‹ Sur la plageChapitre 22 sur 32 · NOUS AUTRES DE CE TEMPS-CI · texte numérisé non relu

NOUS AUTRES DE CE TEMPS-CI

La plupart des rêves des poëtes se sont réalisés.

Les contes des fées ne sont plus extraordinaires : ils nous ont amusés; mais ils n'amuseront pas nos enfants.

Il est évident que l’intelligence humaine est en progrès, du moins en ce qui concerne le bien-être, le confortable et certaines richesses.

Il est évident que l’homme semble prendre en réalité possession de la royauté longtemps in parti- ' bus et platonique qui lui a été donnée sur le monde.

Les sciences lui asservissent ses anciens tyrans, le feu, l’eau, l’électricité. Le feu et l’eau, il les attelle ensemble à ses voitures; la foudre, il lui fait faire ses commissions.

Et ce n’est que le commencement.

Car tout ce qui a été écrit par les poëtes sera réalisé par la science.

Toute peusée d’un vrai poëtc — je ne parle pas des faiseurs de vers — est l’aurore d’un fait qui se lève.

L’idée une fois émise est comme la graine confiée à la terre; elle attend la pluie bienfaisante et le rayon de soleil qui doivent la faire germer.

Quelquefois, ce qui nous paraît un désastre, parce que les regards de notre intelligence ne s’étendent que jusqu’à la limite de la durée de notre vie, est un fait providentiel qui active la marche du progrès.

Je me rappelle qu’il y a quelques années, je vis brûler une grange. La grange brûlée, on fouilla la terre pour démolir les fondations; de cette terre retournée et fécondée par les cendres, sortirent les germes de quelques graines de chêne enfouies trop profondément depuis un temps probablement trèslong.

Quand on enterra les rois égyptiens, une quinzaine de siècles avant Jésus-Christ, sous les pyramides, on mil dans leurs tombeaux quelques mesures de blé ; eh bien, ce blé captif attendit patiemment que le général Bonaparte fit l’expédition d’Égypte, que Denon apportât en France quelques momies pour en

âOO

orner désagréablement nos musées. On trouva alors le blé, on le mit en terre dans un sillon de charrue, il germa et produisit une moisson.

Qui sait si, dans l’ordre providentiel — où la gloire des conquêtes est bien moindre que celle des sciences, et où celle des sciences est si peu de chose — qui sait si l’expédition d’Égypte, l’Institut, les guerres, tout cela n’avait pas pour but d’empêcher de se perdre quelques mesures de blé? qui sait si tout cela n’a pas produit ses résultats, juste au point où ces grains de blé auraient perdu leur puissance germinative?

Il en est de môme des idées : qu’on les enterre, qu’on les emprisonne, il vient un jour où, comme les grands arbres, elles étendent leur ombrage salutaire, où, comme les grains de blé, elles alimentent les pepples. Toute idée écrite, je le répète, est la première lueur d’un fait qui se lève. Les poètes sont des hommes debout sur la colline, quand les autres hommes sont assis ou couchés dans la plaine : ils voient de plus loin.

Certains prodiges qui nous étonnent aujourd’hui

seront, dans un temps quelconque, considérés comme des puérilités. Aujourd’hui, les lignes ferrées traversent les montagnes ; il viendra un jour où l’on dérangera les montagnes comme on dérange une pierre devant une roue. Et ce ne sera rien. Les ballons, obéissant enfin à la volonté de la science, achèveront ce que commencent les chemins de fer, cette pacifique révolution faite avec l’appui et le concours des gouvernements môme ennemis des révolutions ; cette révolution qui supprime les frontières, les nationalités, les haines, les guerres, et qui amènera, non pas l’unité allemande ou l’unité italienne, mais Tunité de la terre.

La foudre, l’eau, le feu, encore mieux asservis et rendus plus dociles, seront employés à des résultats plus importants : l’eau et le feu remplaceront les bœufs sous le joug et laboureront la terre; l’électricité viendra à propos hâter la végétation ; les nuages, assemblés ou dissipés par la volonté humaine, donneront l’ombre, le soleil, la pluie et la sécheresse, conformément aux ordonnances et arrêtés de M. le ministre de l’agriculture de ce temps-là.

204 SUR Lk PLAGE.

installalion, à de nouveaux arrangements du globe

terrestre.

Pendant que tout s’agrandit autour de l’homme, d’où vient que lui-même semble diminuer?

La race humaine devient, au physique, chétive, maladive, étiolée.

Quel est le Français qui pourrait porter aujourd’hui l’armure de François I"?

Plus prés de nous, on peut le constater par le recrutement militaire, tel département qui fournissait des géants il y a cinquante ans, a bien de la peine à donner aujourd’hui son contingent d'hommes de quatre pieds dix pouces.

Le mariage n’est plus qu’une combinaison d’argent ; les filles pauvres ne se marient pas. Le luxe des femmes est monté à de telles proportions, qu’il faut être bien riche, bien amoureuxpour en avoiruneà soi.

Les hommes s’efféminent de jour en jour et portent les cheveux en bandeau ; ils portent des dentelles et des pierreries.

Certaines femmes seules conservent quelque chose de viril.

Autrefois, on n’était avare qu’à soixante ans; on n’était pas un fourbe un peu habile avant quarante ans.

Ajoutez à cela qu’à mesure que le monde physique se perfectionne, les denrées nécessaires à la subsistance de l’homme tendent à disparaître.

Certains cryptogames, les botrytis, mangent presque toutes les pommes de terre. Il n’y aura bientôt plus qu’eux qui en mangeront.

Quand on considère que l’homme a lui-même aujourd’hui une maladie mortelle, épidémique, contagieuse, V oïdium pecuniæ, le botrytis des gros sous, Vuredo des pièces de cinq francs;

Que cette maladie, loin de diminuer, prend tous les jours des proportions effrayantes ;

Qu’elle abrutit l’homme, 1e rend triste, maussade, méchant, haineux, avide, souvent insupportable aux autres et à lui-même ;

Qu’il ne comprend pas le but des progrès que fait la science, ou, du moins, qu’il se sert de ces progrès dans un sens contraire à ce but ;

II est évident que l’homme actuel, que l’homme

noire contemporain, que l’homme que nous sommes, serait tout à fait indigne d’habiter le monde qu’il perfectionne, qu’il ne sera pas le dieu du temple qu’il construit, qu’il semblerait l’alTrcusc guenon que le prince des contes des fées est surpris de voir dans un palais de lapis-lazuli.

L’homme de ce temps-ci, l’homme que nous sommes, n’est que le décorateur et le tapissier du monde futur. Quand ce monde sera créé, 4’homme disparaîtra de la terre, d’où commencent à disparaître les aliments nécessaires à sa grossière existence.

Une créature plus noble, le vrai roi du monde, viendra triomphalement prendre sa place, et on conservera, dans les musées, sous des vitrines, convenablement empaillés, un mâle et une femelle de chaque variété de l’espèce humaine, comme on y garde des mastodontes, des dynothériuras et autres espèces transitoires et aiité-diluviennes.

Telle est la marche de la nature. Les mousses naissent sur les rochers, qu’elles tapissent de leur velours vert. Elles meurent, et leurs débris servent à faire l’épaisseur de terre nécessaire à la végétation

des fougères. Cclles-ci préparent une couche plus forte pour les végétaux plus grands, et, au bout de quelques siècles, les frênes, les cliûlaignicrs et les chênes y étendent leurs branches. Encore quelque temps peut-être, et riiommc aura lini son rôle. Il

sera chassé, expulsé du monde perfectionné, comme indigne d’y rester lorsque arrivera le maître.

LUCIOLES

Rien n’arrive dans la vie ni comme on le craint ni comme on l’espérc.

Il y a cet inconvénient dans la gloire accordée légèrement, que, pour adapter les couronnes à certaines têtes, il faut les rétrécir, et qu’elles sont ensuite trop petites quand il se présente un vrai génie et un grand talent.

La littérature sert aujourd’hui, au bas desjour-

naux, à faire la parade à la porte pour attirer les chalands ; c’est le paillasse de la troupe ; c’est lui, au fond, qui fait la recette, mais c’est lui qui reçoit les coups de pied.

De toutes les légalités prôchées, demandées, promises, il n’y en a qu’une qui ait été réalisée, obtenue, octroyée : c’est T'égalité des besoins et des dépenses.

L’homme est destiné à marcher en rond. L’indigence et l’obscurité produisent la vigilance, l’économie, quelquefois le génie, presque toujours la richesse (sans le génie, ce serait toujours). Ensuite la richesse engendre l’oisiveté, la vanité, la prodigalité, qui reconduisent à l’indigence.

Je défie l’homme qui déplaît à une femme de l’étonner par aucun forfait, et d’imaginer quelque chose d’assez horrible pour qu’elle hésite à l’en croire capable, et qu’elle puisse en augmenter sa haine. Devant les tribunaux, si un homme est accusé de

plusieurs crimes, les peines des crimes moindres se confondent avec les peines des gros crimes; pour les femmes, le gros crime, c’est de leur déplaire.

Il y a des folies que les femmes ne pardonnent pas aux hommes, des fautes que les hommes ne pardonnent pas aux femmes : ce sont les folies que les hommes font pour d’autres femmes ; ce sont les fautes que les femmes font pour d’autres hommes.

A tous les mariages, les mariées sont charmantes et les époux sont laids; du moins, c’est une remarque que l’on entend toujours faire dans la foule.

Outre le costume, cela tient à ce que les hommes ont, ce jour-là, des idées sérieuses, et que les femmes ne pensent qu’à être jolies.

On vous dit sans cesse : t Cette musique vous a

ennuyé, il faut l’entendre plusieurs fois. » Je pense

bien que la belle musique, comme la belle poésie, ne

se révèle pas tout entière à une première audition ;

mais elle doit plaire cependant tout d’abord, comme

îlo

une belle femme qui cache un beau corps, mais montre un joli visage.

Un des grands inconvénients de la vie humaine, c’est que nous avons mis notre bonheur dans des choses impossibles et noire malheur dans des choses inévitables.

La boue, par son défaut de pesanteur, est une très-mauvaise arme de guerre : elle n’atteint pas au visage des gens d’une certaine taille ; elle ne salit que ceux qui la ramassent.

Incontestablement, c’est de seize à vingt-cinq ans que les femmes exercent autour d’elles la plus grande influence. Puis celle influence va toujours diminuant, à mesure qu’elles deviennent raisonnables.

UH MAITRE D’ÉCOLE.

Frétlérick Lemaître, le plus remarquable comédien de notre temps, sans contredit, vient de reparaître aA'ec un grand succès sur un théâtre de Paris, dans une pièce appelée le Maître d’école.

Je n’ai vu que l’analyse de cette pièce dans les journaux ; il y a une scène où un petit paysan récite à M. Éverard la Cigale et la Fourmi. Quand il a fini il se met à rire.

— Pourquoi ris-tu, petiot? lui demande M.-Éverard.

— Dame, ce que dit la fourmi, c’est drôle...

— Non, c’est mauvais plutôt ! Voyons, il faut donc la laisser mourir de faim et de froid, la pauvre petite cigale ? Tu l’entends bien, dans les champs, quand tu passes; elle a un petit cri que tu ne trouves peut-être pas très-joli, mais enfin elle fait ce qu’elle peut, et elle chante toujours : elle chante en plein midi quand il fait si chaud; elle chante la nuit quand lu dors.

toi; elle chante à tout le inonde, aux passants, aux enfants, et, quand il n’y a personne, au bon Dieu. Eh bien, parce qu’elle ne sait que ça, chanter l’été, il faut donc qu’elle meure l’hiver?

Le maître d’école me paraît professer les principes d’un certain Hérambert qui faisait le même état, dans un certain roman appelé Clovis Gosselin.

Cet Hérambert était déjà, il y a une quinzaine d'années, de l’avis de cet Allemand qui est en train de devenir à la mode aujourd’hui, et du professeur Issaurat, de Nice : il pensait qu’il fallait élever les enfants au grand air et dans les jardins, qu'il était bon de voir et de respirer les roses en déclinant ma, rosflp, rosam, vu que, de la déclinaison, il ne sort que des mots, et que, de la rose vivante, il sort des connaissances, des sentiments, de la morale, de la philosophie.

« Rosa, la rose, » disait mon maître d’école; — et il parlait de la nature, de la Providence et de Dieu; et il arrivait aux découvertes de l’homme : la grelTc, le semis, la fécondation artificielle, — l’unité des moyens de la nature; et, sur la rose, la cétoine, pa-

Digilized by GoogI

rasite vêtu d’émeraude, et les petits pucerons et les fourmis, — et l’histoire si étrange de ces insectes, histoire plus curieuse et plus intéressante pour les enfants que les contes de fées; — les plus beaux vers sur la rose, puis toutes les histoires où la rose s’est mêlée : la feuille de rose pliée qui trouble le sommeil du sybarite, tandis que l’homme véritablement homme dort d’un sommeil réparateur sur la paille qui vient de tomber sous sa faux laborieuse.

De leur meilleur côté lâchons de voir les choses :

Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;

Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines aient des roses.

Et cœtera, et cœtera, — morale, histoire, fable, histoire naturelle, philosophie, — ce qui n’empêche pas d’apprendre la première déclinaison, laquelle devient ce qu’elle doit être, un détail de l’instruction, au lieu d’être ce qu’elle est pour un si grand nombre, l’instruction et l’éducation tout entières.

Donc, Frédérick Lemaître donne sa leçon sur la Cigale et la Fourmi.

Un vieil ami à moi m’écrivait l’autre jour une lettre

qui m’a fort touché ; il est homme de science et a été homme de fantaisie. « Je suis vieux, me dit-il, je suis malade; mais, grâce à la savante économie do ma chère femme, nous avons de quoi vivre tranquilles; d’où il suit que les cigales devraient épouser toujours des fourmis. Elles se tempèrent et se complètent l’une par l’autre. »

Mais ici l’auteur du Maître d'école ressemble à la Fontaine; malheureusement, ce n’est pas par ses beaux côtés. La Fontaine connaissait très-bien les hommes, ou les devinait; mais il ne connaissait pas du tout les animaux; cinquante de ses fables prouvent surabondamment le second point, toutes prouvent admirablement le premier.

Dans la Cigale et la Fourmi, il est évident qu’il prend la sauterelle, le criquet de Château-Thierry et d’Auteuil pour la cigale du Midi.

L’auteur du Maître d’école fait comme lui; ce qu’il dit de la cigale s’applique d'abord à la sauterelle, puis ensuite au cri-cri, à moins que ce ne soit au rossignol ; car jamais cigale n’a chanté la nuit, pas plus que la sauterelle.

A propos de rossignol, pourvu que j’entende bientôt celui qui, l’année dernière, avait fait son nid dans un rosier de mon jardin I

Hélas 1 j’habite un pays où l’on mange les rossignols et où l’on préfère M. Verdi à Rossini.

L’erreur de l’auteur de la pièce nouvelle, du reste, est une démonstration que le besoin de maître d’école comme mon Hérambert et comme son Frédérick se fait beaucoup sentir cl n’était pas satisfait du temps de ses études.

SODS UN MOULIN.

Nous péchions, Léon Gatayes et moi, des perches et des barbillons dans la Marne; mon chien Freyschütz était avec nous. Nous nous engageâmes dans un petit bras de la Marne qui nous était tout à fait inconnu; il y avait peu d’eau et mon canot touchait quelquefois le fond ou était arrêté dans les herbes; je le conduisais à la gaffe, car les avirons s’empêtraient

dans les algues. Il y avait là des fleurs aquatiques de toutes sortes : le jonc fleuri avec sa couronne rose, les nénufars jaunes, les vergiss-meinnicht bleus, les petites renoncules aquatiques blanches; les libellules voltigeaient sur les fleurs, et les martins-pôcheui’s au plumage vert véronèse s’élançaient d’une rive à l’autre comme des flèches rapides dont l’œil ne distinguerait que l’empennage.

Nous descendions dans l’eau et nous traînions nos trubles sous les herbes, asile des perches; il vint un moment où le canot fut tout à fait engravé. Nous agitâmes une question : « Pousserons-nous en avant, ou retournerons-nous? > Un examen fait par des yeux exercés nous fit voir qu’à cinquante, pas l’eau devenait plus profonde; l’eau faisait moins de bruit, et il n’y avait plus d’herbes aquatiques que sur les bords; nous prîmes le parti héroïque de porter le canot au delà du sable, et nous nous remîmes en route à l’aviron. Le courant était rapide, l’eau profonde cependant.

Tout à coup Galayes me dit :

— Entends-tu quelque chose?

SUH LA PLAGE.

— Oui, c’est comme le bruit d’une chute d’eau ; sans doute, un moulin.

— Alors notre sort est écrit : nous servirons à l’alimentation de nos compatriotes; dans un quart d’heure, nous serons réduits en farine, son et recoupe, nous, Freyschütz et le bateau.

~ Il doit y avoir une division du bras de rivière.

— C’est douteux; la rivière qui nous porte ne paraît pas avoir le moyen d’avoir deux lits.

— Allons toujours, nous verrons bien; on ne peut pas être réduit en farine sans s’en apercevoir.

— Allons!

Nous continuons. Le bruit delà chute devient plus distinct; mais on n’entend pas le bruit cadencé des roues. Enfin nous arrivons et nous voyons un vrai moulin placé sur le seul petit bras de rivière qui nous portait rapidement vers lui. La chute était d’autant plus haute qu’il y avait peu d’eau dans la rivière. Seulement, le moulin ne marchait pas; la roue à palettes était soulevée au-dessus de l’eau; nous gagnâmes une des rives et nous amarrâmes le canot à un arbre pour tenir conseil.

Il n’y a pas d’autre issue que le moulin et la route qui nous a amenés; la chance prévue par Gatayes, de notre transformation en pain, nous, Freyschütz et le bateau, nous fait tout d’abord renoncer au projet de continuer à descendre le courant.

Mais, d’autre part, nous nous rappelons la fatigue que nous a donnée le transport du canot par-dessus le banc de sable, et les bas-fonds que nous avions franchis péniblement auparavant Quoique nous eussions les jambes dans l’eau, la sueur dégouttait de tout notre corps au point qu’un moment nous espérâmes qu’elle allait peut-être contribuer puissamment à rendre la rivière navigable, et encore ! Nous descendions le courant; il va falloir le remonter, c’est-à-dire que nous allons trouver hostile notre allié puissant de tout à l’heure.

Ajoutons que nous avons en plus la fatigue du premier trajet et en moins l’ardeur de l’inconnu; en descendant le courant, nous serons réduits en farine; en le remontant, nous serons fondus en eau.

ün moment, un plan se manifesta timidement :

aller chercher des gens du moulin pour nous aider à

remonter le canot; mais ce projet fut à l’instant rejeté comme honteux et déshonorant; ce serait nous conduire en amateurs, en bourgeois, en messiem's.

A cet instant, une petite gaffe nous échappe; elle tournoie, gagne le courant et le suit; quand nous nous en apercevons, il est déjà trop tard pour la rattraper. Nous la suivons dos yeux : elle s’engage dans le canal, qui va toujours se rétrécissant; elle touche une des piles de bois; tourne deux ou trois fois, est prise par la chute, passe sous la roue, disparaît dans l’écume, puis reparaît plus loin dans une eau calme.

— Tiens, mais c’est une idée! dit Gatayes.

— Examinons l’idée de la gaffe! Elle est plus étroite et moins longue que le canot; mais le canot est plus haut; trouvera-t-il l’espace suffisant entre la roue et l’eau?

— Oui, et môme un peu davantage.

— Pas beaucoup.

— Seulement, la gaffea tournoyé et son choc contre la pile, qui n’a fait que remettre la perche de bois dans son chemin, mettra le canot en morceaux.

— C’ost vrai; mais le canot sera dirigé.

Nous hésitions, lorsque nous voyons deux figures blanches de farine aux lucarnes du moulin.

Ces gaillards-là doivent rire de nous.

Nous examinons silencieusement la situation : la largeur du canal, elle est plus que suffisante pour le bateau, à condition qu’il restera bien droit; l’espace entre l’eau et la roue, il est suffisant pour le bateau; mais la roue crèvera toute poitrine, coupera toute tête qui dépasseront les tolets.

L’opération est possible si on ne se trompe pas ; le point difficile est de diriger le canot, et d’étre couché au fond au moment où il passera sous la roue. L’examen fait, Gatayes me dit :

— Ça y est-il ?

— Ça y est f

Nous démarrons et nous voici dans le courant. Je tiens les avirons; le canot descend la pointe en avant, je rame pour le maintenir droit; mais, de loin, vu la position, on peut et on doit croire que le courant m’entraîne malgré moi. C’est l’opinion des meuniers, car ils crient et nous font des signes.

SUU LA l'LAGli.

Nous voici dans la partie la plus resserrée; là’, il n’y a plus à hésiter, je ne pourrais plus remonter le courant. Gatayes se couche au fond du canot avec Freyschütz, qu’il tient étendu à côté de lui.

Nous approchons : la pointe du canot est sous la roue; je ne me baisse pas encore, car le canot tournerait; je le maintiens droit avec les rames. Je vois bien alors qu’il n’y a juste que la hauteur du canot; la première moitié est sous la roue; je donne encore un dernier coup d’aviron, et je me jette à plat au fond. Le bateau, la pointe en bas, passe droit sous la roue et franchit la chute. Je me relève pour porter tout mon poids à l’arrière, car l’eau et l’écume étaient déjà un peu entrés par l’avant; le canot se redresse. Sans dire un mot, sans regarder derrière nous, nous nous remettons en place; nous voulons montrer aux figures blanches des lucarnes une indifférence complète, comme si nous faisions le môme coup tous les jours.

Nous ne tardons pas à être emportés au loin et à retrouver le grand bras de la Marne,

Là, je dis :

■— Eh bien, c’est réussi.

— Oui; et recommcnceiais-luf

— Non.

— Ni moi non plus; mais ça été bien exécuté; les meuniers n’ont pas dû nous prendre pour des messieurs.

Ce récit m’est échappé; il n’intéressera guère que Gatayes et moi.

Page 1