être témoin de l'humiliation méritée du 5 maître injuste et emporté. Comme elle glissait le long du cloître sombre pour rentrer dans le cabinet où elle avait déjà appris à se réfugier, elle aperçut, à demi caché par un pilier, la figure olivâtre de Manuel qui se dérobait de son mieux à ses regards. Lui aussi il avait

10 tout vu, et il aggraverait le mal, il envenimerait la plaie par ses rapports et ses insinuations. La jeune femme commençait à regarder le valet de chambre de son mari comme le mauvais génie de sa maison. " Mon pauvre Christophe, pensait-elle, jamais il ne consentira à faire

15 des excuses à M. de Vireleu, et il aura bien raison, ajouta-t-elle aussitôt dans la rectitude de son jugement, car ce n'est pas de lui que sont venus les premiers torts, ni les plus graves. Voilà des mois que Pierre lui rend la vie insupportable, mais ce n'est que le commencement.

20 Manuel n'aura pas de repos qu'il ne m'ait privée de tous mes vieux serviteurs."

C'était bien l'intention de l'Espagnol, qui s'empressa de trouver un cocher plus habile et plus soumis que Christophe auprès de M. Vireleu ; si le compte de

25 l'avoine et de la paille se trouva tout d'un coup grossi d'un quart à la fin du mois, c'était la faute de Christophe,

qui n'avait pas laissé un boisseau de grain dans les cofires, ni une botte de litière dans les greniers : il avait fallu tout acheter à la fois. Les mêmes procédés appliqués au service de la cuisinière n'avaient pas réussi à faire quitter la place par Philomèle. La vieille servante s'était mis 5 dans l'esprit que le démon jaune, comme elle appelait le valet de chambre, en voulait à la vie de sa jeune maîtresse ; et elle serait morte sur ses casseroles plutôt que de les abandonner. C'était à grand'peine et par un effort de raison qu'elle servait la portion de Manuel à la 10 table de l'office. Bien souvent, elle eût eu envie de le faire jeûner " pour lui faire faire pénitence, malgré lui," disait-elle à Antoine, le maître d'hôtel, jadis serviteur de confiance du vieux M. de Vireleu et qui s'était juré de ne jamais quitter sa jeune héritière. Antoine était taci- 15 turne et d'une humeur grave, rare dans son pays. Il hochait la tête aux explosions méridionales de Philomèle :

— On ne fait pas pénitence malgré soi, disait-il, et le jeûne forcé ne fait pas de bien à l'âme. Servez Manuel 20 tout comme les autres, ma bonne Philomèle, et ne lui donnez pas de raison de rapporter quelque chose de vrai, pour une fois.

La conscience de l'Espagnol n'était pas délicate au point de vue du mensonge. 25

Antoine et Philomèle restaient donc obstinément à leur poste, comme la vieille Angèle. Pour celle-là. Manuel lui-même n'eût pas osé s'en prendre à la femme de charge, soigneuse, économe et probe, qui ne laissait pas un grain de poussière dans la vieille abbaye, chaque jour balayée 30 par le vent qui s'élevait du Lot chargé des sables légers de la rive. Manuel avait bien de la peine à épousseter le cabinet de toilette de son maître, et il était obligé d'avouer tout bas qu'il ne savait pas comment Angèle pouvait venir à bout de maintenir partout la propreté. 35

Angèle riait, quand il laissait échapper quelques traces de son étonnement.

— Je me lève tous les jours à cinq heurs du matin, disait-elle, et je ne m'arrête pas une minute dans la 5 journée, voilà tout.

M. de Vireleu ne trouvait rien à dire à l'entretien de ses chemises, cette pierre de touche de l'humeur de tous les maris.

Manuel ne s'ennuyait pas moins que son maître à

10 Callac. Depuis qu'il avait réussi à se débarrasser de Christophe, en présence du dévouement silencieux et patient d'Antoine et d' Angèle comme de l'entêtement plus démonstratif de Philomèle, il ne savait plus où porter ses intrigues et il commençait à penser qu'il se

15 verrait réduit à travailler pour se distraire, lorsqu'il s'aperçut que M. de Vireleu se lassait déjà du joug conjugal, des heures régulières, de la vie monotone et calme d'une petite ville de province. Lors de son arrivée dans le pays, il avait été absorbé par la passion qu'il avait

20 bientôt conçue pour Catherine de Lassalle. Il la trouvait jolie, aimable, il la savait riche, d'une fortune exceptionnelle pour une jeune fille, et l'objet de toutes les prétentions des gentilshommes des environs. Il avait trouvé plaisant de couper l'herbe sous le pied à tous ces

25 hobereaux de province qui se croyaient dignes de prétendre à la main de l'héritière. D'ailleurs, ne portait-il pas le même nom que Tancient propriétaire de l'abbaye, et était-ce sa faute à lui, s'il était né quelques années trop tôt, avant que le vieux châtelain de Vireleu ejOit "ft»î<-

30 son testament? La vanité et l'avidité d'un mau sujet ruiné s'étaient joints à ce que Pierre appelait so^j amour, pour l'exciter à une poursuite dont l'ardeur avait imposé silence aux humeurs, aux inégalités, aux violences du caractère de M. de Vireleu, comme elle l'avait arraché

35 à ses divertissements accoutumés. Pierre avait mené une

vie irréprochable, et sa bonne grâce n'avait pas failli un instant pendant qu'il faisait la cour à Catherine.

Mais maintenant qu'il était marié depuis plus de six mois, et depuis que le dissipateur qui avait prodigué sa fortune dans les folies de Paris s'était aperçu qu'il n'était 5 pas beaucoup plus riche qu'au temps de sa ruine et que l'argent des métayers rentrait lentement et péniblement, grâce aux difficultés d'une mauvaise année, maintenant que l'homme d'affiiîres que M. de Lassalle avait laissé à la tête de la fortune cTe sa fille s'obstinait à acheter une 10 paire de bœufs pour la métairie du Jas d'Inard, ou à faire relever la grange écroulée de Bergoulette, appropriant ainsi les fonds disponibles à l'entretien de la terre, au lieu de les laisser à la disposition de M. de Vireleu, celui-ci commençait à se lasser de la femme comme de la 15 situation, de la vie étroite et monotone d'un oisif de province comme de la surveillance silencieuse à laquelle il se croyait soumis de toute part.

— Je sais bien que ces imbéciles de domestiques rapportent à madame de Lassalle tout ce qui se passe dans 20 la maison, pensait-il, et, si je dis un mot plus haut que l'autre â leur précieuse petite maîtresse, Angêle prend ses souliers et s'en va tout droit à Lassalle. Je l'ai vue revenir couverte de poussière, pas plus tard qu'hier ; elle venait de la plaine, aussi vrai que je respire ! entre eux 25 tous, ils finiront par me faire quitter la place ! Je m'y ennuie déjà à avaler ma langue I Parce que j'ai le vivre et le couvert, des habits et du linge dans mon armoire, ''"" chevaux pour me traîner, et des domestiques pour "^^'J'èervir tant bien que mal, on ne sait pas ce qui peut 30 Hne manquer. Et l'amusement, la distraction, le théâtre, les courses, et le reste ! à Paris, l'air des rues vous divertit, on n'a qu'à se laisser faire ! En voyage, on change tous les jours de lieu et de spectacle ; ici toujours la même chose, je sais aujourd'hui ce que je ferai demain, quelles 35

figures je rencontrerai au cercle, qnriios otrtes je tiendrai à la partie d'écarté, pour battre toutes ces mazettas d& cru I Et qui pis est, je sais aussi comment je trouverai ma femme en rentrant au logis, dolente sur son canapé 5 avec ses éternels maux de cœur, ou assise à son piano devant une musique si savante qu'elle en est incompréhensible, quand elle n'est pas plongée dans un de ses livres anglais ou allemands dont elle s'arrache à peine pour me donner à dîner, et quel dîner! Ah! si je

10 pouvais me sauver, m'enfuir avec* mon, pauvre Manuel qu'on fait enrager plus encore que moi I Bi nous pouvions aller voyager six mois, et nous refaire la main à Monaco! Nous rencontrerions bien aussi quelques petites voyageuses un peu moins pincées que madame de

li5 Vireleu! Il y en a toujours par les chemins! Mais comment sortir d'ici, sans faire jeter les haut cris à beaupère et belle-mère, sans ameuter toute la ville, et suitout avec les poches un peu mieux garnies que ne me les laisse ce diable d'intendant avec toutes ses métairies à réparer !

20 Ce n'est pas l'embarras, Catherine me donnerait de If argent, si elle en avait ; elle m'aime, la pauvre petite, mais mes colères lui font peur, et je ne partage pas son goût pour les livres, les pinceaux et la musique ! Elle ne connaît que ça, ce n'est pas sa faute ! Elle me dirait

25 des nouvelles de l'agrément de la vie, si je la menais à Paris ! Plus tard, plus tard ! Elle ne serait pas commode à Paris à l'heure qu'il est, avec sa mine de déterrée I mais moi comment sortir d'ici; avant d'être mort d'ennui ?

30 M. de Vireleu venait de descendre lentement de sa chambre à coucher, il était tard et le soleil était déjà chaud. Toute languissante qu'elle fit, Catherine était depuis longtemps étendue à l'ombre des voûtes épaisses du vieux cloître, lisant et dessinant tour à tour. Elle

35 soulevait légèrement du bout de son crayon les feuilles

délicates d'une rose placée devant elle dans un petit vase de cristal lorsqu'un bruit soudain dans la cour attira son attention. Le cocher qui avait succédé à Christophe venait d'atteler sur le break de service les deux chevaux de la voiture. Il voulait descendre à la ville pour com- 5 mander de la paille et rapporter quelques sacs d'avoine ; mais il était de mauvaise humeur, il s'emportait et jurait contre les chevaux qu'il frappait à tort et à travers, sur la tête, sur les oreilles, à la poitrine. Les bonnes bêtes avaient subi patiemment ces mauvais traitements pendant 10 quelque temps, lorsque tout à coup au moment même où M. de Vireleu mettait le pied dans le cloître, et s'approchait de la barrière blanche qui coupait les arceaux à mi-hauteur, les deux chevaux, atteints sans doute en quelque endroit sensible, ou lassés par la brutalité du 15 cocher, prirent à la fois leur élan à travers la cour, puis après avoir deux ou trois fois parcouru la carrière étroite qui s'ofirait à eux sous l'ombre des vieux arbres, ils s'élancèrent par la porte ouverte sur la rue, et enfilèrent le chemin qui descendait rapidement vers la ville, sans con- 20 ducteur, sans guide, emportés par une terreur et une colère folles. Le cocher courait après la voiture et les chevaux; M. de Vireleu, en pantoufles et en veste du matin, courait après le cocher ; Catherine haletante, terrifiée, essaya de se soulever pour aller à la porte de la 25 cour, afin de suivre au moins du regard la course désordonnée qui pouvait causer tant de malheurs ; elle retomba sans force sur son canapé, comprimant de la main les palpitations de son cœur aussi agité que la course des chevaux emportés. Qu'allait-il arriver dans les rues étroites 30 de la petite ville? à cette heure où les petits enfants jouaient devant toutes les portes, où les ouvriers étaient à l'ouvrage à tous les coins de rue ? Catherine n'osait pas y penser. Elle essayait de prier Dieu de préserver ceux qui se trouvaient ainsi en danger, mais les paroles 35

expiraient sur ses lèvres. Elle était sur le point de se trouver mal, sous le poids d'une émotion au-dessus de ses forces, lorsqu'elle aperçut un valet d'écurie qui revenait en courant; le cocher qui avait succédé à 5 Christophe n'avait pas pu se passer des services d'un palefrenier, et le subalterne de service avait naturellement suivi la course de son chef à la poursuite des chevaux. Ses yeux étaient égarés, et il ne semblait pas savoir où il allait, ni ce qu'il cherchait. Catherine 10 l'appela:

— Que voulez-vous, Firmin ? demanda-t-elle d'une voix atterrée par l'effroi.

— Je cherche le ^sil de monsieur, haleta le petit palefrenier, il m'a dit de l'apporter avec ses cartouches,

15 il veut mettre une balle dans la tête des chevaux ; ils sont blessés à mort, tous les deux, et ne peuvent plus se relever.

Dans un autre moment, Catherine aurait eu le cœur serré par l'accident arrivé aux bonnes bétes qu'elle avait

20 si souvent admirées sous la conduite de Christophe ou sous la main plus habile et plus élégante de son mari, mais une seule pensée l'occupait alors; — .- Personne n'a de mal ? demanda-t-elle.

— ^ Non, Madame, les chevaux se sont emballés au

25 tournant de la place de l'église et ils sont venus se casser

la tête contre le mur. Je crois bien que la Brunette est

déjà morte et que Monsieur n'aura pas à lui donner un

coup de fiisil.

Catherine fit signe de la main au petit palefrenier,

30 elle ne pouvait pas parler, mais la pensée de l'agonie des pauvres chevaux la torturait, maintenant qu'elle avait l'esprit au repos sur les personnes. Angèle était accourue au bruit, et se tenait à côté du canapé de sa maîtresse ; elle mit le fusil dans les mains de l'indiscret :

35 — Va-t-en vite et tais-toi, imbécile de bavard, dit-

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elle avec colère, tu ne vois pas que Madame a le sang tourné I

Un instant plus tard, deux coups de feu retentissaient dans le cloître silencieux où Angèle soutenait les pas tremblants de sa jeune maîtresse cherchant à regagner 5 sa chambre, et monsieur de Yireleu rentrait dans la cour sou fusil à la main, murmurant entre ses dents :

— Je vais partir pour Pétersbourg afin d'acheter deux trotteurs russes, et il faudra bien que cet enragé d'homme d'affaires me donne de l'argent ; ces chevaux-là sont très 10 cbers, et je suis sûr que Catherine n'en voudra plus d'autres quand elle en aura vu!

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