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PAUVRETÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE

Un homme qui parle une langue que je ne sais que très-mal , mais qui parle aussi français, accusait l’autre jour, devant moi, la langue française de pauvreté, et il se fondait sur le singulier argument que voici :

— En italien, nous avons dix mots pour dire la

même chose, lorsqu’en français, vous n’en avez que deux ou trois.

C’est une erreur double : d’abord, en français, pour ceux qui le savent, il n’existe pas deux mots qui veuillent dire précisément la même chose; en second lieu, ce que vous appelez pauvreté est précisément la richesse exquise de la langue française.

La richesse ne consiste pas dans le grand nombre de pièces de monnaie, mais dans la valeur de chacune.

Une langue riche n’est pas celle qui a le plus de mots, c’est celle qui peut exprimer le plus de nuances. C’est le propre de la langue française.

Les bons écrivains se sont toujours fait une étude de frapper chaque mot d’un type particulier et de multiplier ainsi les nuances cxpressibles de la pensée.

Les langues qui ont beaucoup de mots pour dire la même chose sont des langues qui n’ont pas encore été perfectionnées par les écrivains moralistes et les observateurs, quoiqu’elles aient eu despoëteffde génie. Supposons que vous ayez dix mots pour désigner

le rouge, le bleu, le jaune; cela fait trente mots ; il vaudrait mieux n’en avoir que neuf, qui donneraient chacun trois nuances. Ce qui fait l’infériorité relative des vers français sur la belle prose, c’est que la rime, la césure, l’hémistiche et la mesure, quatre cercles que doit traverser le versificateur, obligent d’accepter comme synonymes des mots qui n’en sont pas pour le prosateur; de sorte que la langue du premier est beaucoup moins parfaite que celle du second. Les sauvages, les paysans, les enfants ne discernent et ne reconnaissent que trois couleurs ; la .poésie est nécessairement une langue primitive.

Un soir que j’avais le bonheur de causer avec Lapiartine dans le coin d’un salon, je le trouvai absolument de cet avis; il considérait ses vers comme un jeu de sa jeunesse, et mettait la prose beaucoup audessus.

Les vers sont beaucoup plus amusants à écrire que la prose; quelque médiocres qu’ils soient, ils payent comptant le travail de celui qui les fait. Chaque vers vous présente quatre petites difficultés, quatre cercles de papier à crever et à traverser

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comme je disais tout à l’heure, et, conséquemment, quatre petits triomphes.

La prose se fait à crédit.

Les vers, môme négligés, ne le sont jamais autant que la prose négligée, parce que les petits obstacles que présente chaque vers obligent la pensée de s’arrêter un moment.

Les vers suffisent à la jeunesse et l’enchantent avec raison. Je me rappelle sous quelle humiliation je courbai la tête la premièi*e fois que je me résignai à écrire en prose; il me sembla qu’on me coupait douloureusement les ailes.

En effet, à cet âge, on ne connaît pas les nuances; lô ciel est bleu; et, quand il n’est pas bleu, il est noir*

L’amour est la vie, oü bien il est la mort.

A cet âge, on dévore.la vie à belles dents, on ne sait le goût qu’elle a qu’en gros; plus tard, on la mâche et on distingue les condiments qui l’assaisonnent ou l’empoisonnent f

Par la raison que je crois que la prose française l’emporte sur la prose des autres langues, les vers

français sont très-inférieurs à la prose française et doivent être inférieurs aux vers de quelques autres peuples. Pour un lecteur exercé à saisir et à exiger l’expression des nuances de la pensée, les plus beaux vers français fourmillent nécessairement de fautes choquantes, qui ne sont des fautes qu’à cause des perfections de la prose.

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