SOUVENIRS DE SAINTE-ADRESSE
Un jour que je me promenais dans les falaises de Sainte-Adresse avec un ami, je vis, endormi sur l’herbe drue, un homme dont les vêlements annonçaient la plus profonde misère; un vieux chapeau fauve et cliauve était rabattu sur ses yeux; son habit avait été noir et avait eu des boutons; ses bas s’étaient percés à travers les trous de ses bottes ; sa barbe accusait une végétation de cinq à six jours.
Mon ami et moi, émus d’un même sentiment de
compassion, nous nous arrêtâmes à contempler ce spécimen d'une triste misère.
Tout à coup, sans parler, je tirai de ma poche une pièce de cinq francs, et, la posant sur üne main, je la montrai à mon compagnon. Il avait compris : lui qui était riche, il mit deux pièces de cinq francs à côté de la mienne. Je les enveloppai bien serrées dans un morceau de journal. Alors, faisant un détour, je m’avançai presque en rampant jusqu’à l’homme endormi. J’avais aperçu une poche de pantalon béante, une poche longtemps interrogée, longtemps fouillée en vain, poche molle, flasque, depuis longtemps déshabituée du bouton destiné à la fermer; car pourquoi l’aurait-on fermée?
Je faisais un pas, puis j’altendais que le léger bruit que fait en se relevant l’herbe comprimée eût cessé, bruit qui ne s’entendait guère que dans mon cœur, lequel me semblait aussi faire un bruit que j’aurais voulu suspendre. Jamais un chat, voulant surprendre un oiseau, ne fut plus patient, ne rampa plus silencieusement. Jamais voleur ne retint mieux son haleine.
J’arrivai debout derrière la tête du dormeur; là, je me permis de respirer franchement une bonne fois.
Puis je me baissai si doucement, que chaque mouvement ne me rapprochait de lui que de quelques lignes.
Puis j’étendis le bras et j’insinuai doucement ma main dans cette poche béante, affamée; puis j’y posai le petit paquet.
Je retirai ma main, je me relevai, je me redressai, je m’éloignai avec les mêmes précautions ; le pauvre ne s’était pas réveillé.
Oh ! le cher homme, quel grand plaisir il nous fit, ce jour-là 1 et comme nous aurions voulu, par reconnaissance, lui avoir donné davantage ! Si par hasard ces lignes tombent sous ses yeux, qu’il reçoive nos remercîments.