‹ Sur la penteChapitre 8 sur 93 · RIGAL · texte numérisé non relu

RIGAL

Madame de Vireleu s'était relevée sur son canapé avec un étonnement qui fit refluer le sang à ses joues tout à l'heure si pâles. Son mari n'avait pas perdu un moment pour lui parler des trotteurs russes qu'il allait 6 lui acheter afin de remplacer les deux percherons qu'avait fait tuer cet imbécile de cocher.

— Des trotteurs russes, Pierre? demanda-t-elle, je n'ai jamais entendu dire qu'on trouvât ces chevaux-là dans le pays. Pas même à Bordeaux!

10 M. de Vireleu souriait de l'ignorance naïve de sa femme.

— Je ne serais pas sûr de trouver à Paris ce que je veux, répondit-il, j'irai chercher votre attelage à Saint- Pétersbourg ou à Moscou I

15 — Si loin ? murmura Catherine, qui se disait tout bas ;

" Cela en vaut-il la peine ?" lorsqu'un éclair se fit tout

à coup dans son intelligence. — "Pierre s'ennuie ici, il

veut voyager pour se divertir."

L'étonnement efiaré fit place sur son visage à une

20 froideur glaciale.

— Je comprends, dit-elle simplement. Il vous fisiudra du temps pour aller et venir, et vous verrez autre chose que le cours du Lot des fenêtres de TAbbaye et les figures des bons bourgeois de Cal lac au cercle.

25 M. de Vireleu ne rougissait pas souvent; il s'était ^'^arrassé de cette incommode faiblesse peu de temps

après sa sortie du collège, lorsqu'il avait commeucé à tromper sa mère sur le but et la fréquence de ses courses à Paris. Il sentit cependant qu'il rougissait de se voir si bien deviné. Il tenait encore au prestige qu'il croyait posséder aux yeux de la jeune femme. - Catherine ne lui 5 avait pas révélé toutes les découvertes qu'elle avait faites silencieusement depuis bien des semaines.

— Assurément, je serai revenu avant le mois de mai. Croyez-vous que je pusse supporter mon inquiétude sur votre santé pendant de si longs mois ? En trois jours je 10 serai à Pétersbourg, je ne m'arrêterai pas en route, j'irai nuit et jour, je ne sais pas combien de temps il me faudra pour m'assurer de la qualité des chevaux, mais j'ai des amis là-bas: Champagnac à l'ambassade de France, Morirey à l'ambassade d'Autriche ; je leis ai connus au- 15 trefois à Paris, nous vivions toujours ensemble comme des frères ; ils m'aideront à trouver ce qu'il me faut, le plus vite possible. Si j'ai bonne chance, je parie que je ne serai pas absent trois semaines.

Catherine se laissa retomber sur ses oreillers. 20

— Ne vous pressez pas, dit-elle avec calme. M. de Champagnac, M. de Morirey vous divertiront mieux que moi, je n'en doute pas.

Pierre de Vireleu avait coutume de se vanter de connaître les femmes ; il avait fréquenté leur société et vécu 25 beaucoup au milieu d'elles, mais les femmes qu'il avait le mieux connues ne ressemblaient pas à Catherine, franche, pure et fière, avec une force de résistance que ne soupçonnait pas sa mère elle-même. M. de Vireleu la croyait douce, et elle l'était, en effet ; mais il la jugeait crédule, 30 et elle ne Tétait pas ; il pensait aussi qu'elle était jalouse et elle aurait pu l'être, si elle avait trouvé dans le cœur de son mari ce trésor qu'elle avait rêvé de ne partager avec personne ; mais, jour après jour, Catherine s'apercevait que ces richesses d'affection, de noblesse, d'élévation, 35

d'intelligence, qu'elle ayait cru trouver chez Thomme auquel elle s'était donnée, se changeaient dans ses mains, comme l'or magique de la légende, en feuillages flétris et desséchés. Son cœur ne souflrait pas de l'absence

5 de son mari, elle n'était pas jalouse des plaisirs qu'il allait chercher avidement loin d'elle, mais elle était blessée dans sa fierté de n'avoir pas pu retenir près d'elle celui qui lui jurait naguère que le bonheur était à ses pieds; elle entrevoyait les conséquences de ce

10 départ, sous un prétexte frivole, dans l'état actuel de sa santé ; il lui semblait déjà entendre les commérages de Callac, grossissant de château en château dans les conversations affairées des oisifs ; elle se voyait plainte, là où elle avait été enviée : elle devinait les lamentations

15 hypocrites des mères, les plaisanteries ironiques des jeunes filles qui avaient pu espérer d'attirer le choix de Pierre, les regards des jeunes gens qu'elle avait dédaignés pour le Parisien, comme on appelait dans le pays M. de Vireleu, et son amour-propre était froissé

20 d'avance de ces milles petites blessures qu'elle devinait par un sûr instinct de cette vie de province au milieu de laquelle elle avait grandi ; mais, tout en prévoyant ce qu'elle aurait à soufirir, tout en comprenant clairement les raisons de son mari pour la quitter, elle avait

25 résolu en un instant, par une intuition sûre et ferme, qu'il serait inutile de tenter l'effort de retenir Pierre au logis, près d'elle, pour s'ennuyer, se dépiter, s'aigrir chaque jour davantage. " Qu'il aille, pensait-elle, qu'il aille voir du pays, s'amuser, se distraire, dans des endroits

30 plus gais, avec des compagnons moins dolents que moi ; je ne le retiendrai pas auprès de ce canapé sur lequel je suis clouée ; il faut être juste, ce n'est pas divertissant pour lui ; moi, je ne m'ennuie jamais, j'ai mes livres, ma. peinture, ma musique, et puis maman tout près, et mon

35 ménage à tenir ; mais Pierre n'a rien de tout cela, il n'a

pas même des chevaux maintenant pour aller se promener dans le pays, et il ne se soucie pas du paysan de la campagne, il se moque de tous ceux que nous connaissons, il n'a jamais voulu parler à un des métayers; il n'a ni affaires, ni plaisirs. Quand il se sera promené, non pas 6 trois semaines, j'en suis sûre, mais trois mois, il reviendra plus content, avec ces beaux trotteurs russes qu'il me promet, et nous serons peut-être tranquilles, sinon heureux. Il n'y a pas beaucoup de gens heureux, vraiment heureux!" soupira la pauvre enâtnt qui n'avait pas 10 atteint sa vingtième année.

M. de Vireleu était sorti de la chambre de sa femme, pendant qu'elle se livrait à ses réflexions; il revint bientôt pour annoncer qu'il avait renvoyé le cocher dont la brutalité avait causé l'accident f&cheux qui privait 15 Catherine de son attelage.

— Si vous voulez, dit-il, de l'air d'un homme qui accorde une faveur, vous pourriez reprendre Christophe ; en mon absence, je serais plus tranquille de le savoir sur

le siège, au lieu de cet imbécile de Gaspard ! 20

Catherine souriait avec un peu d'amertume :

— Sur le siège pour conduire quoi, mon ami? demandât-elle. Le cheval du marché ou l'âne? Vous oubliez que, depuis deux heures cet après-midi, nous n'avons plus de chevaux, et c'est drôle que ce soit vous qui oubliiez un 25 accident, que vous allez avoir tant de peine de réparer.

Par le fait, Pierre avait oublié qu'il n'y avait plus de chevaux dans l'écurie ; mais il ne voulait pas en convenir.

— Vous ne pouvez pas rester enfermée pendant que 30 je serai parti, et vous ne pouvez pas marcher dans ce moment-ci, vous seriez tout étiolée à mon retour. M. de Lassalle et Christophe vous trouveront bien des chevaux

à louer pour quelque temps.

Catherine ne put retenir sa langue. 35

— Pour trois semaines, dit-elle, maman viendra bien me chercher tous les jours, pour faire une promenade avec elle. 8es chevaux ne font rien à Lassalle, elle trotte tout le jour par les métairies. Ce ne serait pas

6 la peine de louer des chevaux qu'on ne connaîtrait pas!

Pour la seconde fois de la journée, M. de Vireleu avait rougi:

— Comme vous voudrez, dit-il, mais je. ne saurais 10 répondre d'être revenu dans trois semaines; je ne

trouverai peut-être pas tout de suite ce que je cherche ; je risquerais de ramener des bêtes qui ne vous , conviendraient pas si je me pressais trop. . . .

— Et c'est trop loin, pour y retourner souvent, reprît 15 Catherine simplement, le prix du voyage augmenterait

singulièrement celui des chevaux. . . .

Pierre saisit au vol cette occasion de toucher le sujet qui l'intéressait le plus:

— Vous avez bien raison, et ces chevaux-là sont 20 chers ; il faut faire venir Bigal pour lui demander de

l'argent. Vous savez mieux que moi le chemin de son cœur, ajouta-t-il en riant; il me répond toujours par quelques frais nécessaires dans l'une de ces métairies qui coûtent plus qu'elles ne rapportent, mais vous êtes la 25 maîtresse et vous pouvez exiger la somme dont vous avez besoin, les granges attendront quelques mois.

— Que vous faut-il d'argent? demanda Catherine qui n'ignorait pas la nécessité de l'ordre et de l'économie dans l'administration d'une grande terre plus étendue

30 que productive, et, comme son mari répondait:

— Cinq mille francs au moins pour les chevaux, sans compter leur transport jusqu'ici, mon voyage et celui de Manuel; je ne pourrais pas ramener les chevaux sans son secours:

35 — Ah I Manuel vous accompagnera ? demanda Cathe-

rîne à laquelle les révélations arrivaient peu à peu avec une netteté qui prouvait, dans l'esprit de son mari, la longue préméditation d'un projet d'absence.

" Il ne pouvait pa^ savoir que les chevaux s'emporteraient et qu'on serait obligé de les abattre, pensait-elle : 5 mais, si cette raison-là lui avait manqué, il aurait imaginé un autre prétexte. Quand on veut se promener, le temps est toujours bon." M. de Vireleu répondit en riant :

— Vous ne serez pas désolée de son départ, n'est-ce pas ? non plus que tous les Gascons de la maison ? Il 10 est le serviteur particulier de Monsieur le mari, et cela suffit pour en faire la béte noire de tous les gens de Madame I

— Il y a bien quelques autres petites raisons, dit Catherine avec calme et d'un air indifiërent ; mais elle 15 n'insista pas et elle laissa à son mari le soin de faire appeler Rigal, l'homme d'affaires, vieux serviteur de la famille, auquel il arrivait de refuser de l'argent à Catherine elle-même, quand l'achat d'une paire de bœufs entrait en balance avec les fantaisies ou les besoins de 20 l'Abbaye.

Cette fois, Rigal se trouvait de bonne humeur; il avait vendu plus cher qu'il ne comptait le blé qui restait dans les greniers des métairies et il était fier de l'entêtement qui lui avait fait retarder cette vente contre l'avis 25 de M. de Lassalle:

— Le blé montera, avait-il dit ; quand les gens pressés auront écoulé le leur, il n'y aura plus encombrement sur le marché ; grâce à Dieu et à tous les saints, on n'a jamais été obligé sur les terres de l'Abbaye de manger 30 son blé en herbe!

Le brave homme d'affaires était arrivé, les poches bourrées de petits billets de banque et un gros sac d'écus sous le bras ; car il avait bien deviné le but de l'appel de M. de Vireleu ; mais il resta confondu lorsque Cathe- 35

rîoe lui annonça gravement qu'il ne s'agissait pas de tous ces petits chiffons de papier-là, ni même de ces grosses pièces de cinq francs, mais qu'il lui fallait sept mille francs, en beaux louis biep sonnants, pour le 5 voyage et les dépenses de M. de Yireleu qui s'en allait en Russie pour acheter des chevaux.

Rigal avait passé par la cuisine en arrivant ; il était tard, il avait déjà bien marché de métairie en métairie avant d'être appelé à Callac, et il avait soif; pendant

10 qu'il buvait un verre de piquette, et qu'il mangeait un croûton de pain, Antoine lui avait raconté la fin tragique des pauvres chevaux et l'idée de Monsieur le mari qui allait courir le monde en recherche de deux chevaux qui crisseraient le cou à Madame, quand ils seraient

15 attelés à la voiture. "S'il pouvait rester lui-même làbas, avec ses chevaux et s'y faire casser lui-même le cou avant de revenir !" murmura Rigal qui avait conçu une véritable horreur pour Pierre; il dilapidait les revenus de la maîtresse qu'il aimait comme son enfant.

20 Antoine fit le signe de la croix avec une grimace d'efiroi, mais, au fond du cœur, il pensait comme Rigal ; "Madame serait plus heureuse toute seule!" M. de Yireleu avait réussi à s'aliéner tous ceux auxquels Catherine était chère.

25 L'homme d'afiaires était donc bien instruit des projets de M. de Vireleu; mais il joua l'étonnement et la stupeur avec une vérité comique qui trompa Catherine, toute versée qu'elle fût dans les ruses des paysans, au milieu desquels elle avait été élevée. .

30 — Sept mille francs ! s'écria Rigal ; Madame a-t-elle perdu la tête ou croit-elle que les louis de vingt francs poussent sur les arbres cette année à la place des pruneaux que nous n'avons pas? Je pensais qu'avec un millier de francs, on pourrait acheter toutes les

35 petites choses dont Madame aura besoin, et voilà qu'il

faut des chevaux maintenant I Qu'est-ce que Madame a donc fait des deux beaux gris que j'avais été chercher aussi loin que Bordeaux?

Catherine rougit en baissant les yeux un moment devant le regard interrogateur de son vieux serviteur : 6

— Les gris sont morts, Rigal, dit-elle brièvement, et M. de Vireleu veut les remplacer en Russie. . . .

— Et il faut sept mille francs pour ça? continua l'homme d'afiaires en baissant la voix : — Je ne dis pas qu'en prenant tout ce qu'il y a à la banque, jusqu'au 10 dernier sou, et ce que M. Thomine, le notaire, a encore

à vous sur les derniers baux, on ne pourrait peut-être pas trouver cet argent-là ; mais je vous achèterais deux bons chevaux beaux et solides pour trois mille francs les deux à la première foire, et, en attendant, madame de 15 Lassalle promènerait bien Madame dans sa calèche, trop contente de l'avoir tous les jours près d'elle.

Catherine s'était relevée sur son coude; maintenant elle regardait Rigal bien en face :

— Tout cela peut être vrai, Rigal, dit-elle avec un 20 accent d'autorité ; mais M. de Vireleu veut partir pour acheter lui-même ses chevaux et il est bien le maître de faire chez lui ce qui lui convient, comme moi de prendre

à la banque e£ chez le notaire l'argent dont il a besoin pour son voyage ; je compte que les sept mille francs que 25 je vous ai demandés seront ici mercredi, puisque nous sommes aujourd'hui au lundi et puis, — ajouta-t-elle en souriant un peu tristement, — ^soyez tranquille, mon bon Rigal, pendant que je serai toute seule à l'Abbaye, nous ne dépenserons pas grand'chose, et nous remettronsde 30 l'argent à la banque; d'ailleurs, vous aurez bientôt à toucher toute une somme dans le Tarn ; là il y a encore des fermiers qui payent, ils ne sont pas ruinés par le philloxera !

Rigal haussa les épaules. 35

— Ils n'ont tout de même pas grand'chose dans leur bourse, et le blé ne se vend pas plus cher que par ici, marmotta-t-il ; mais il se dît tout bas : '^ Qui est-ce qui aurait pensé qu'elle irait se souvenir des fermes du Tarn ? 5 Cest bien là-dessus que je compte pour refaire le magot ; mais sept mille francs pour deux chevaux ! Faut-il être fou !"

Pierre de Vireleu avait laissé le champ libre à l'entrevue de sa femme avec l'homme d'affaires; il avait

10 pris à pied le chemin de Lassalle, ce qui était tellement contre ses habitudes, que la route lui parut interminable. Il savait bien que Catherine lui procurerait l'argent dont il avait besoin ; il comptait beaucoup sur l'amour et sur l'admiration aveugle de sa femme ; mais instinctivement

15 il comptait plus encore sur sa loyauté et sur sa fidélité inébranlable. '^En voilà une qui ne me trompera jamais, pensait-il, elle se ferait couper en morceaux avant de détourner seulement une pensée de ce qu'elle regarde comme son devoir, et heureusement madame de

20 Lassalle l'a élevée dans l'idée que l'obéissance à son mari est un devoir ; il n'y a rien de tel que de prendre une femme dans un bon ménage. Mais que cette plaine est longue et poudreuse ! J'espère bien que je ne rencontrerai personne. On ne comprendrait pas ce que je &is

25 par les chemins, à pied et tout seuil"

M. de Lassalle était précisément dans le jardin de son joli petit château comme son gendre en approchait. La maison de Lassalle était bâtie non loin de la route, au milieu d'un beau bouquet de platanes, plus vieux que le

30 château ; autour de la demeure se déroulaient des champs couverts encore de leurs riches récoltes, et par-ci par-là, à l'horizon, des groupes de cyprès qui indiquaient les tombes des protestants morts naguère, dans le temps des discordes religieuses, lorsque la sépulture ne leur

35 était pas accordée dans les cimetières; peu à peu, à

mesure que la liberté et la tolérance avaient triomphé dans le pays, les descendants des familles protestantes avaient marqué- les tombes par des arbres funéraires au lieu de les dissimuler soigneusement comme jadis ; la famille de M. de Lassalle avait été longtemps protestante, 5 et il prenait grand soin des sépultures qui se cachaient encore dans plus d'un chai de sa propriété.

Pierre de Vireleu avait perdu le goût des plaisirs simples et purs de la campagne et de la vie rurale; mais, en jetant les yeux autour de lui sur la plaine, 10 verdoyante ou dorée, suivant les récoltes qui couvraient la terre, sous les rayons du soleil qui descendait à Thorizon, il ne put se défendre d'un mouvement d'admiration pour la beauté naturelle et paisible de la nature cultivée et guidée par la main de l'homme. '*Je ne m'étonne 15 vraiment pas que M. de Lassalle aime son château, pensait-il, c'est plus gai que l'Abbaye avec ses vieux murs et ses cloîtres sombres ; cette eau qui coule toujours sous nos yeux me donnerait le spleen, si je ne l'avais pas déjà; quand nous hériterons de Lassalle, je persuaderai à Cathe- 20 rine de passer ici la plus grande partie de l'année. Ah ! mais il y a ce testament de notre vieux cousin, six mois au moins à l'Abbaye de Gallac, sans quoi la propriété passe à d'autres ; à notre cousine de Gaillac, je crois ; non, non, Lassalle ne vaudrait pas cela. Nous nous 25 amuserons à Paris pendant la moitié de l'année, et nous viendrons économiser à l'Abbaye.

Ainsi rêvant à des pensées plus saines dans leur égoïsme que celles qui traversaient parfois son esprit, puisqu'elles étaient unies au souvenir de sa femme, Pierre de Vireleu 30 était arrivé en vue de Lassalle dont le maître qui l'avait aperçu de loin l'attendait à la grille.

L'étonnement qui se lisait dans les yeux de M. de Lassalle fit rire son gendre.

— Vous ne comprenez pas pourquoi je piétine sur 35

la route dans la poussière et sous Finfernal soleil de ce pays-ci ? cria-t-il de loin ; nous avons eu une catastrophe domestique qui a coûté la vie à nos deux chevaux, et je viens vous dire que, pour les remplacer à mon gré, il

5 faut que j'aille chercher moi-même notre attelage en Russie, à Pétershourg ou à Moscou ; je pars après-demain ou jeudi, quand Rigal aura daigné m'apporter l'argent qu'il couve comme une poule ses œu&.

M. de Lassalle était bon et facile à vivre, mais il lui

10 arrivait parfois de se mettre en colère, et, lorsqu'il était emporté par sa violence méridionale, sa femme seule parvenait à l'apaiser. Depuis quelque temps déjà, son gendre avait acquis le privilège de l'irriter souvent ; il était trop clairvoyant pour se faire illusion que sa fille

15 était aimée et heureuse comme il l'avait espéré, et les façons cavalières de Pierre de Vireleu blessaient et choquaient M. de Lassalle, élevé dans les notions anciennes du respect et de la déférence dues aux parents. Il fit deux pas en avant et s'arrêta en face de son

20 gendre.

— En Russie I répéta-t-il, pour des chevaux ? H n'y en a pas en France qui soient dignes de vous traîner ?

— Il n'y en a pas beaucoup qui soient dignes de traîner Catherine, repartit Pierre, qui s'amusait de

26 l'impatience évidente de son beau-père ; — il avait prévu les difiîcultés que soulèverait sa résolution ; mais il comptait sur la fermeté de sa volonté comme sur la loyauté de Catherine, et il reprit : — j'ai la fantaisie de choisir moi-même son attelage ; je n'ai jamais eu de goût pour

30 les deux rosses auxquelles j'ai été obligé de brûler la cervelle ce matin I

C'en était trop ! Comme presque tous les propriétaires vivant habituellement à la campagne, M. de Lassalle avait des prétentions à bien se connaître en chevaux;

5iA î1 avait apporté le plus grand soin à l'acquisition de

ceux qu'il destinait à sa fille et les avait payés plus cher qu'il ne lui était jamais arrivé auparavant. Entendre traiter de rosses un attelage qu'il avait souvent admiré à la Victoria de Catherine, avec un complaisant retour sur l'habileté qui avait présidé à leur choix et 6 apprendre en même temps que ces deux bons chevaux étaient morts, sans doute déjà portés à la voirie, aurait suffî pour exciter la colère d'un homme plus patient que M. de Lassalle; l'annonce d'un voyage ruineux, d'une fantaisie bizarre, entraînant l'isolement de Catherine et 10 les commérages de tout le pays, mirent tout à coup le comble à la mesure; et, devenant pâle d'abord, puis cramoisi de colère, il s'emporta avec tant de violence et des injures si directes à l'endroit de son gendre, que M. de Vireleu, plus froid par tempérament et par 15 habitude du monde, se contentait de hausser les épaules, sans essayer de répondre, lorsque madame de Lassalle arriva au bruit de la voix de son mari qui marchait de long en large dans les allées du jardin à l'ombre des platanes, tandis que tous les jardiniers, les vignerons, les 20 domestiques de la maison, curieusement groupés dans un coin près des écuries, assistaient de loin à cette scène, qu'ils ne comprenaient pas complètement parce qu'ils n'avaient pas entendu les premières communications de M. de Vireleu, celles qui avaient excité la colère 25 de leur maître, mais qui devinaient cependant assez de choses pour partager dans une certaine mesure l'indignation de M. de Lassalle I " Il dépense tout l'argent de l'Abbaye, des mille et des cents, et il ne rend même pas la petite maîtresse heureuse!" disaient entre eux les 30 paysans, parmi lesquels Pierre n'était pas populaire. " Quand il passe à côté des gens, il ne les regarde pas plus que la boue de ses souliers!" disaient tous les métayers de l'Abbaye; ceux de Lassalle n'avaient jamais vu M. de Vireleu, sauf le jour de son mariage 35

à l'église ; mais ils le détestaient de confiance. " Pourquoi notre demoiselle a-t-elle eu en tête d'épouser ce Parisien?" se disaient-ils souvent.

Madame de Lassalle interrogeait son gendre du regard, 5 mais Pierre était irrité à sa manière ; il se sentait offensé et maltraité; M. de Lassalle n'avait pas prîs le temps d'écouter ses raisons avant de s'emporter comme une soupe au lait et de l'accabler d'injures comme un charretier; il se tourna vers madame de Lassalle.

10 — Pour l'honneur de la maison, Madame, faites rentrer cet énergumène dont tous les gens écoutent les invectives ! dit-il d'un ton sec et froid qui blessa profondément madame de Lassalle: elle s'avança cependant jusqu'à son mari.

15 — Venez avec moi, Gaston, dit-elle tout bas, de cette voix qui à travers leur longue vie conjugale avait toujours séduit et pénétré M. de Lassalle et qu'il avait suivie dans la voie de la raison et du bonheur. Encore cette fois, elle atteignit son cœur au milieu

20 des emportements de sa colère ; il se détourna, prenant le bras de madame de Lassalle pour rentrer dans la maison, mais il jetait encore sur son gendre dés regards furieux et serrait les poings sans parler. Madame de Lassalle grillait de curiosité comme d'impatience; elle

25 aurait voulu savoir la cause de l'emportement de son mari, entendre l'histoire des lèvres des deux interlocuteurs ; mais elle sentait que la colère de M. de Lassalle se calmerait plus facilement et plus vite en l'absence de M. de Vireleu.

30 — Revenez demain, voulez-vous, Pierre ? dit-elle en se retournant vers son gendre et tout en entraînant son mari; mais M. de Vireleu avait déjà tourné sur ses talons et il sortait du jardin,

La voix de sa belle-mère parvint cependant à ses

85 oreilles, mais il se garda de lui répondre : " Une scène

de ce genre me suffit, pensait-il, et je n'ai pas besoin des leçons de madame de Lassalle non plus que des injures de son mari; Catherine doit avoir fini avec Rîgal à l'heure qu'il est, et je partirai sans remettre le pied à Lassalle I

Page 1