LES CAIICAES ET LA PUBLICITE
Tii.us.
Dite.s-moi, Sostrata, étiez-vous au dîner et au bal qu’a donnés l’autre jour Ctésiphon le riche traitant?
SoSTn.VTA.
Oui, et j’ai été surprise de ne pas vous y rencontrer.
Thaïs.
.le suis brouillée avec sa femme.
SOSTRATA
II est vrai de dire qu’ils sont insupportables tous les deux, et que leurs dîners seraient excellents s’ils ne s’y servaient pas eux-mêmes.
Thaïs.
Comment était habillée la maîtresse de la maison?
SoSTRATA.
De la façon la plus ridicule 1 d’abord elle étalait des tresses et des nattes de cheveux et un chignon... Enfin, son mari est riche...
Gvaton.
Riche!... si on cherchait au fond de ta caisse et des affaires, on verrait peut-être bien de quelles tristes et honteuses sources arrivent ces richesses.
Thaïs.
Il y avait beaucoup de monde?
Thraso.v.
Toute la ville. — Connaissez-vous Pamphile?
Thaïs.
Il vient ici quelquefois.
Thrason.
Savez-vous ce qui lui est arrivé?
Thaïs.
Non ; contez-nous donc cela.
Thrason.
Les huissiers ont saisi ses meubles, avant-hier, pour un billet qu’il n’a pas pu payer.
Gnaton.
Ah ! ah ! il ne sera plus si fier.
Myrrhine.
Est-ce qu’il est fier?
Gnaton.
A peine s’il salue les gens quand il les rencontre. Myrrhine.
Et vous croyez qu’il saluera... les gens s’il est malheureux?
Gnaton .
Oui; mais les gens ne lui rendront peut-être pas ses saluts.
Myrrhine.
Il ne faut dire alors qu’il est fier, s’il salue, étant malheureux, ceux qu’il ne saluait pas auparavant.
sua LA PLAGE.
Thrason.
Du reste, c’est un personnage sans importance.
Myrrhine.
On le dit d’un caractère loyal et indépendant.
ÏHRASON.
Hum 1 indépendant!... il est, depuis quelque temps, devenu bien docile, dans ses écrits^ pour le ministère... et je me suis laissé dire...
Myrrhixe.
Quoi?
'fURASON.
Eh! eh! ce n’est pas sans dot qu’on épouse ces causes-là.
Myrrhine.
Ah! je comprends, il s’est vendu au pouvoir; mais, alors, comment laisse-t-il les huissiers saisir ses meubles?
(jNATON.
Pour cela, l’histoire est certaine; je la liens de celui-là même qui...
Myrrhlxe.
Mais, alors, l’autre histoire est peu vraisemblable.
Tiiraso.n.
Il n’y arien d’impossible ni d’invraisemblable avec ces gens-Ià.
SOSTRATA
A ce propos, vous savez, Bacchis?
G.natox.
La belle Bacchis?
SOSTRATA
Oui... je crois... Je ne sais qui lui a donné ce sobriquet; elle a le nez rouge.
Myrrihxe.
Allons, allons, Sostrata, Bacchis est une jolie femme.
lllAÏS, se cambrant.
La taille épai.sse.
G.natuiv.
L’histoire! l’iiistoirc!
Sostrata.
Eh bien, l’autre jour, il parait (luVtn l’a trouvée dans une armoire chez ce petit Pamphile.
Thraso.x.
Kl (^ui l’a trouvée?
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SOSTRATA
Je n’en sais pas plus long.
Myhrhlne.
En êteS“VOus sûre?
SoSTHATA.
11 paraît que c’est positif.
Gnaton.
Elle a un drôle de goût.
SüSTUATA.
Et lui donc! Elle est plate comme la main.
Thaïs.
Et Pamphile n’est pas son premier; on lui en prête une botte I
Thrason.
C’est égal, le mari est patient.
SoSTRATA.
Et que voulez-vous qu’il fasse?
Thraso.n.
On va trouver ce petit Pamphile et on le soufflette, puis on lui donne un coup d’épée.
Gnaton.
Eqh t ça ne se bat peut-être pas,
Myrrhine.
Au contraire, ça se bat très-bien, et on dit qu’il n’a tenu qu'à vous, Gnaton, de vous en convaincre personnellement.
Gnaton.
Qui, moi?... Mais non... Je n’ai jamais rien eu avec lui... Moi! me commettre! D’ailleurs, s’il y a quelque chose que je méprise au monde, c’est un spadassin.
Thrason.
Est-ce que sa mère n’était pas portière?
Thaïs.
Oui, à ce qu’il paraît.
SOSTRATA
Il est joueur comme les cartes.
Gnaton.
Pis que cela, il rentre ivre tous les soirs.
Chrémès, un bourgeois qui n'a rien dit, mais qui a tout écouté, sort CD se disant :
Et moi qui allais lui donner ma fille!
Ctésiphün, entrant.
Mesdames, savez-vous la nouvelle?
SOSÏUATA.
Dites-la vite, nous verrons bien si nous la savons.
Ctésipho.n.
Le journal de Pamphile parle de ma soirée.
Gnaton.
Et que dit le journal de ta soirée?
Ctésiphon.
J’ai l’article dans ma poche, (n m.)
« Le riche traitant... a donné un grand dîner et un très-beau bal. Il y avait beaucoup d’hommes célèbres à divers titres; l'armée était représentée par le colonel Demeas et le général Sannion. »
Thrason.
C’est tout?
Ctésiphon.
Oui, tout, pour l’armée.
Thrason.
Ah! tant mieux! ce journal a bien fait de ne pas me nommer, j’aurais été forcé de me fâcher.
Ctésiphon.
« La magistrature et le barreau par Cratiiius, DémophoH etGnaton... »
SUK LA PLAGE.
Gnato.n.
Qui, moi? Ma parole d’honneur, ces folliculaires se permettent de nommer les gens.
CtÉSIPHON, reprenant.
« ...Et Gnaton, qui nous a écrit pour nous prier de ne pas oublier de citer son nom, auquel nous aurions bien pu ne pas songer.
« Mais ce qui est plus important, c’est cet essaim de jeunes beautés admirablement parées.
« On remarquait Dorias, qui a le tort de mettre des diamants dont le feu ne vaut pas celui de ses yeux; et, de ses yeux, on ne dira pas qu’ils sont faux, comme on le dit des diamants ; Bacchis, dont la robe, par trop ample, a fort géné les danseurs; Soslrata, qui avait peint son visage, qui est cependant fort agréable. »
SOSTIUIA.
AhI c’est trop fort! insolent gazelier!
Mvrrhine.
Mais, Sostrata, vous en disiez bien d’autres de lui, tout à riieure.
SUB LA PLAÜE.
SüSTRATA,
Ce que je disais n’esl pas imprimé.
Myriuiine.
Et c’est précisément de quoi on pourrait se plaindre. La publicité ouverte, franche, écrite, signée, à laquelle on peut répondre, dont celui qui la fait est responsable, me paraît plus loyale que la calomnie cl la médisance parlées, dont on ne peut ni trouver, ni saisir, ni punir les auteurs.
Thraso.n .
C’est égal, comment pcut-on recevoir ces gens-là? Je gage que ça se sera fait payer par Sannion et Demeas pour les donner comme d’illustres représentants de l’armée, des hommes qui étaient à peine soldats quand je commandais déjà les hussards.
Thaïs.
Un malheureux qui n’a peut-être pas dîné pour acheter des gants!
'fURASON.
On ne peut supporter que de pareilles espèces se permettent de donner ainsi le nom des gens les plus honorables eu pâture à la curiosité de leurs lecteurs,
C'est tout à fait intolérable; la vie privée doit être murée; c’est un scandale auquel il faut mettre un terme!
Myrriiine.
Mais, Thrason, il ne vous a pas nommé.
Thrason.
Alors, il n’y a plus de société, il n’y a plus d’inti-
mité; on n’osera plus causer par crainte de voir son nom imprimé tout vif.
Myrrhine. .
Mais le vôtre n’a pas été imprimé, Tlii ason, et cependant vous causez tant que vous voulez.
Thaïs.
Vous avouerez, Myrrhine, qu’il est un peu effarouchant pour une femme comme il faut de voir son nom dans une gazette...
Myrriiine.
Mais il n’est pas question de vous. Thaïs; et, vous et’fhrason,vous avez tort de vous plaindre et de vous montrer irrités; car vous ferez croire aux malveillants (jue cela ne vous fâche tant que parce qu’on n’a pas pensé à vous.
Thaïs.
Dites tout ce que vous voudrez, Myrrhine, mais je ne compte plus recevoir chez moi votre M. Pamphile.
SOSTRATA
Et ce sera bien fait.
Thrason.
Et toutes les femmes qui veulent avoir un salon devraient en faire autan! .
Gnaton.
Et alors on oserait parler.
Myrrhine.
Vous rappelez-vous ce que vous avez tous dit de Pamphile, et voulez-vous comparer vos discours à ce que vous lui reprochez avec tant d’austérité?
Thaïs.
Oh I quelle différence !
Myrrhine.
En effet, il y a une grande différence.
Thrason.
Parbleu ! comme le disait Sostrata, ce que nous disons ne s’imprime pas,
Mvrrhine.
C’est aussi la différence que j’y vois, et elle n’est pas à votre avantage. Quand Gnaton, qui sort d’ici, aura répété à cinq ou six personnes, en l’embellissant, tout ce que vous aurez dit de Pamphile; quand chacun d’eux l’aura redit à cinq ou six autres, avec des fioritures nouvelles, il n’y aura plus ni auteur, ni origine, ni responsabilité. Comment retrouverions ceux qui ont entendu et répété ces propos? comment et à qui demander des preuves ou une rétractation? Tandis que vous, vous pouvez répondre à tout ce qu’aura dit Pamphile; je ne dis pas cela pour vous, Thaïs et Thrason, dont il n’a pas parlé; vous pouvez lui répondre, et précisément votre réponse ira aux mômes auditeurs que son assertion.
POUAHl FI DONC! QUELLE HORREUR!
On m’a quelquefois querellé sur ma prétendue sévérité à l’égard des femmes. En quoi consiste cette
SUR LA PLAGU.
sévérité? C’est celle que j’ai envers mes violettes quand je les sarcle, envers mes rosiers quand je les taille.
Hélas! j’ai passé, de cet âge où il suflit qu’une femme soit une femme, où le sexe tient lieu d’esprit, de vertu, de beauté, de grâce, d’élégance, etc., à cet autre âge où il est dangereux, imprudent, ridicule d’aimer encore les femmes.
* La punition de ceux qui ont trop aimé les femmes, dit je ne sais quel philosophe moderne, c’est de les aimer toujours. *
A cet âge dont je parle, oii il est absurde d’aimer, on veut du moins se tromper soi-même et se donner de bonnes raisons.
A cet âge, on ne fournit pas tout à la femme aimée. Il faut qu’elle apporte quelque chose.
Examinez bien, mesdames, les points sur lesquels je semble vous attaquer, c’est-à-dire sur lesquels je vous adresse des conseils.
Quand je prêche contrôle luxe, c’est parce qu’une femme qui a besoin de dépenser plus d’argent que
le revenu de sa dot, ou que la compensation de son travail comme maîtresse de maison, mère de famille, ministre de l’intérieur, en un mot, cesse d’èlrc l'égale de son mari ; elle n’est plus son associée : elle est entretenue par lui, et se place sous sa dépendance.
De plus, la femme qui a beaucoup de besoins et des habitudes ou des désirs de luxe, ne peut plus choisir son mari entre les plus spirituels, les plus braves, les plus amoureux, les plus nobles, les plus honnêtes; il faut qu’elle le cherche entre les plus riches.
Est-ce votre ennemi qui vous donne de pareils avertissements ?
Quand je prêche contre vos crinolines (vous verrez, dans quelques années, que cette mode sera classée entre les plus ridicules que les femmes aient adoptées), c’est que vous accoutumez les regards à des ampleurs, à des exagérations telles, que, la crinoline ôtée, la femme la mieux faite, la plus richement douée par la nature, paraîtra à son mari ou à sou amant quelque chose de grêle, de malingre, de pau-
vrc, (le chélif, de mesquin, de déshérité, une sorte d’avorton, de fœtus mal venu.
Est-il encore bien mauvais, cet avis-là?
Voici, par exemple, un sujet dont J’ai déjà parlé autrefois, — mais je n'ai obtenu aucun succès, il faut que j’y revienne; — vous me direz que je rabâche : c’est ce que les récidivistes disent à 1a justice ; mais elle ne les écoute pas, et je ferai comme elle.
Je ne veux pas parler de nouveau de ce mouvement gracieux et décent de singe qui se gratte, que fait toute femme assise qui se lève, pour remettre en ordre ses formes froissées, chiffonnées, dérangées, confuses.
Je veux parler du mouchoir.
Certes, je me rends bien compte du plaisir que ressent une femme qui trouve un nouveau prétexte de montrer aux autres femmes quelque nouveau chiffon, brimborion plus ou moins cher accroché après elle : ce sont les dons et les sacrifices offerts sur l’autel de sa beauté par les humbles mortels.
Pour les hommes sensés, la beauté se prouve par les effets qu’elle produit.
Entre femmes, elle ne peut s’établir que par les hardes et colifichets qu’elle fait donner, et par les sottises qu’elle fait faire aux hommes.
Cependant, il est des limites qu’il ne faut pas dépasser, même quand la mode l’ordonne: une femme a toujours le droit d’appeler des arrêts de la mode au tribunal de la décence.
Je l’ai dit plus d’une fois, la nature n’avait donné à l’homme, comme aux autres animaux, qu’une sorte de femelle, de même qu’elle ne lui avait accordé que l’églanline des haies.
L’homme, de l’églantine des haies, et de cette espèce d’homme femelle, a fait, par la culture, la rose à cent feuilles et la femme, — deux Heurs également charmantes, également parfumées, également doubles.
La civilisation, môme au degré le plus élémentaire, nous apprend à nous cacher les uns aux autres certains besoins naturels qu’elle n’a pu ni supprimer, ni modifier, ni poétiser.
Il y a eu des hommes, il y a des femmes qui ne veulent pas qu’on les voie manger.
Une femme de beaucoup d’esprit disait: « Les amoureux ne doivent faire vis-à-vis, et en présence l’un de l’autre, que ce qui est du domaine de l’amour. O
Eli bien, les hommes et les femmes doivent toujours être réciproquement à l’état d’amoureux.
On peut, à la rigueur, savoir qu’une belle femme mange et boit; on ne doit pas supposer un moment qu’elle digère.
On ne peut admettre qu’une belle femme, ou un héros, ou un poêle aient la colique.
Sur ce terrain, je signale, en passant, une faute dans laquelle tombent lourdement beaucoup de femmes.
Elles savent que la propreté exquise, est pour elles une vertu, un devoir.
Elles veulent s’en parer; car il est de l’instinct féminin de se parer de tout.
Montrez à une femme une belle étoffe, une belle fleur, elle vous dira à l’instant même: « Cette étoffe ferait bien un mantelet ou une jupe. — Cette fleur ferait une charmante coiffure. »
Les femmes dont je parle, celles qui tombent lourdement dans la faute que je signale, veulent donc se faire une parure de la propreté ; elles l’érigent en enseigne, elles mettent écriteau de propreté, elles ne manquent pas une occasion de dire qu’elles prennent beaucoup de bains, qu’elles adorent les bains; elles exagèrent le temps qu’il leur faut pour leur toilette, elles signalent la malpropreté des autres femmes; en cela, comme en beaucoup d’autres circonstances, elles ne pensejat pas qu’en attaquant leur sexe, elles se font à elles-mêmes des éclaboussures. — Tant dire qu’on se nettoie, attache l’esprit à l’idée du besoin que l’on en a. Tout homme qui est ou qui a été amoureux, ne pense pas qu’une femme est un être nettoyé; il pense que c’est une créature pure et immaculée. 11 ne faut pas détruire ces idées-là.
J’en reviens à mon sujet: le mouchoir.
D’ici à trois lignes, vous allez vous récrier, faire des exclamations, des ok ! des ah ! des pouah ! des jî donc ! des quelle horreur ! mais cela m’est égal ; comme les paroles que j’emploie ne font que traduire, que nommer les choses que vous montrez, je vous
rétorquerai vos /î donc t et vos pouah t et vos quelle horreur t
Vous ne voulez pas que Ton vous dise: « Madame trois étoiles, au dernier bal, montrait aux gens les deux tiers de sa gorge. » Vous qui ôtes madame trois étoiles et qui, en réalité, montriez à nu ce que je ne fais que nommer, vous trouvez inconvenant le récit de ce que vous faites : et comment appellerons-nous alors ce que vous faites ?
J’en reviens au mouchoir.
Vous voyez comme j’hésite, comme je me laisse facilement entraînera m’éloigner d’un sujet qui me répugne.
S’il est un besoin hideux, dégoûtant, c’est l’action de se moucher, — emungerenares. — La civilité puérile et honnête veut qu’on se mouche dans son chapeau, ou en détournant la tête. « Surtout, dit-elle, évitez, en vous mouchant, de faire un bruit de trompette qui attire l’attention. » Puis une demi-page de recommandations que je ne reproduirai pas.
Qu’est-ce alors que le mouchoir? Une sorte de pe-
tite linetfe dans laquelle vous recevez et conservez les excréments de votre nez.
— Pouah ! li donc I quelle horreur !
Ah ! oui, c’est prévu, c’est très-laid, ce que je dis; mais c’est l’expression, la traduction, la photographie de ce que vous faites.
— Ah I le vilain portrait !
Et la figure donc !
Le mouchoir est donc un meuble qui est destiné spécialement à une opération qu’il faut cacher ; autant que possible, il ne doit pas paraître; il doit rester dans votre poche, comme certains meubles dans la table de nuit.
-- Pouah I fi donc ! quelle horreur t
Vous ne me ferez pas reculer maintenant que j’y suis; il faut vous présenter le miroir, il faut vous bien montrer ce que vous faites.
C’est dégoûtant, mais je veux vous dégoûter.
— Mais, répondront madame Constance Aubert et madame de Renneville, on sait l)ien que ces mouchoirs de toile d’araignée, de bi-Oileries, de dentelles
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ne sont pas faits pour l’usage; on les tient à la main, on ne se mouche pas avec, enfin !
Je le veux bien ; mais que diriez-vous si quelqu’un portait en breloques à sa montre une petite seringue? Vous auriez beau dire: « C’est trop petit, ça ne peut pas servir ; » on vous répondrait :
. . . Il est des objets qu’uu art judicieux Doit éloigner des yeux.
Si l’on vous servait à boire dans de petites tasses à anse qui auraient la forme...
— Pouah I fi donc 1 quelle horreur !
Ça m’est égal, je ne veux pas avoir à y revenir.
Si l’on mettait sur une cheminée, en manière de vase à fleurs, un pot de nuit...
— Pouah ! fi donc I quelle horreur !
Un pot de nuit, fût-il orné de peinture et de vers ' de M. de Laprade, de l’Académie française, écrits en lettres d’or, vous blâmeriez l’exhibition shoking, et vous auriez raison.
Eh bien, un mouclioir rappelle un besoin dégoù-
S^ÜR LA PLAGE.
tant. Un n’olîre pas un mouchoir aux regards, fût-il en toile d’or, fût-il garni de pierreries.
C’est une mode sale, indécente, inconvenante, à laquelle il faut renoncer. Embarrassez vos mains d’éventails, de flacons, de boîtes à pastilles, de carnets à cartes de visite, de toute la bimbeloterie que vous voudrez; mais renoncez à nous exhiber... des mouchoirs. — Rien que le mot... Pouah! fi donc! quelle horreur !
Au nom du ciel, au nom de l’amour, au nom de ' vous-mêmes, ne me forcez pas à revenir sur ce sujet.
LA CARCASSE IKDÉPEKDANÏE,
On annonce un nouveau perfectionnement appliqué à la crinoline, qui depuis longtemps a cessé d’être en crin pour devenir une cage d’acier, comme s’il s’agissait de renfenner un oiseau ou un animal rare ou féroce. De môme que la cage a .succédé à la crinoline, elle est menacée d’être remplacée à son
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tour par la carcasse indépendante, — Je n’ai pas vu la chose, je ne la connais pas. Je sais seulement qu’elle peut se rétrécir et s’élargir à la volonté des personnes qui l’adopteront. Ainsi, les femmes qui jusqu’ici ont été arrêtées dans le développement de leur circonférence par la routine des portes, des voitures, des loges de théâtre, etc., n’auront plus d’autres limites que celles que leur imposeront leur goût et leur bon sens.
Leur rotondité ne sera pas plus embarrassante que celle d’un parapluie; on la réduira pour passer une porte, pour entrer en voiture, etc. ; puis on lui rendra ensuite toute l’extension que la fantaisie pourra désirer.
Je ne connais pas, je le répète, la carcasse indépendante, je ne l’ai jamais vue; mais j’en aime le nom; je serais heureux de la voir s’introduire dans les habitudes du langage : < Lisette, donnez-moi ma carcasse indépendante. ®
Et dire qu’il faut aimer les femmes comme cela I et qu’il faudra les aimer encore si elles inventent demain quelque chose de plus ridicule encore !
SOOVEHIR DE SAINÎE-ADRESSE.
Quel est ce bruit inusité qui frappe mes oreilles? Quels sont çes cris et ces chants qui ne sont pas du pays ? Je descends sur la plage, et je la vois couverte de figures étrangères. Il est à peine six heures du matin ; à cette heure, on n’y rencontre d’ordinaire que des pécheurs; mais voici des femmes en cha' peau, des bourgeois en redingote, et tout ce monde s’appelle par des « Ohé ! » en passant à travers le.s haies et les clôtures- A ce signe, je reconnais des Parisiens : une fois hors de leurs murs, ils se croient en pays conquis. Quelle est cette troupe, ou plutôt cette horde qui s’annonce au loin par des cris sauvages? Ceux qui la composent ont des vareuses et des ceintures rouges, et de grands cols de chemise en toile bleue rabattus sur les épaules : ce sont de? ma-!
lins d’Eugène Sue, ou plutôt c’est un détachement des marins d’Asnières, de redoutables canotiers de la Seine et de la Marne! en un mot, c'est une invasion de ceux que les gens d’ici appellent les plaisiriens, qu’un train spécial, parti hier au soir de Paris, a vomis ce matin au débarcadère du Havre.
Ils sont fripés, fatigués, exténués; leurs yeux sont lourds et gonflés; ils ne se donnent tant de mouvement, ils ne poussent tant de cris que pour lutter contre le sommeil qui les envahit. Faites-en asseoir un au hasard, parlez-lui bas et lentement pendant (juelques minutes, et vous le verrez tomber dans un sommeil léthargique. Aussi, beaucoup d’entre eux, à peine auront-ils déjeuné, iront chercher dans la campagne une place à l’ombre où ils dormiront pendant quelques heures.
Il y a beaucoup à parier que l’endroit dont ils feront élection sera le beau milieu d’un champ de blé. Les Parisiens ne se piquent pas d’agriculture, et c’est tout simplement à leurs yeux de belle et grande herbe.
lllai? tous ne s’abattent pas (j’abord sur Sainte»
us
Adresse; des bateaux à vapeur les attendaient tout pavoisés, tout fumants à leur arrivée, pour les conduire à Honfleur , à Trouville , etc. ; un autre les conduit en pleine mer , jusqu'en face d’Étrelat; ce bateau aurait pu faire un plus magnifique programme sans se compromettre. Malgré la modestie de ses promesses, Jamais il n’a besoin de les accomplir entièrement. Au bout de trois quarts d’heure de mer, les deux tiers des passagers ressentent les atteintes de l’inexorable mal de mer : la tristesse, le découragement s’emparent d’eux , et c’est unanimement qu’on demande, qu’on exige le retour au port : — les malades, pour échapper à leurs cruelles souffrances; ceux qui ont résisté au mal, pour échapper à l’aspect peu agréable de leurs compagnons moins heureux.
Ceux-ci éprouveront encore un désappointement : on leur a dit qu’aussitôt qu’on a touché terre, le mal de mer se passe comme par enchantement ; c’est une erreur; pour peu qu’on l’ait ressenti avec quelque intensité, on en a pour toute la journée, non pas à éprouver des nausées et des douleurs, mais à conserver des vertiges, des étourdissements et un trouble
SUH LA PLAÜL.
notable dans les fonctions de l'estomac ; le lit dans lequel vous vous couchez, le soir, vous semble balancé par le tangage et par le roulis; pour les Parisiens qui ne coucheront pas dans un lit, mais bien dans les boîtes qui les ont amenés ce matin, il leur semblera que les rails, soulevés par la colère de Neptune, balancent les wagons de la façon la plus fâcheuse.
Ce jour de train de plaisir est un jour néfaste pour les personnes qui se sont retirées sur les grèves de l’Océan pour y jouir de la solitude et de la tranquillité. Les échos, habitués à ne répéter que les chansons traînantes des pécheurs et les cris stridents des mouettes, répètent, apres les Parisiens, des choses très-nouvelles, et semblent des échos assez mal-appris et assez mal embouchés.
Parfois le train de plaisir vous amène un ami pauvre comme vous, un artiste de talent qui était enchaîné à Paris, non par la distance, mais par le prix du voyage, et qui, retenu non à soixante lieues, mais à quatre-vingt-quinze francs de vous, vous apporte aujourd’hui des nouvelles des amis de votre jeunesse
et du bouillonnement des esprits dans cette grande ville où s’élaborent des idées pour toute la France et presque pour le inonde entier.
Mais, .pour une visite de ce genre qui vous vient surprendre agréablement, vous en aurez cent qui vous importuneront de la manière la plus désagréa* ble, surtout si vous avez un nom quelque peu connu dans les arts ou dans les lettres.
En route, les plaisiriens, tous de joyeuse humeur et décidés à s’amuser, n’ont pas cet air morose et concentré dont s’enveloppent les gens qui voyagent pour leurs affaires; aussi les habitants d’un même wagon ont bientôt fait connaissance et s’ouvrent réciproquement leur âme. Si l’on vient à parler d'un homme qui, studieux ami des lettres, ou plutôt ardent ami de la nature et du calme, s’est réfugié dans ce qui était une solitude il y a quelques années, il n’est pas impossible que quelqu’un en parle avec sympathie, et alors soyez sûrs qu’il se trouvera toujours un voyageur pour dire qu'il le connaît beaucoup, qu’il est très-lié avec lui.
— Ce pauvre Stéphen, dira-t-il, il y a dix ans que
je lui promets d’aller le voir; il faudra pourtant que je finisse par là.
— Pour moi, dit un autre, je ne le connais pas, et j’en suis fâché, c’est un homme qui me va.
— Voulez- vous que je vous mène chez lui?
— Je craindrais d’ôlre indiscret...
— Il n’y a pas de danger, les amis de nos amis sont nos amis ; amené par moi, vous serez bien reçu.
On arrive : l’homme si intimement lié avec Stéphen s’arrange pour perdre celui auquel il a offert de lui' servir d’introducteur; il monte sur quelqu’un des bateaux à vapeur qui attendent le train de plaisir, et ce n’est que vers le milieu de la journée qu’il revient aux environs de la demeure de Stéphen; là, il entre dans un cabaret pour dîner; à la table voisine de la sienne, il retrouve celui qu’il avait perdu, l’affaire se renoue; notre homme, qui a sommeil, boit un peu plus que de coutume pour se réveiller, et il oublie encore une fois qu’ü’ne connaît pas Stéphen. Au dessert, il veut conduire chez lui non-seulement celui auquel il l’avait promis, mais encore cinq ou six
autres personnes de la connaissance de celui-ci. On .se met en route.
— C’est étonnant, dit-il, je ne retrouve pas la maison; c’est le mal de mer, je suis tout étourdi.
Et, après avoir erré quelque temps, il se décide à demander à un pécheur.
— Bien, bien! dit-il, je m’y reconnais; où avais-je donc la tète?
A cent pas de la porte, il lui prend quelques incertitudes sur l’accueil de Stéphen.
— Attendez-moi un instant, dit-il à ses compagnons : je vais d’abord entrer seul pour vous annoncer à ce cher ami. Il est un peu ours, et ça l’etTaroucherait de nous voir subitement tous ensemble.
Il sonne, il demande à parler au maîlre de la maison.
— Monsieur, lui dit-il, je suis peut-être importun, mais je n’ai pu me résigner à venir dans ce pays sans avoir l’honneur de saluer un homme qui... un homme que... etc.
Stéphen, un peu contrarié à l’aspect d’un visage inconnu, n’ose cependant pa.s répondre par une bru-
talitê à ce qui a l’air d’un marque de sympathie et de bienveillance; il répond poliment. Alors son visiteur lui prend la main et la lui secoue amicalement, puis il va lui-môme ouvrir Iq porte en disant à Stéphen :
— Je vous demande la permission de vous présenter quelques amis qui n’ont pu se résigner à venir dans le pays sans avoir l’honneur de saluer un homme qui... un homme que... — Entrez donc, dit-il aux autres, qui paraissent hésiter, on ne vous mangera pas. -r C’est l’inconvénient de la célébrité et du talent, dit-il en s’inclinant vers Stéphen, qui reste stupéfait, embarrassé, anéanti.
Tout le monde est entré; l’introducteur l’appelle, en causant, Stéphen, sans dire monsieur; il fait aux autres les honneurs de la maison de Stéphen ; il invite ses compagnons à ne pas se gêner. Stéphen subit de son mieux l’invasion.
Au bout de trois quarts d’heure, on le quitte en le remerciant du bon accueil, et chacun de ceux qui sont entrés se croira le droit, à plus juste titre que leur introducteur, de lui amener à son tour d’autres
personnes iors d’un prochain voyage. Ceci est l’ordinaire.
Mais voici ce qui est arrivé à Stéphen par un des derniers convois de plaisir.
Comme il revenait d’une promenade en mer, on lui dit qu’un monsieur^ suivi de trois ou quatre personnes, était venu le demander, puis qu’il était revenu seul une heure après, et qu’il avait paru trèscontrarié de ne pas le trouver.
Il disait Stéphen tout court, s’était informé de sa santé, et avait manifesté son chagrin de ne pas le rencontrer en disant : « Ce sacré Stéphen 1 il faut pourtant que je le voie. »
— Tout porte à croire que c’est un ami de monsieur, dit la servante.
Stéphen reste sans sortir une partie de la journée; puis, découragé d’attendre, il va voir quelqu’un ou se promener; en un mot, il sort pour ne rentrer que trois heures après. Quand il rentre, la servante lui dit:
— Ce monsieur est revenu.
— Ah!
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— Il est ici.
— Ah ! ah !
— Au salon ; il y a deux heures qu’il attend.
Stéphen s’empresse d’aller au salon, et y trouve
étendu sur un divan, dont il s’est fait un lit par l’arrangement industrieux des coussins, un inconnu qui dort paisiolement en ronflant de toutes ses forces, et qu’il essaye de réveiller.
— Monsieur! monsieur!...
Mais ces monsieur, quelque accentuation progressive qu’il y mette, ne suffisent pas : il faut arriver à le secouer. L’autre alors se réveille en sursaut.
— Qu’est-ce que c’est? C’est hôte de me secouer comme ça. Fichez-moi la paix, n. d. D...! — Ah! pardon, monsieur... Vous ôtes monsieur Stéphen?
— > Oui, monsieur, répond Stéphen; vous avez pris la peine de venir plusieurs fois...
— C’est vrai; et j’étais bien contrarié de ne pas vous rencontrer; mais j’aurais plutôt couché ici.
— Vous aviez déjà commencé.
-- Vous m’excuserez... A la campagne... Vous avez une charmante habitation.
— Monsieur, pourrais-je savoir,..?
— C’est véritablement la retraite du sage, de l’homme revenu des erreurs et des illusions...
— Puis-je, monsieur, vous être bon à quelque chose ?
Personne n’en est revenu comme moi, des illusions de cette gueuse de vie. Je me retirerai aussi quelque jour.
— Monsieur, j’interroge encore mes souvenirs; je ne peux pas me rappeler...
— Vous ne me reconnaissez pas?
— Non.
— Je vous ai rencontré un jour que vous étiez sur le boulevard des Italiens avec Léopold Reynolds...
— Je ne connais personne de ce nom...
— Ah ! c’est que c’était un autre, alors; vous étiez avec quelqu’un... C’est drôle, j’aurais juré que c’était Léopold Reynolds; mais, puisque vous dites que vous ne le connaissez pas, c’est que c’était un autre... Oui, oui, c’était un autre, je me le rappelle. Eh bien, cet autre... il y en avait un autre auquel je donnais le bras, qui le connaissait et qui l’a salué... et voilà
comment, vous et moi, nous nous connaissons. C’est étonnant que vous ne me remettiez pas; mais il y a des personnes qui n’ont pas la mémoire des figures. Tenez, j’ai ma tante... ma tante Judith... Eh bien, je l’ai vue ne pas reconnaître son fils aîné; il est vrai que c’était la nuit et qu’elle le croyait en Amérique... Mais, enfin, c’est pour vous dire qu’il y a des personnes qui n’ont pas la mémoire des figures. Ce fils aîné de ma tante Judith, vous ne le connaîtriez pas?...
— - En aucune façon, monsieur; mais je...
-- Mais si... je viens de vous dire que c’est celui qui était parti pour l’Amérique et qui était revenu la nuit sans prévenir sa mère.
— Monsieur, je vous demande pardon, mais je suis un peu occupé...
— C’est bien plutôt moi qui vous demande pardon, de venir comme cela, chez vous, sans façon; mais je n’ai pas voulu venir dans ce pays sans saluer l’homme qui... Enfin, les gens de talent sont faciles à voir, pas cérémonieux, pas bégueules... Il n’y a qu’avec les imbéciles qu’il faut des manières. Vous devriez bien me faire donner quelque choseà boire...
Je meurs de soif. C’est un peu sans façon, ce que je vous dis là; mais à la campagne 1 et puis il y a vingt ans que je vous connais... par vos ouvrages.
Stéphen sonne, et, quand la servante est venue, il demande à son visiteur ce qu’il veut boire, — de la bière, du cidre, du vin ?
— Non I non ! quelque chose de sec : du rhum, de l’cau-dc-vie.
La servante va chercher ce qu’on demande, et apporte deux flacons et deux verres.
— J’ai eu le malheur de monter sur un des bateaux tantôt après être venu ici, j’ai eu le mal de mer; on m’avait dit que l’eau-de-vie préservait. Va te faire fiche! j’en ai bu quinze verres, ça n’a rien fait.
Stéphen s’explique alors le sans-façon de son vi-
siteur : le malheureux est ivre. Il lui verse un petit verre d’eau-de-vie qu’il a soin de ne pas trop remplir; l’inconnu l’avale d’un trait.
— Tiens I tiens ! tiens 1 — quel drôle de rhum vous avez là !
— Ce n’est pas du rhum que je vous ai versé, c’est de l’cau-de-vie.
— Ah!... Aussi je me disais: t Voilà un drôle de rhum... » Je n’aime plus l’eau-de-vie., j’en ai trop bu tantôt; donnez-moi plutôt du rhum... A la bonne heure! c’est bon, ça, et c’est stomachique. Encore un verre... Vous ne buvez pas? vous ne me faites pas raison ?
— Je ne bois jamais, monsieur.
— Sacré original, va ! C’est égal, il faut que vous trinquiez avec moi. Il ne sera pas dit que je n’aurai pas trinqué avec l’homme qui...
Et il remplit les deux verres.
— Allons, trinquons !
— Je vous ai dit, monsieur, que je ne bois pas.
— Alors je vais boire les deux. Une, et deux. Allons... bien! voilà que je me suis trompé... c’est de l’eau-de-vie que j’ai mise dans les verres. Pouah !
Il remplit les verres avec du rhum et les vide tous les deux.
— Voilà du rhum qui est tout à fait joli.
— Monsieur, dit Stéphen, je vous prie de m’excuser si je ne vous retiens pas plus longtemps, mais je suis attendu quelque part, et...
— Ne VOUS gênez pas pour moi ; entre amis... Je dormirai encore un somme en vous attendant. Votre divan n’est pas trop mou ; mais, en comparaison des banquettes du chemin de fer, c’est encore très-bien.
— Monsieur, je ne puis accepter cette bonté de votre part; j’attends quelques personnes...
— Eh bien, je ne les mangerai pas, vos personnes... Au contraire, nous rirons, nous nous amuserons.
— Eh quoi ! vous buvez encore ?
— Il est donc bien cher, votre rhum?
— Ce n’est pas cela; mais...
— Mais quoi ?
— Mais... le mal de mer... la chaleur... Je crains que vous ne vous rendiez malade.
— Dites tout de suite que vous craignez que je ne m’enivre, et ce sera plus franc.
— Eh bien, puisque vous le voulez, c’est vrai, je crois que vous en avez autant que vous en pouvez porter.
— Monsieur, vous m’insultez...
SIIE< LA PLAGE.
— Eh! non; seulement, j’ai affaire, je veux sortir, et je ne puis vous laisser chez moi.
— C’est-à-dire que vous me mettez à la porte. (Il boit un verre de rhum.) Eh bien, vous m’en rendrez raison; j’aime mieux la mort que de souffrir une insulte. Il n’y a pas besoin de sortir d’ici : voici des épées accrochées au mur, nous pouvons faire l’affaire dans votre jardin. Je mourrai peut-être; mais aussi bien ça m’est égal, je suis las de la vie; tantôt j’avais envie de me jeter par-dessus les falaises. Après ce que ma femme m’a fait... (Il boit un verre de rhum et pleure.) Car, le jour de l’Ascension, qu’elle me croyait en voyage, elle n’est rentrée que... le matin... Je ne vivrai pas déshonoré... Si elle se figure que j’ai cru à la maladie de sa mère... Donnez-moi du poison, je veux me tuer chez vous, je ne sortirai pas vivant d’ici ...Vous m’enterrerez dans un coin de votre jardin. (Il boit.) Pas de somptueux mausolée, je n’en veux pas... Respectez mes dernières volontés... une petite colonne de marbre... mon nom, mes vertus et la date, et quelquefois tu jetteras des fleurs et lu ver-
lo.
seras quelques larmes sur la tombe de ton ami. (Il boit et pleure.)
Stéphen ne put le décider à sortir. Le jeter dehors lui vint plus d’une fois à la pensée ; mais il élaittellement ivre, qu’il tomberait dans la rue et se ferait écraser.
Stéphen fait enlever les flacons. L’étranger finit par s’endormir. Stéphen fait chercher une voilure, on l’y transporte assoupi; on le conduit au chemin de fer ; il se laisse asseoir sur une des banquelles de la gare et ne tarde pas à s’y endormir tout à fait.
Beaucoup de ceux qui viennent par les trains de plaisir le dissimulent de leur mieux; ceux qui en profitent pour faire quelque séjour dans le pays se cachent soigneusement pendant le jour de leur arrivée, et ne paraissent que le lundi ou le mardi. Les autres entrent chez vous le dimanche malin, tout bouflis de sommeil et de fatigue, et vous disent :
— J’ai mille excuses à vous faire de n’étre pas venu vous voir encore; car il y a cinq jours déjà que je suis ici; mais j’ai été pris dès mon arrivée d’un malaise assez inquiétant.
Vous voulez les retenir à dîner. Accepter est difficile, car il faut être de bonne heure à la gare pour un retour dont ils ne veulent pas parler. Ils sont forcés de supposer une invitation antérieure qu’ils regrettent, mais dont ils ne peuvent se débarrasser, etc. Généralement, ils ajoutent:
— Est-ce qu’il n’y a pas eu un train de plaisir ce matin? J’ai vu des figures... Ces pauvres diables!... Il paraît qu’on les entasse là dedans... ça fait pitié î il faut que ces gens-là aient une santé de fer I