LES BIS AO THÉÂTRE
C’est la plus fâcheuse et la plus ridicule manie que de faire bisser les morceaux de chant, — c’est aussi mauvais pour l’artiste que pour le plaisir du public.
SUR L\ PLAGE. ItJl
Que pouvez-vous espérer de mieux que d’enlendrc chanter une seconde fois le morceau bissé, précisément comme il l’a été la première? Supposons un moment que vous y réussissiez, — et je vais vous expliquer tout à l’heure comment cela est à peu prés impossible, — vous n’aurez pas le même plaisir, pour deux causes : la première, c’est que vous perdez la part pour laquelle entraient la surprise et l’étonnement dans vos sensations; la seconde, c’est que les marnes effets produits qui vous paraissaient venir de l’âme, vous avouent eux-mêmes, s’ils sont' identiques, qu’ils viennent de l’art et de l’étude.
Maintenant, parlons de l’artiste : l’artiste pouvait trouver une certaine expression dans l’entraînement de la situation dramatique de son rôie ; il s’oubliait et se croyait Guillaume Tell ou Norma ; mais le bis le réveille ; à la seconde fois qu'il chante le morceau, il n’est plus que Duprez, ou Sophie Cruvelli qui chante devant un public.
Autre point de vue : savez-vous combien de fois un grand artiste vous donne, dans une soirée, tout ce qu’il a d’âme et de force? Savez-vous combien de
fois, la soirée finie, il tombe épuisé et anéanti par l’excessive dépense de fluide nerveux qu’il a faite?
Autre point de vue : quelquefois, pour un morceau capital, le chanteur se prépare et se ménage pendant un acte entier; quelquefois pendant un morceau entier pour une seule note.
Comment osez-vous lui demander une seconde fois et immédiatement cet effort suprême?
Autre point de vue : si le chanteur est fatigué, ou s’il n’a plus la môme émotion, il fera moins; si c’est une nature vigoureuse, ou s’il trouve dans les applaudissements une excitation suflîsamment réparatrice, il voudra faire davantage — et il dépassera le but.