A. DE J
ET
Les théâtres de Paris.
Le théâtre est vieux comme l'amour
Aussi jeune que lui. et Fon peut lui appliquer la devise que porte toujours le piédestal de Cupidon. — // fut, il est, ou sera notre maître,
L'épitaplie du piédestal du théâtre^ si toutefois on lui élève jamais une statue^ sera \ On en a parlé^ on en parle, on en parlera!,..
Paiions-en donc un peu. Je dis un peu^ pour ne pas effrayer le lecteur^ car il est fort possible que j'en parle beaucoup.
Paris ne compte pas moins de 18 théâtres, nourrissant, payant^ entretenant et faisant vivre un nombre incalculable de familles. Tout le monde va au théâtre, le riche aussi bien que le pauvre^, tit je dirai même^ le pauvre plus que le riche.
Le spectacle, c'est le bonheur de Fouvrier^ du peuple^ qui consentirait volontiers à ne pas manger^ pour se nourrir de 15 ou 20 actes de drame.
Quand la plaine Saint-Denis a permis à ses deux ou trois perdreaux éclopés par de maladroits chasseurs^ d'aller se faire achever autre part^
Quand Montmorency n'a plus de cerises sur ses arbres,
Enghien, plus de bateaux sur son lac^
Asnières^ plus d^orchestre dans son parc.
Et Mabille. plus de fenîmes dans ses bosquets,
Alors, les théâtres s'emplissent. — Mais de tout temps ils sont l'unique distraction de l'artisan, qui économise quelques bouchées de pain, pour se nourrir de quelques vohimes" de prose et de couplets, souvent fort indigestes.
Aussi voyez-vous, les dimanches et les lundis, dès 2 heures de l'après-midi, à la porte des Ihéàlres, des queues formidables, auprès desquelles, celle de la comète de 1811, n'était qu'une mauvaise plaisanterie.
Faire la queue ! c'est la moitié du spectacle !
Faire la queue, c'est acheter un de ces appétissants tas de pommes devenus brillants à force d'être frottés!
C'est boire à longs traits, ces énormes
1<S SUR LA SCÈiNË
Au Vaudeville : pour y lorgner des femmes décolletées.
Aux Variétés : pour y goûter im repos nécessaire à la santé-
Au Gymnase : pour y entendre un style apprêté et empâté.
Au Palais-Royal : pour y récolter des crudités.
A la Porte Saint-Martin i pour connaître les fleurs et leurs variétés.
A V Ambigu i pour y entendre une prose manquant de légèreté.
Au théâtre Lyrique : pour le voir fermer pendant l'été .
Au Cirque National : pour y apprendre à ne pas faire Texercice avec sûreté.
A la Gaîté : pour y pleurer sur la \eriu persécutée.
Aux Folies- Dramatiques : pour y voir des décors et des costumes mal retapés,
El DANS LA SALLE. 19
Aux Délassements-Comiques: pour y être assis sur des bancs peu rabotés.
Aux Funambules : pour y recevoir des trognons de pommes de mauvaise qualité.
Et au Lazarij : pour y respirer un air empesté.
A cela près^ les théâtres de Paris sont remplis de variétés / Je ne prétends pas dire par là^ que les théâtres soient ennuyeux, loin de moi une telle pensée^ j'ai seulement voulu citer un seul de leurs défauts.
Le sage pêche sept fois^ dit le proverbe^ un théâtre peut bien n'avoir qu'une faute à se reprocher. Au reste la façon intelligente^ dont^ à quelques exceptions près^ les diverses scènes que j'ai désignées plus haut sont dirigées^ montre qu'à part leur petit défaut^ le public sait apprécier les sacrifices et les travaux qu'elles s'imposent.
Si j'avais dû ne chanter que les louange?
du théâtre^ j^aurais saisi avec empressement Toccasion que j'avais de me taire ; mais j'ai voulu^ à l'exemple de la Vérité^ mettre quelques-unes de ses petites particularités à nu ! qu'on se rassure cependant, mes yérites auront toujours une certaine partie du costume qui permettra à tout le monde de les entendre sans rougir; d'ailleurs^ on ne manque pas de puits à Paris^ et si mes vérités se décolletaient un peu trop, on pourrait les forcer à rentrer dans leurs domiciles traditionnels et... humides !
Je commence donc.
Une porte s'offre à ma vue, qui elle aussi a sa devise^ devise terrible et désirée, devise qui, pour les mères de famille, devient le Manè, Thécel, Phares, du festin de Balthasar.
Quelle est cette inscription si effrayante et si douce, me direz-vous?. . et mon Dieu !
c'est tout simplement ces 3 mots : entrée des artistes /...'suivez-moi donc et pénétrons^ si toutefois le cerbère qu'on place à la porte^ veut bien vous laisser monter dans le sanctuaire... mais ô bonheur^ Yoilàles pompiers qui arrivent pour faire leur service, marchons au pas et abritons-nous à l'ombre de leur élégant casque d'or... en cuivre... ouf! nous voilà arrivés^ on répète. Généralement^ c^est une bonne aubaine pour un étranger à qui les coulisses ne sont pas familières, et qui désire regarder les artistes à la ville.
Une répétition générale est la chose la plus curieuse qui se puisse voir, et si la première représentation pouvait être la répétition générale, bien des pièces y gagneraient, en ce sens qu'elles n'iraient pas jusqu'à la fin.
La répétition d'un ouvrage important dr.re de 6 à 7 heures, ce qui fait que le pe-
lit jour^ cet indiscret qui se faufile même à travers les rideaux du lit des amoureux^ ou des jeunes mariés^ surprend bien souvent les artistes au sortir de leurs travaux de la nuU.
Il est bien rare qu'une répétition générale aille parfaitement bien, et il est plus rare encore que chaque artiste ne dise pas en sortant : « La répétition générale a été détestable, la représentation de demain sera excellente, » Et la représentation est en effet excellente, en ce sens qu'elle va un peu moins mal que celle de la veille, ce qui se comprend, puisque la mémoire est plus vieille de 24 heures. La mémoire est comme les fruits, elle mûrit sous la chaleur du rôle.
Aux répétitions générales :
Le directeur s'emporte contre les artistes.
Les artistes s'emportent contre le souffleur.
Le souffleur s'emporte contre le manuscrit.
Le chef d'orchestre s'emporte contre ses musiciens.
Les musiciens s'emportent contre leurs instruments.
Les machinistes s'emportent contre les décors.
Et le? décors s'emportent... sur la scène^ où ils viennent jouer leur rôle muet^ mais souvent fort éloquent.
Le pubUc, un certain pubUc, bien entendu^ est quelquefois admis à jouir d^une répétition générale; mais comme il arrive souvent que l'on recommence cinq ou six fois une scène qui ne marche pas^ il éprouve le besoin de s'en aller vers une heure du matin^ après avoir avalé trois fois le même acte^ qu'il finit par ne plus comprendre.
Le mot de répétition, m'amène tout na-
24 SUR LA SCÈINE
tiirellement à parler des comédiens, et ce sont des types trop excentriques^ pour que je m'abstienne dans une si belle circonstance.
yen demande mille pardons à ceux qui croiraient se reconnaître dans mes faibles croquis, mais comme j*ai toujours fort mal dessiné^ et par conséquent^ manqué toutes les ressemblances, je pourrai rejeter sur le dos de mon ignorance les reproches qu'on pourrait m'adresser, et d'ailleurs, au dire de la grammaire, chaque règle ayant son exception, je suis bien sûr que tout le monde voudra confirmer la règle.
Où il est parlé un peu des comédiens et beaucoup de leurs caractères.
Si madame de Sévigné ne l'avait écrit
avant moi^ en employant seulement d'autres rimes^ je dirais que le comédien est le type le plus incroyable^ le plus intraitable^ le plus remarquable^ le plus formidable^ et le plus inqualifiable, etc.^ qui se puisse rencontrer, et je suis étonné que le Jardin des Plantes^ qui conserve des choses si précieuses et si rareS;, n'ait pas songé à faire bâtir un petit théâtre^ dans une de ses serres nombreuses^ pour y acclimater quelques comédiens^ et en perpétuer la race^ dans le cas où elle viendrait à s'éteindre. On m'a bien parlé déjà^ d'un projet à peu près semblable, mais onditque le voisinage des ours, ayant mis en émoi les vaudevillistes^ qu'on voulait charger de J'alimentationde ce nouveau théâtre^ a empêché de donner suite à ce magnifique projet.
Le comédien est le sosie du lazzarone; paresseux autant qu'inteUigent^ il n^^ a pas de
26 SUR LA SGÈrSE
belle création qui vaille pour lui un rayon de soleil, et la fameuse chanson de la Boisière, qui est devenue si populaire^ pourrait s'augmenter d^un soixante-quatorzième couplet qui finirait ainsi :
Ah ! croyez-moi , les In-avos et les rôles Ne valent pas un rayon de soleil.
En disant que le comédien est paresseux^ cela ne veut pas conclure qu'il ne fait rien^ loin de là, son métier est rude^ pénible, douloureux même, car il est des heures dans sa vie, où il est obligé de venir sourire àtous cesyeux, plus ou moins bien veillants, plus ou moins spirituels, qui sont braqués sur lui, lorsque ce sourire arrête sur le bord de la paupière, une larme prête à s'en échapper, larme de martyr, larme qui rachète bien des fautes, larme sainte enfin, car c'est une mère morte, un fils ingrat, ou
un cœur oublieux qui font couler cette larme.
Le comédien n'aime pas en ge'nëral à jouer de marnais rôles ! — Gela paraît naturel au premier abord^ mais on compren^ dra davantage mon exclamation , quand j'aurai dit que ce dégoût est aussi bien re'pandu chez le figurant que chez celui qui tient ce que Fou appelle vulgairement : Vemploi,,.
La paîine, est le mot par lequel se désignent les 12 ou 15 lignes insignifiantes que comporte un mauvais rôle^ et cette dénomination exprime bien le mépris qu'on voue à ce genre de littérature ! rien n'est désagréable en efi'et comme le panne !
Je n'avais pas l'intention en commençant ce petit volume de parler argot^ mais les théâtres etles coulisses surtout^ étant le lieu où cette langue^ qu'on dit remonter à ^owère^ est la plus répandue^ je suis forcé
d'avoir recours à ce dictionnaire^ non l'evu parrAcadémie.
Le comédien a généralement beaucoup d'amour-propre^ et ce qui chez d'autres serait défaut, devient chez lui une qualité; un comédien sans vanité^ est un aveugle sans chien, un sapeur sans barbe, une nourrice sans lait, un fusil sans bretelle ; l'amour-propreest compris dans rengagement d'un artiste, il lui est aussi indispensable, que le rouge dont il orne ses pommettes, et certains artistes le poussent à un tel point, que le grand Harel, de spirituelle mémoire, racontait à un ami, d'un ami, d'un de mes amis, qui me l'a redit, qu'un pauvre figurant qui jouait depuis 10 ans les domestiques, les Romains, les voleurs, et le murmure du peuple, lui demandait pour prix de ses services, de dire quelques mots et de passer enfin dans les rangs des artistes.
— (( J'y consens^, rëpoudit Harel^ Qiais >■) comme mon budget est très-lourd^ je ne » puis vous admettre comme artiste^ qu'à la » condition que vos appointements ne seront » pas augmentés... »
Grande joie du figurant.
— « Allez^ mon ami^, ajoute Harel^ d'un ^) air digne^ à partir d'aujourd'hui, vous fai- » tes partie de ma troupe^ seulement au lieu 1) d'être payé le 3 du mois^ vous ne touche- » rez vos appointements que le loi... »
Le 7^ le pauvre Hai^el fermait les portes de son théâtre^ et le malheureux figiu'ant perdait son mois î mais que lui importait ! il était artiste î...
C'est ce même Harel qui trouva moyen d'emprimter 3^000 francs à un huissier qui venait lui faire sommation d'aAoir à payer une lettre de change de pareille somme!... en lui persuadant que l'huissier et le théâ-
30 SLR LA SCÈ^E
tre étaient frères... En effet Fhuissier fait des exploits et le théâtre les chante !...
Oh! grand homme!... Mais revenons à mes... comédiens.
Il y a trois catégories dans les comédiens :
L'artiste,
L'acte in%
Et le cabotin.
L'artiste y c'est Thomme indépendant^ le rentier^ qui aime son art^ qui le cultive par amour et qui cherche à le pohr^ comme le sculpteur polit sa statue.
L'acteur^ c'est l'employé à 1 ,500 francs qui attend la fm de chaque mois pour toucher ce qui doit servira ahmenter son pot au feu, et qui va à ses répétitions^ comme le commis va à son ministère.
Le cabotin^ c'est le surnuméraire^ qui végète 3 ans, 5 ans^ 1 0 ans même^ dans les banlieues,sans Jamais pou voir passer la barrière.
ET Da?{S la salle. 31
11 est Timage du vin qui est soumis au contrôle des employés de Toctroi ; — Le cabotin est forcé de subir le contrôle d'un directeur. Cette dernière classe d'artistes est la plus à plaindre ; parce qu'obstinée dans son idée^ elle suit péniblement sa carrière jusqu'à ce qu abreuvée de dégoûts et de misères, elle y renonce pour passer le temps qui lui reste , à regretter le temps perdu !
L'art du comédien est grande noble^ sublime meme^ car il renferme d'utiles enseignements. Mais hélas! pour bien jouer la comédie, il faudrait encore comme disait Harel, avoir 23 mille livres de rente, parce qu'alors on ne la jouerait pas !
Eu dehors de ces tristes privilèges, qui rentrent dans la yie privée du comédien, que de déceptions l'attendent au delà de cette rampe, qui illumine son visage souvent soucieux. Car au delà de cette rampe, surgis-
32 SUR LA SCÈlNE
sent mille yeiix^ comme je le disais tout à rheure^ qui sont tout prêts à sourire de pitié;, mille, bouches qui sont entr'ouvertes pour laisser échapper un souffle fatal, et combien de fois^ les pauvres artistes n'ontils pas eu à subir la mauvaise humeur du public^ lorsqu'elle était destinée aux ouvrages qu'ilsinterprétaient ! Et que pouvait faire l'acteur, qui, dans une tragédie représentée jadis an Théâtre-Français, entrait en scène en disant :
Seigneur, le roi s'avance avec vingt mille Francs !
Je voudrais bien avoir son armée dans ma poclie, riposta un facétieux du parterre !...
L'acteur aime généralement le jeu.
Le domino, le bezy et le billard, ont ses sympathies. Au café, il est loustic, sans souci même ; mais le soir, c'est un autre personnage, il s'identifie avec le caractère qu'il
représente;, Fhabit de velours qu'il porte, semble être son costume habituel, ses manières sont dégagées, sa diction nette et précise, sa tenue irréprochable, et vous ne reconnaîtriez jamais sous le masque de Louis XIV, ou de Voltaire, le viveur un peu débraillé, que vous aviez coudoyé en pas • sant... C'est qu'il a devant lui, un juge aussi implacable dans sa vengeance que le Corse; aussi terrible que le vent qui siffle, quand la fantaisie lui en prend; un juge, qui oublie le lendemain le succès de la veille, un juge d'autant plus sévère, qu'il achète à la porte, comme Ta dit Boileau, le droit d'être exigeant, et le plaisir qu'on paie rend généralement difficile et hargneux; un juge, devant qui il faut s'incliner, car ses arrêts sont sans appel, un juge enfin qu'on nomme le public!...
Le comédien est généralement jaloux ; il
n'est pas jusqu'à tel grand talent qiii n'envie à un petit bout de rôle Teffet qu'il produit à côté de lui. De cette jalousie naît un manque d'indulgence qui va parfois jusqu'à la méchanceté.
Les femmes artistes, surtout, sont toutes disposées à médire de leurs camarades, et combien de sourires, si on pouvait les expliquer , se traduiraient par ces phrases :
(( Mon Dieu qu'elle a peu d'intelligence !
» Comme sa robe est de mauvais goût.
» Elle se met trop de rouge.
» Pas assez de blanc î
» Quels grands pieds !
» Quelles grosses mains î
» Quelle affreuse voix I »
Et quand la malheureuse qu'on a ainsi photographiée aborde sa camarade, à la fin de la pièce, cette dernière s'écrie en lui prenant la main :
« Tu as été charmante d\in bout à l'autre de ton rôle ! »
Les hommes ne sont peut-être pas plus indulgents pour leurs confrères, mais comme ils ne s'attachent pas autant aux qualités physiques, leur critique paraît moins acre et moins venimeuse.
Le comédien se croit parfait, et s'il vous demande un conseil, c'est presque toujours avec l'intention de ne pas le suivre.
Il faut cependant rendre une grande justice aux artistes, c'est la facilité qu'ils ont à obliger les malheureux sans emploi, et quelquefois sans asile, et j'en connais plusieurs, que je pourrai citer, qui ont vendu jusqu'à leurs habits poin^ soulager des camarades dans le besoin!
Que voulez-vous?...
On est compatissant pour un confrère qui souffj-e, parce qu'il est sans place ! et on
est impitoyable pour ce même confrère lorsqu'il vous dispute une part des bravos du public !
Voilà le comédien !
Les loges d'actrices.
Savez-vous de quoi se compose une loge d'actrice?
D'un espace de six pieds carrés !
D'une glace.
D'une boîte renfermant le blanc^ le rouge et autres ustensiles propres à se rendre plus jolie ou moins laide !
De deux chaises.
D'un sofa (quelquefois).
Et de deux quinquetS;, brillant rarement^ fumant toujours.
L'actrice et Facteur se tiennent peu dans
leur loge; dès qu'ils ont revêtu le coslume de la pièce dans laquelle ils jouent^ ils descendent au foyer^ et y restent jusqifau moment de leur entrée en scène.
Quelques loges, plus séduisantes par l'esprit qu'y déploie;, ou que croit y déployer la propriétaire^ ser^ ent de refuge à une petite coterie d'artistes^ qui s'y donnent rendezvous^ pour dire tout le mal possible des autres acteurs^, des auteurs^ du directeur et des régisseurs.
Quand on a bien épuisé les sujets de médisance à Tendroit de ces infortunés^ on parle des gens qui sont dans la salle ; des habitués qui viennent pour mademoiselle Élisa^ ou pour mademoiselle Jeanne^, on rit de leur façon d'agir^ on les trouve ridicules^ mal mis, laids, avare S;, et on en ferait des dieux s'ils avaient Jeté les yeux sur les sirènes qui les arrangent si bien.
38 SUR LA SCÈiNE
Autrefois les loges d'actrices étaient le rendez-vous de la plus brillante société.
Mesdemoiselles Contat^Clairon et tant d'autres célébrités dramatiques faisaient faire antichambre à la porte de leurs loges aux beaux galants qui venaient déposer à leurs pieds leurs hommages et leurs . . . carrosses ! . . .
Aujourd'hui le coiffeur et l'habilleuse sont les deux seuls êtres vivants à figure humaine qui y ont leurs grandes et petites entrées, et encore les considère-t-on comme des mortels à part, et faisant partie du matériel du théâtre.
La loge a pourtant ses petits secrets, ses petits mystères, et au risque de passer pour indiscret, je dirai que bien des jambes, en sortant de là, ont dû se trouver étonnées de posséder des mollets, bien des têtes ne se sont pas reconnues devant la glace, en se voyant ornées de superbes cheveux, bien
des mâchoires ont souri avec joie en apercevant des dents qu'elles croyaient absenle^^ depuis longtemps déjà.
C'est que la loge, à Tégal de Teau de Jouvence, sait redonner la jeunesse et la viguem^, à celles qui sont vieilles et cassées.
C'est que la loge est le temple où Ton entre mendiante , et d'où l'on sort princesse ! Que dérides on fait disparaître devant cette petite glace qui dirait tant de choses, si, au lieu de refléter elle ponvait parler.
Que d'yeux fort insignifiants, on rend vifs et malins !
Que de mensonges enfin, on puise dans le fond de cette nouvelle boîte de Pan iore, qui ne contient pourtant que deux maigres pots étiquetés :
L'un : rouge-fin î
Et l'autre : blanc de perles !
Que de trésors renferment ces deux pau-
40 SUR LA SCÈI^E
vres petits vases, complices bien innocents de tous les mensonges de la figm^e î
Les loges des artistes sont toujoui's propres, quelquefois élégantes même ; celles des figurantes sont souvent sales, quelquefois nauséabondes.
C'est que les malheureuses n'ont pas der- ]*ièi'e elles un garçon ou une fille de théâtre^ qui^ sans cesse à leurs ordres^ rangent et assainissent ce pauvre réduit^ où s'entassenl tant de misérables existences; c'est que les pauvres figurantes avec leurs 20 sous d'appointements par soirée^ ne peuvent pas acheter^ comme ces darnes^ ce blanc de perle et ce rouge fin qui leur valent de temps en temps des monceaux d'or !
A quoi tient souvent la richesse ?
A une légère couche de fard !
11 est expressément défendu de monter dans les loges des dames.
Et on >' monte quand même.
Les uns sons un prétexte^ les autres sous un autre.
C'est que là on peut se dire à son aise ce que Ton renfonçait bien au fond de sa pensée., dans ce foyer où tons les yeux braqués sur TOUS n'attendent qu'un mot^ pour donner aux langues le signal de la médisance.
Suivons ce jeune homme qui dirige ses pas vers la loge n° 17, c'est celle de mademoiselle S***.
« — Ah ! ah ! mademoiselle^ il paraît que vous rece\ez des jeunes gens dans votre sanctuaire.
« — Vous êtes fou me répondra mademoiselle S*** avec importance ^ c'est un auteur qui vient me Hre un rôle. »
Si j'osais j'entrerais^ mais la porte se referme^ et il semblerait à une méchante oreille qu'on parle d'amour^ et non de pie-
ces^ qu'il est question de baisers et non de coups de poignard.
Mais cette méchante oreille aurait mal entendue^ ou plutôt mai interprété les sons venus jusqu'à elle ; si une voix a prononcé les mots :
« Je t'aime, à toi pour toujours. »
C'est celle du jeune auteur qui lit sa pièce, et qui, arrivé au dénoûment, met dans sa déclamation tout le feu qu'il voudrait communiquer à celle qui doit interpréter son rôle principal.
D'ailleurs je ne veux pas être mauvaise langue^ et pour le prouver^ je laisse Fauteur et Tactrice débiter à leur aise les tirades amoureuses de leur comédiC;, pour descendre au foyer des artistes.
Le Foyer des artistes.
Le foyer des artistes est la plus curieuse chose qui se puisse YOir. — Rien de bizarre, d'animé^ de remuant et de gai comme cette réunion cosmopolite d'acteurs^ d'auteurs^ de régisseurs^ de souffleurs, de docteurs,
de causeurs et de bailleurs de fonds,
bien entendu, le bâilleur d'un autre genre étant banni à tout jamais de ce séjour enchanté où tendent les vœux de la jeunesse dorée du jour, dont les mille yeux ne dépassent pas la rampe !
Que de gens donneraient volontiers une année de leur existence pour pénétrer dans ce sanctuaire, qu'un Cerbère à tête humaine rend inaccessible aux profanes l
Insensés ! vous ne savez pas qir'en met-
4i SUR LA SCÈKE
tant le pied dans Fasile mystérieux, la désillusion vous saisirait au cœur et à la tête, et vous sortiriez de là blasés^ r/ayant qu'un regret, celui d'avoir perdu par votre faute une croyance naïve et charmante ! vous toucheriez de près ces femmes que vos jumelles dévorent de leurs deux gros yeux de veire, et vous sentiriez s'envoler en quelques minutes vos rêves de plusieurs années ! Contentez-vous donc de lire cet ouvrage, cela aura le double avantage de vous conserver votre candeur, à l'égard du foyer des artistes, et d'assurer à l'éditeur la rente de plusieurs éditions de mon livre.
D'ailleurs, je vais en quelques lignes vous faire la description de cet endroit charmant.
11 ne faut pas conclure.de ce mot char^ mant que le foyer des acteurs soit toujours amusant ; loin de là, il est triste ou gai se-
Ion les pièces qui sont représentées dans le cours de la soirée.
Le drame jette ordinairement une teinte plus lugubre sur les visages des artistes; il semble qu'on ait besoin de se recueillir pour aller crier en scène :
« Mon père {ou ma mère) je suis un [oa » une) infâme!... »
Ou bien encore :
« Voilà le vrai^ le seul^ Tunique coupable^ )) qu'on s'empare de lui, et qu'il soit chargé » déchaînes zing! »
On ne peut pas être bien folâtre quand on a de pareilles phrases à hurler !
Le moment de Tannée où les foyers sont le plus gais^ sont ceux où l'on joue des féeries dans les théâtres de drame^, et des revues dans les théâtres de genre; ces sortes d'ouvrages qu'on nomme vulgairement : a Pièces à femme, » ont le pouvoir d'attirer
une foule de papillons vaudevillisles^ journalistes et publicistes, qui \iennent brûler leurs ailes aux feux des regards de ces dames.
On obtient tant avec la promesse d'un joli article ainsi conçu :
(( Mademoiselle R est ravissante dans
)) le rôle du prince Azur; cette jeune artis- » te qui possède une voix bien timbrée a » fait applaudir à plusieurs reprises sa » romance du quatrième acte. Nul doute » qu'une scène plus élevée ne s'attache )) bientôt cette comédienne, dont l'avenir » s'inaugure d'ime façon si brillante : » Signé D. B. »
Comment voulez-vous que mademoiselle R... ne fasse pas les doux yeux à D. B.^ et comment voulez-vous que D. B. ne vienne pas chercher au foyer les marques de gratitude de mademoiselle R.?..
Pendant les représentations d'une féerie ou d'une revue, Je foyer est donc plus amusant.
Alors les conversations sont animées, bruyantes môme, et le régisseur est souvent obligé de venir rappeler à Tordre les perturbateurs, en leur jetant au nez, ou plutôt aux oreilles, cette phrase consacrée :
« Messieurs, on joue la comédie à côté. » A laquelle phrase on répond celle-ci non moins consacrée ;
c( Qu'on aille jouer ailleurs î » Et l'auteur continue à tirer les cornes à un fort joli petit diable rose qui lui demande un rôle dans sa première production, le journaliste à causer avec une écre visse, et une abeille qui menacent de le piquer s'il ne leur fait pas à toutes deux l'article mentionné plus haut, et le bailleur de fonds à papillonner avec tout le monde.
Le bailleur de fonds a presque toujours les sympathies des artistes dames; c^est ce qu'on appelle^ en argot de théâtre, « Un homme à sac,)) à sac d'argentbien entendu, et l'on pourrait même ajouter : « Un homme à boîte. » Car il est presque toujours muni d'une bonbonnière dont les pastilles odarantes et sucrées vont humecter la bouche des jobs démons qui font damner tant de pauvres diables.
On parle de tout dans un théâtre.
Cela ne veut pas dire qu'on parle bien, et savamment : la politique, les arts, le commerce, la rente, les actions de chemins de fer, tout est bon, pourvu qu'il y ait ma*^ tière à bavardage.
On crie, chacun donne son avis, on se querelle, on blâme tel souverain d'avoir fait ceci, et on approuve tel ministre d'avoir répondu cela. — On dit du mal de ses ca-
marades absents^ et peu de bien de ceux qui sont présents ; bref^ on dit du mal de tout le monde^ excepté de ceux qui assistent à ces réunions^ et encore faut-il qu'ils s'en aillent les derniers pour être à peu près sûrs qu^on ne médira pas sur leur comptezle dernier restant étant capable d'aller chercher le pompier de service pour abîmer encore un peu ravant-dernier qui vient de s'éloigner.
11 y a dans les foyers des acteurs de tous les théâtres de Paris, quelques habitués qui en sont les pierres fondamentales^ et qui, chaque soh^, sans exception, viennent y passer une heure, deux heiu-es, et quelquefois même toute la soirée. — En hiver surtout ! C^est une façon ingénieuse de ne brûler ni bois, ni chandelle î
Je connais deux ou trois individus qui ont leurs entrées dans tous les théâtres de Pa-
50 SLR LA SCÈNE
ris, qui tutoient les femmes (je parle de celles qui veulent se laisser tutoyer)^, qui appellent les directeurs mon gros et les jeunes premières ma petite, qui donnent leur avis sur ce qui se fait et se dit, et qui n'ont jamais commis le moindre vaudeville qui puisse êlre un prétexte à cette familiarité universelle.
Ils sont adoptés, et, depuis le concierge jusqu'à Tallumeur de quinquets, tout le monde les connaît. — 11 ne vient pas même à ridée de qui que ce soit de dire : a Pour- » quoi donc M. F'** a-t-il ses entrées? » On Je voit sans relâche, il fait partie du matériel, et s'il manquait un soir on s'en apercevrait autant que si l'on enlevait du foyer les banquettes qui servent à s'y reposer.
Un des grands inconvénients des foyers d'acteurs (les plus jolies choses ont leurs défauts), ce sont les loteries perpétuelles, qui à
ET DANS LA SALLE. 5i
la longue deviennent un impôt exorbitant que Ton prélève sur les nouveaux venus et sur les habitués qui ne peuvent s'y soustraire.
Tout se met en loterie , et quel que soit Tobjet que Ton sacrifie^ on vous impose de trois à cinq billets, en vous assurant que vous serez très-heureux de gagner :
Un col brodé, que vous donnerez à votre maîtresse ;
Une bourse, qui vous rappellera que tout votre argent a passé en loterie ;
Un tableau qui ne vous laissera que Fespérance de ne pas mourir de faim, si le pain est trop cher;
Et un millier d'autres objets moins utiles les uns que les autres, mais qui vous sont indispensables.... au dire des faiseurs de loterie.
Il n'y a qu'une espèce de gens qui sachent
se soustraire à cette dîme théâtrale^ ce sont ces habitués perpétuels, qui vous ferment la bouche avec cette réponse :
« J'ai juré de ne jamais mettre à la lote- » rie. — C'est un vœu, et je n'y manquerai » pas. »
C'est peut-être la seule phrase spirituelle qui leur soit échappée, par mégarde sans doute.
Il y a des auteurs qui ne paraissent jamais au foyer des acteurs : d'autres qui y passent de temps en temps^ quand on joue leur œuvre^ ou quand elle est en répétition; quelques-uns qui y font acte de présence^ sans qu'on ait besoin de leur rien montrer ; et d'autres^ enfin, qui y viennent toujours î
Si les conversations sont vives^ elles sont rarement inconvenantes, comme beaucoup de gens se le fmurent.
Je ne parle pas des aparté qui se chuchotent à Foreille ; ceux-là ne sont entendus de personne^et ont le droit d^être de'colletés autant que cela leur plaît.
Dans le foyer :
Les artistes hommes lisent de temps en temps^ causent quelquefois et se taisent souvent ;
Les artistes dames travaillent rarement;, causent toujours et ne se taisent jamais;
Il y a des moments où c'est un tohu-bohu étourdissant. Chacun narre à la fois^, et personne n'écoute, c'est une vraie Tour de Babel avec un seul et même langage.
Et maintenant si vous désirez de plus amples renseignements^ confectionnez une pièce bonne ou mauvaise, tâchez de la faire recevoir, ou bien, ce qui est plus simple, prêtez une quarantaine de mille francs à un directeur quelconque (tous les directeurs
54 SUR LA SCÈNi:
ayant besoin de quarante mille francs), et vous pourrez apprécier par vous-même, si j'ai dit la vérité sur les loges et le foyer des artistes.
Où, en parlant du public, on prouvera que le Français, né malin, est aussi né méchant.
Si les comédiens ont de Tamour-propre, il faut avouer que le public a de la vanité, vanité souvent stupide et qui consiste à ne jamais revenir sur un jugement qui devrait être quelquefois plus réfléchi.
Le public est comme les enfants, ou plutôt comme les moutons de ce brave Panurge, il saute quand il voit sauter, il applaudit quand il voit applaudir. La claque n'a été établie que dans le but de donner l'exemple à une foule de gens, qui au spectacle ou-
blieraient qu'ils ont deux mains^ si des voisins bruyants ne forçaient leurs oi'eilles à s'en souvenir pour eux. Nous consacrerons un chapitre spécial à cette noble institution^ qui remonte, dit- on, à Néron, et qui est si vaillamment continuée par un brave et excellent homme , M. Porcher, la providence des auteurs et des marchands de billets, qui sans lui ne sauraient que faire de leurs produits. Néron forçait les clirétiens à applaudir les lions qui dévoraient leurs frères, M. Porcher force les hommes à battre des mains aux succès de leurs semblables, c'est plus charitable et moins sanguinaire.
Mais revenons au public, que nous avons tranquillement laissé dans ses loges et stalles, attendant le lever du rideau, peu soucieux de savoir s'il applaudira ou sifflera!
11 y a deux genres de spectacle au théâ-
56 SLR LA SCtNK
Ire, celui qui se passe sur la scène, et celui qui a lieu dans la salle; ce dernier, il faut Favouer, n'est pas souvent le moins curieux. Chaque place a sa physionomie , sa variété de costume et surtout de langage :
On parle affaires de bourse à l'orchestre, en paletot et en chapeau.
On applaudit au parterre, en blouse et en casquette.
On s'occupe d'épicerie et de bonneterie aux balcons, en redingote et nu-lête.
On rit aux secondes galeries, en tartan et en bonnet.
On mange des pommes au paradis, en blouse et en calotte.
Et l'on se serre la main, le pied, et... tant d'autres choses aux loges giillées, en habit noir et en robe de soie (Les chapeaux sont presque toujours accrochés,
ET DANS LA SALLE. oi
comme gênant le rapprochement des figures).
Les avant-scènes sont réservées aux lions et aux messieurs de ces dames ; là^ on n^" dit rien^ ou si Ton ouvre la bouche^ c'est pour bailler et faire croire que l'on s'ennuie.
Il y a bien des existences qui viennent chercher le soir^ dans une salle de spectacle^ leur pain du lendemain :
L'ou\Teuse^ avec ses bancs sales et ses programmes de la veille.
Le marchand de sucre d'orge^ avec ses produits^ qui ont déjà passé dans bien des mains.
Le garçon de café^ qui n'attend pas que la toile soit baissée, pour annoncer ses détestables boissons.
Le loueiu^ de lorgueltcs qui fait retentir cette espèce de charabia lerpétuel : c( Chand d'gneites .'»
Le débitant d'éventails, qui ne vous laisse pas de cesse, que vous ne lui ayez acheté un de ses produits en papier vert.
Puis enfin le vendeur de Patrie, qui vous persuade que les nouvelles sont des plus curieuses, et qui par son cri : a Faut lire ce qui vient de paraître... » vous décide à débourser vos trois sous, pour apprendre qu'ail vient de paraître... un nouveau chocolat, fait avec de la sciure de bois, ou bien pour vous raconter quY^n a péché, dans la rivière, un cadavre mutilé qui n'a pu dire son nom et son adresse, malgré les nombreuses questions qui lui ont été adressées!
Tous ces petits trafics animent le spectacle d'une singulière façon, et sont bien souvent la cause de discussions fort drôles : écoutez plutôt ce vieux monsieur orné dun bonnet de coton de soie noire et d'une fem-
me qui aurait pu lutter de rotondité avec rex-élépUant de la Bastille.
LE VIEUX MONSIEUR EN BONNET DE COTON DE SOIE NOIRE
Tenez^ madame Touvreuse, voilà trois sous pour votre programme^ votre coussin, voire petit banc^ et la garde de mon parapluie
L^OUVREISE.
Trois sous, monsieur!... dans quel endroit^ avez-vous vu donner trois sous ?.,
LE VIEUX MONSIEUR EN BONNET DE COTON DE SOIE NOIRE
Mais, dans beaucoup d'endroits... et^ tenez, pas plus tard que ce soir^ j'ai été pris... l'ouvreuse^ fièrement.
Assez, monsieur^ je n'ai pas besoin de connaître vos secrets de famille; gardez vos trois sous...
LE VIEUX MONSIEUR EN BONNET DE COTON DE SOIE NOIRE
Je les garde, ma bonne, je les garde... d'ailleurs^ votre programme était d'hier. . . L^ouvREUSE^ en s'en allant.
Parbleu^ pour ce que j'en retire^ il paraît qu'il était encore trop nouveau...
Montez d'un étage et ouvrez cette petite porte^ qui vous introduira dans Tavantscène^ une jeune dame^ et ce que Ton est convenu d'appeler un élégant y sont enfermés ; la dame a déjà absorbé un énorme sac de fruits confits et une dizaine d'oranges que son Arthur est allé lui chercher ; la conversation suivante s'engage^ ou plutôt se réengage^ car elle dure depuis le commencement du spectacle et s'arrête au lever du rideau^ pour reprendre avec beaucoup moins de violence^ à chaque entr' acte.
Mon Dieii^ Arthur^ que le temps me semble court près de vous!.... Allez donc me chercher une orange glacée.
ARTHUR
Mais tu en as déjà mangé dix^ ma chère Ophélia.
LA DAME
Est-ce pom* me les reprocher que vous me dites cela ?
ARTHUR
Non, mais tu m'interromps toujours, quand je te parle de mes chevaux.
LA DAME
C'est que vous me parlez toujours de vos chevaux au moment où je vous demande quelque chose.
ARTHUR
Je te disais donc que miss Kettly a gagné de deux têtes sur sir Black, qui, à son tour,
a dépassé miss Lowe^ qui, à son tour, a gagné de trois têtes sur sir Crakfort^ qui à
-son tour
LA DAME^ impatientée.
A votre tour^ allez donc me chercher une orange î
ARTHUR
Tu es assommante^ ce soir^ avec ta gourmandise.
LA DAME
Et Yous^ insupportable avec vos chevaux ! faites-vous palefrenier^ et que ça finisse
Là-dessus^ la dame tourne le dos à Arthur^ qui tourne le dos à la dame; la dame lorgne dans Tavant-scène de gauche^ où se trouve un joli jeune homme blond {Arthur doit être brun). Arthur^ à son tour, lorgne dans Favant-scène de droite, où montre sa gorge, une ravissante fille de marbre, brune {Ophélia doit être blonde), La soirée
se termine sans que notre couple se soit adressé une nouvelle parole : et le public^ qui, à la sortie du spectacle, les voit passer les bras enlacés, les têtes rapprochées l'une de Tautre, marchant de ce pas égal que Cupidon a réglé sur le tic tac du cœur, le public se dit : « Comme ils s'aiment ! » Encore un amour de théâtre, encore un jugement que le blanc et le rouge de la dissimulation ont rendu faux!...
Si nous montions un étage, nous nous trouverions au poulailler, plus poétiquement appelé paradis, et qui dégoûterait à tout jamais de tous les paradis futurs, s'ils devaient lessembler, en rien, à ceux des théâtres de Paris. On se sert d'un langage que comprendrait difficilement le sublime Homère qui pourtant parlait constamment la langue des dieux, on y respire des parfums qui donneraient une triste idée des
6i SUR LA SCÈNE
fleurs que le séjour des bienheureux doit produire. Écoutez deux de ces anges terrestres^ et en sortant de ce paradis, vous chercherez bien vite le moyen de vous damner pour aller tout droit en enfer !
UIN GAMIN.
Ohé ! Picot ! lève-toi donc un peU;, t*es tassis sur monchausson aux pruneaux !