EXCOMMUNICATION DU CERP-VOLANT
Décidément, nous ne sommes plus en ce monde pour nous amuser. Voici un arrêté préfectoral qui se charge de l’apprendre aux enfants.
Ceux d’entre mes lecteurs qui se souviennent d’avoir été enfant, n’ont sans doute pas oublié le cerfvolant.
Eh bien, le cerf-volant est supprimé dans le département de la Manche. Lisez plutôt :
« Considérant que les cerfs-volants peuvent pro-
duire des inconvùnienls, non-seulement sur les roules pourvues de fils électriques, mais encore sur les voies publiques de toute espèce ;
« Arrêtons :
t Art. 1". — Il est interdit d’enlever des cerfs-volants, non-seulement dans le voisinage des lignes télégraphiques, mais encore sur les voies publiques de toute nature.
« Art. 2. — Les contraventions au présent arrêté seront constatées et poursuivies comme en matière de police municipale.
« A. Vaultier.
« Saint-L6. »
Voilà ce que c’est, mes pauvres petits amis ! Vous savez, quand les grands et les vieux s’amusent, quand ils causent ou jouent aux cartes, et que vous voulez vous amuser aussi, ils vous envoient vous amuser ailleurs, parce qu’ils considèrent leurs jeux et leurs jouets comme plus respectables que les vôtres; ce qui est douteux. Eh bien, maintenant, ce n’est plus seulement au salon et à table et au coin de la cheminée que les grands et les vieux conversent et vous empô-
chent de vous amuser. Ils jasent maintenant à travers les routes au moyen de fils de fer tendus sur la terre entière ; ils se disent, d’un bout du monde à l’autre, de belles choses comme celle-ci : Les mélasses sont demandées; le coton est mou.
Et vous les dérangez, et ils vous envoient vous amuser ailleurs, et, comme ils sont partout, vous ne pourrez bientôt plus vous amuser du tout.
Pour ma part, je regrette le cerf-volant; c’était un beau jouet, et plus instructif qu’on ne le croit : outre ce qu’il nous apprenait en physique, c’est lui qui m’a fait faire le premier certaines réflexions morales et politiques.
Quand nous enlevions un cerf-volant, si on lui rendait trop de ficelle, il chancelait, titubait, et retombait en tournoyant emmêlé dans sa longue queue; si, au contraire, on ne lui en donnait pas assez, si on ne savait pas lui rendre les rênes, il « donnait des coups de tête, » entrait en fureur et retombait également à terre en se roulant et se déchirant avec violence.
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