‹ Sur la SerbieChapitre 5 sur 10 · L\ SERBIE SOUS MILOSCH OBRENOVIÇ · texte numérisé non relu

L\ SERBIE SOUS MILOSCH OBRENOVIÇ

Le jour des Rameaux 1815, en présence du peuple rassemblé à l'église de Takovo, Milosch fil bénir le drapeau national.

Les paroles prononcées par Milosch furent accueillies avec un enthousiasme qui s'accrut encore par la nouvelle que les insurgés s'étaient emparés de Rudnik, et y avaient passé au fil de l'épée la garnison turque.

Le jour de Pâques, les Serbes, rassemblés de nouveau au monastère de Moravça, s'engagèrent, par serment, en présence de Milosch, à rester unis entre eux, à respecter l'autorité , et à combattre à outrance.

Ce serment était inspiré par la profonde conviction que rien ne pouvait sauver le pays qu'une étroite

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union, sous un chef national, et une stricte obéissance à ses ordres.

Les Serbes voyaient aussi qu'il n'y avait de salut pour eux que dans le combat, que dans la victoire. Le peuple accourait de toutes paris sous les drapeaux. Les armes cachées reparaissaient au jour; et ceux qui n'avaient pu s'en procurer marchaient armés de faux, de fourches , etc.

Cependant Milosch ne se faisait aucune illusion sur la difficulté de sa position. Les Turcs étaient avertis par les insurrections partielles de l'année précédente ; ils avaient, d'ailleurs, en Serbie des forces assez considérables. En effet , à la première nouvelle des mouvements de Milosch, le pacha expédia son kiaïa , avec 10,000 hommes, surRudnik. Les populations, effravées par l'approche d'une force aussi imposante, se mirent à fuir pour rentrer dans leurs foyers. Mais Milosch, quoique resté presque seul , avec ses plus fidèles amfs, résolut de combattre jusqu'à l'extrémité plutôt que d'abandonner le mouvement qu'il avait provoqué et dont il s'était déclaré le chef. Son attitude inspira la confiance et rele\a les esprits: les détachements armés des bords de la Morava, comme de ceux de la Drina, vinrent grossir le nombre des combattants; ceux de lagodin, de Gruchava , de Levoça , accoururent sous le drapeau national.

Le kiaïa , craignant alors que ces nouveaux assaillants ne parvinssent à le cerner dans les montagnes et les forêts deRudnik, où tout l'avantage eût été du côté des insurgés, et qu'ils ne finissent par ruiner son armée par des attaques partielles, se décida à revenir sur la rive droite de la Morava, et à établir son camp à

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Tcliaklchak. Milosch ne perdit pas un instant; et pour réveiller l'ardeur des siens, il poursuivit l'ennemi qu^ fuyait, et s'établit sur la montagne de Lubiça vis-àvis le camp des Turcs.

On pouvait déjà espérer que l'insurrection aurait une heureuse issue. En effet , dès que l'ennemi ne peut comprimer le premier mouvement, l'esprit national se développe, et il augmente tous les jours les forces matérielles de l'insurrection.

De part et d'autre , en traversant la rivière, les Turcs et les Serbes se livraient des escarmouches continuelles. Ces derniers, connaissant mieux le terrain, remportaientplus souvent l'avantage ets'aguerrissaientdans ces expéditions partielles. L'n jour cependant, Milosch, attaqué par des forces supérieures , abandonné par les siens, était sur le point de fuir avec l'archimandrite Milutin. Mais la princesse Lubiça, sa femme, vraiment digne de son sang, par d'amers reproches le rappela à son devoir. Milosch rassembla de nouveau ses gens, et ayant attaqué les Turcs au moment où , sur un des flancs de leur armée , il faisait sonner la charge par des trompettes embusqués, il remporta la victoire. Cet heureux succès et la sévérité de Milosch exercée sur les habitants qui ne remplissaient pas leurs devoirs, réorganisèrent l'insurrection, qui s'était presque dissoute.

Le succès remporté à Lubiça arrêta de ce côté les progrès de l'ennemi, tandis que l'insurrection gagnait du terrain sur les rives de la Kolubara.

Les Turcs s'y étaient retranchés sous Palech, afin de contenir les Serbes, Mais Milosch , détachant du camp de Lubiça toutes les troupes dont il pouvait disposer, s'avança contre leurs retranchements. Il se pré-

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parait à l'assaut , lorsque les Turcs , effrayés , abandonnèrent le camp. Le mouvement des Turcs n'échappa pas à l'œil vigilant deMilosch. Il se mit à leur poursuite sans perdre un instant , les atteignit et les tailla en pièces.

Encouragés par ces événements , plusieurs Serbes distingués, qui étaient encore réfugiés en Autriche, vinrent grossir le nombre des insurgés , apportant des armes et des munitions de guerre. La prise de deux canons augmenta encore la confiance des Seibes. Animés par leurs succès, fiers d'avoir de l'artillerie, les Serbes revinrent avec un grand espoir à leur camp de Lubiça.

Cependant le kiaïa, ayant reçu des renforts, avait résolu de tenter une attaque contre les retranchements des insurgés. Après des efforts réitérés et plusieurs combats sanglants, après la prise et la reprise de plusieurs redoutes, et des pertes considérables de part et d'autre , les Turcs , quoique très supérieurs en nombre , effrayés par l'arrivée simultanée des secours que les Serbes recevaient, abandonnèrent leur camp. La position de Milosch, dans le même moment, était très critique, et on l'engageait même à battre en retraite, quand les Turcs commencèrent la leur. Ces situations arrivent assez souvent à la guerre : mais ordinairement la vue du désordre de ses propres troupes agit plus vivement sur le chef que la très grandç probabilité que l'armée ennemie se trouve dans la même position , car l'impression que l'homme reçoit par les sens est beaucoup plus vive que celle qu'il éprouve par le raisonnement. Dans de pareilles circonstances , une résolution énergique de la part du chef, révèle un homme supérieur et habitué à la guerre.

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Miloscli se mit aussitôt àla poursuilc desTurcs, elles atteignit près d'Ertaii, où il les défit coniplctement. Toute leur artillerie, leur camp, leurs munitions, un très riche butin avec un grand nombre de prisonniers , tombèrent entre les mains du vainqueur.

A la suite d'une bataille, même indécise, la poursuite de l'ennemi donne ordinairement de grands résultats; cependant ces poursuites ont lieu très rarement, car l'épuisement succède à l'état fiévreux de la bataille , et alors général et soldats désirent le repos. Ainsi , toutes les fois qu'une poursuite vigoureuse a lieu , elle est une preuve infaillible de la rare valeur des troupes et de l'extrême énergie du chef, ou bien on la doit à la présence d'une nombreuse réserve intacte.

Les victoires des Serbes redoublaient leur courage et abattaient celui des Turcs.

A l'approche de Milosch,la garnison de Kragoievaç, bien que retranchée , abandonna son camp. Alors Mllosch se rendit à Pocharevaç, situé au confluent de la jMorava et du Danube.

Du succès de cette entreprise dépendait le sort de la campagne. Milosch , par l'espoir des récompenses comme par la crainte des châtiments, communiqua aux siens la ferme résolution de réussir.

Les Serbes combattirent avec le plus grand acharnement pendant trois jours , et se rendirent maîtres de trois redoutes. Lne quatrième, composée d'une éghse, fut la plus difficile à emporter. Plusieurs combats opiniâtres avaient eu lieu dans l'intérieur même de l'église, et plusieurs fois les Serbes furent obligés de céder devant le désespoir des Turcs.

Le cinquième jour enfin, les Turcs proposèrent de

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serendrc; clMiloscli, auquel il tardait d'aller comballre les nouvelles forces musulmanes réunies àKaranovaç, accepta cette reddition.

La conduite généreuse de Milosch avec les blessés et les prisonniers d'Ertari et de Pocliaravaç fit que la garnison de Karanovaç se rendit également, après une faible résistance.

Le pays situé sur la Morava étant délivré de la présence de l'ennemi, jMlloscli se porta avec rapidité sur la Drina, où Ali-Pacha , envoyé parle pacha de Bosnie , venait d'occuper la forte position de Oublie , dans les montaiincs de ^latchva. iMiloscli, confiant en luimême et en son armée victorieuse , n'hésila pas à attaquer les Turcs, et les battit complètement. Ali-Pacha lui-même fut fait prisonnier. Milosch le traita avec égard, lui rendit la liberté et le combla de présents. ^

Pour témoigner sa reconnaissance, Ali , en quittant Milosch, lui donna ce mémorable conseil : « Si tu veux » rester souverain de ce pays, souviens-toi de ne pas » recourir aux alliances étrangères.» Milosch s'est toujours rappelé ces paroles.

La Serbie , rassurée du côté de la Bosnie , se vit de nouveau menacée du côté de la Morava. Marachli- Pacha s'était déjà avancé vers Kuprïa; et sans la victoire de Dublïe , qui empêcha la jonction des deux pachas, la Serbie eût colirude grands dangers.

Marachli , avant d'en venir aux mains , proposa des arrangements. De son côté, Churchid, pacha de Bosnie, invitait aussi Milosch à se rendre dans son camp pour y traiter de la paix.

Milosch s'y rendit, mais il faillit payer bien cher sa confiance. Les deux chefs ne pouvant s'entendre sur les conditions, dont la principale était que les Serbes

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déposassent les armes, Cliurcbid voulut faire assassiner Milosch, qui eut beaucoup de peine à se tirer des mains des Turcs. Marachli mit plus de bonne foi dans ses rapports avec Miloscb, et il accepta ses conditions. Les Serbes envoyèrent des délégués à Constantinople, pour obtenir du sultan la ratification du Iraité.

La guerre cessa , car Marachli s'abstint de toute hostilité, et il expédia des ordres pour que les Turcs de la Bosnie ne passassent plus la Drina pour venir en Serbie.

Ladépulation revint de Constantinople dans l'espace d'un mois, apportant le traité ratifié. Cette diligence de la part du Di\an était extraordinaire et ne s'explique que parla démarche que la Piussie fit à celte occasion. Le cabinet russe, qui n'avait pris aucune part aux affaires de la Serbie pondant tout le tem])s (!e la guerre, voyant enfin que les Serbes, aj)rès deux ans de combats, étaient arrivés à reconquérir leurs droits et leur indépendance , voulut alors se mêler aux négociations. D'un ton menaçant, la Russie demanda à la Porte des explications sur la guerre qu'on faisait en Serbie , contrairement aux conventions de Bukarest.

Celte interpellation , faite au moment où la Serbie était sauvée parla valeur de ses habitants et la sagesse de Milosch, n'avait pom- but que de faire croire aux Serbes qu'ils ne devaient la paix qu'à l'intervention de la Iiussie. Par h\ le cabinet de Saint-Pétersbourg voulait gagner les cœurs des Serbes, diminuer leur confiance en eux-mêmes et leur reconnaissance pour Milosch. Mais celle fois les captieuses démarches du cabinet russe échouèrent, car le sultan confirma les conventions arrêtées entre Milosch et Marachli.

Conformément à ces conventions, Marachli entra à

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Belgrade, dont il était nommé pacha. Milosch et les autres chefs, dans une séance officielle, reconnurent l'autorité du sultan , et reçurent de la part du pacha l'assurance des garanties qu'ils avaient demandées.

Après de longs en"orts, la Serbie était enfin indépendante; la valeur des habitants, guidée par les talents de Milosch, obtint cet immense résultat. Les villes et les places fortes seules restaient entre les mains des Turcs, tandis que le reste du pays devait être administré par des Serbes.

A Belgrade allait siéger un conseil national composé de 12 membres (1 par district) , et chaque chef-lieu de district allait avoir un knes serbe mis en rapport avec le chef turc de l'endroit.

Les Serbes conservèrent leurs armes, point essentiel, comme droit, comme privilège, et surtout comme garantie de l'indépendance nationale.

Toutefois ces conventions , obligatoires moins pour le sultan que pour le pacha de Belgrade , pesaient beaucoup à celui-ci. 11 cherchait donc à empiéter sur les privilèges des Serbes, comme, de son côté, Milosch, en les défendant, faisait des efforts pour les étendre.

La nation, en général, considérait Milosch comme son chef unique ; le pacha , pour diminuer cette influence , essaya d'exciter contre lui l'envie de quelques uns des principaux Serbes. L'ambitieux Pierre Moller, ainsi que l'astucieux métropolitain Nikchiç, se prêta facilement aux vues du pacha.

Mais les services de Milosch étaient encore trop récents, la reconnaissance du peuple trop vive, pour que ces intrigues pussent réussir. A l'assemblée de la Saint-Georges, en 1816, Milosch, irrité par les menées de ses adversaires, se démit du pouvoir dans l'as-

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semblée même , en laveur de son rival Moller. Mais tous les membres c!e rassemblée s'y opposèrent, et. Taisant arrêter Moller, ils le condamnèrent à mort; le pacha même se vit forcé de le faire exécuter. Quant au métropolitain Nikcbic.il futassassiné par des hommes apostés à cet effet, et que l'on prétendit être des bandits. Lne réaction si sanglante effrava les autres envieux, prévint les séditions et raffermit le pouvoir national.

A l'assemblée du 6 novembre 1817, ce pouvoir obtint sa'dernière sanction : on y proclama ^lilosch Obrenoviç prince héréditaire de Serbie. Les deux métropolitains de Belgrade et d'ichlca, tous les archimandrites et tous les knes de district apposèrent leurs signatures sur l'acte qui consacrait ce grand événement. La Serbie, en se donnant une dynastie nationale, posait le dernier cachet à son indépendance. Il lui fallut cependant encore de grands sacrifices, de grandes preuves de fermeté, contre d< s adversaires patents et cachés, avant que les puissances étrangères eussent reconnu la dynastie nationale serbe , c'esl-à-dire l'existence politique de la Serbie.

L'assemblée nationale du 6 novembre 1817, en décrétant l'hérédité du pouvoir dans la famille deMilosch, avait donné la dernière sanction à son indépendance ; mais l'autorité souveraine du prince n'ayant pas encore été confirmée par le sultan, le pacha de Belgrade faisait tous ses efforts pour la renverser. Le prince Milosch fut donc souvent obligé de déployer toute son énergie et d'avoir recours à une très grande sévérité pour réprimer et contenir les intentions hostiles des principaux chefs , dont la jalousie contre un pouvoir nouvellement constitué pouvait plonger le pajs dans

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de grands troubles. Dans le but d'atrermir son autorité, le prince Milosch conserva l'administration militaire du pays, en y introduisant un changement qui consiî^lail à faire payer les chefs de district par le trésor public. De celte façon , les chefs étaient plus dépendants du souverain, et le peuple était plus à l'abri de leurs concussions.

Le prince Milosch comprenant bien que, pour imposer à ses ennemis, il avait besoin d'être confirmé dans sa dignité par le sultan, envoya une dépulation à Constanlinople dans le courant de l'année 1820.

A cette époque, le cabinet russe y ourdissait cette longue trame d'intrigues ténébreuses dont les résultats viennent de temps à autre frapper le monde politique.

Sous prétexte de faire observer les articles stipulés par le traité de Bukarest, la Russie s'immisçait dans les affaires de la Porte , achetait ses ministres , influait sur ses résolutions. Les agents russes disj')ersés en Grèce , en Serbie , en ^ alachie et en Moldavie, y prêchaient Vhetcrie , faisaient des prosélytes pour cette société secrète, qui comptait parmi ses membres l'empereur Alexandre lui-même , et préparaient ainsi les esprits aux événements qui surgirent l'année suivante. Le sultan, effrayé de cette fermentation, voulut au moins s'assurer du côté des Serbes; il consentit à entendre leurs réclamations, et expédia un plénipotentiaire muni de son firman , pour conclure un arrangement définitif. Le prince Milosch, sur une invitation officielle , partit pour les conférences de Belgrade : mais il fut prévenu en route par des Turcs (qu'il avait généreusement traités dans leur captivité) qu'un guetapens l'attendait en ville. Milosch ne rebroussa pas chemin ; mais il rassembla un cortège imposant de

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Serbes armés , et se présenta ainsi devant les portes (le Belgrade ; le pacha lui en refusa l'entrée , alléguant que sa suite était trop nombreuse.

La réunion eut donc lieu à Topchider (campagne aux portes de la ville). Mais de mutuels soupçons rendirent tout accord impossible; on se sépara sans avoir rien conclu. Le pacha de Belgrade se montra même plus irrité que jamais de ce que Milosch s'était adressé directement au sultan.

Afin d'effacer dans l'esprit du sultan l'impression défavorable que la réunion de Topchider pouvait produire, le prince Milosch envoya à Constantinoj)le une nouvelle députalion composée des membres choisis par l'assemblée nationale. Effectivement ils ouvraient des négociations avec la Porte , lorsqu'une insurrection , à la tête de laquelle se trouvait le prince Alexandre Ipsylanti (général russe ) , éclata en Yalachie et en Moldavie ( février 1821). Cette insurrection, résultat des menées de l'hétérie, fit croire au sultan que le jirincc Milosch n'y était pas étranger. Sur cette supposition , les délégués serbes furent arrêtés comme otages. Ils restèrent en prison cinq années, c'esl-àdirc jusqu'à la conclusion du traité d'Akerman.

En attendant, la Serbie se trouvait dans une situation étrange. Le prince Milosch gouvernait le pays en souverain , bien qu'il n'eût pas été reconnu par le sultan, et il n'en traitait pas moins avec lui pour la conclusion d'une paix définitive. D'un autre côté, le pacha de Belgrade , presque en état de guerre avec le même Milosch, cherchait à le renverser par tous les moyens possibles.

Le pacha réussit môme à faire révolter en 1821, contre l'autorité de Milosch, deux kncss nommés Marko

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Abdala et Etienne Dobriniac. Le pacha essaya alors d'interposer son autorité dans les affaires de la Serbie ; mais il y renonça sur la menace que lui fit le i:)rince Milosch, qu'il allait de nouveau appeler les Serbes aux armes. Quant aux deux révoltés , non seulement les Serbes ne se laissèrent point séduire par leurs instigations, mais une prompte et sévère justice mit bientôt fin à leurs criminels efforts.

Ln autre danger , d'une nature plus alarmante , menaça la Serbie et Milosch : ce fut l'apparition de Tcherny, de ce Georges, de cet homme singulier qui, héros de la Serbie, l'avait ensuite abandonnée au moment du plus grand péril. Depuis ce moment il vivait en Russie avec le grade dégénérai de division.

Il est bien difficile, non seulement pour un étranger, maispourun Serbe même, de prononcer entre deux adversaires qui tous les deux ont sauvé leur pays. La difficulté n'est pas de juger si c'est le prince Milosch ou Georges Tcherny qui fut le coupable , car tout homme d'État condamnera sans hésiteriTcherny, arrivant dans son pays pour y semer des troubles contre le pouvoir national : la philanthropie seule désapprouvera hautement la sévérité du prince Milosch envers le héros national ; mais la véritable difficulté provient de ce que tous les deux ne cessèrent d'être des honmies de conviction et d'aimer leur pays. Ce jugement peut paraître contradictoire, caria Tjérité est une; mais la contradiction cessera pour quiconque, s'élevant au point de vue moral , examinera attentivement la conduite de ces deux hommes. On reconnaîtra que par des moyens contraires et des voies opposées, ils aspiraient au même but , au bien de la Serbie.

La cause seulement de cette opposition de vues.

chez deux hommes travaillant pour le même objet, est tout entière dans la différence de leur caractère , dans les qualités opposées de leur esprit. En un mot , Tcherny ne croyait qu'à la Russie, Milosch au contraire excluait tout secours étranger.

Lorsde la deuxième insurrection des Serbes, quand, à l'appel de Milosch, ils coururent aux armes, et même dans les premiers moments de l'organisation de l'autorité de Milosch, Tcherny demeura tranquille ; il ne quitta pas la Bessarabie.

Aujourd'hui, au contraire, lorsque le pouvoir national, devenu fort, semble plus difficile à renverser, Tcherny arrive , accusant Milosch de manquer également et à la foi et à l'intérêt national , en ne se portant pas au secours des Grecs. En agissant ainsi , Tcherny ne le faisait pas dans l'intérêt du pays , car cet intérêt lui commandait hien plus impérieusement de venir })rendre part à la lutte de 1815 ; Tcherny n'agissait pas non plus dans des vues d'ambition personnelle, car quelques années plus tôt, le pouvoir de Milosch, plus faible, pouvait être renversé plus facilement : Tcherny donc, en venant en Serbie, pour y semer des troubles , subissait la fatale influence d'un pouvoir étranger.

C'est cette même influence qui, en 1813, porta Tcherny à abandonner son pays , dans la crise la plus difficile; c'est elle encore aujouro'hui qui faisait croire ti Tcherny, membre de l'hétérie, qu'il servait le plus fidèlement son pays, lorsqu'il n'était que l'instrument de l'étranger. Lne fois cette idée bien arrêtée, que la Russie ne cherche pas à s'emparer brusquement de l'empire Ottoman, mais qu'elle y marche graducllcmoiit. à mcsurt' que les populations dos Slaves méri-

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dionaux acceptent les idées, les instincts et les intérêts russes, par conséquent que la Russie a besoin de temps : alors la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg devient claire , et celle de Tcherny précise.

Lorsqu'en 1813, la Russie eut privé par ses intrigues la Serbie de son chef national et livré ses coreligionnaires aux persécutions les plus atroces des Turcs, elle crovait recueillir bientôt les fruits de son odieuse politique. En effet, les Serbes, réduits au désespoir par l'anarchie et par la tyrannie des Turcs, se seraient jetés dans les bras de leur perfide protectrice, si le prince Milosch n'eût sauvé le pays par l'intrépidité et la sagesse de ses déterminations. Toutefois la Russie espérait encore que les Serbes ne parviendraient pas à s'organiser eux-mêmes ; occupée d'ailleurs, à cette époque , de congrès, de l'abolition de sociétés secrètes dans le midi et dans l'ouest de l'Europe, et de la propagation d'autres sociétés de même nature dans l'orient, la Russie avait négligé les affaires serbes. jMais dès qu'elle se fut aperçue que le pays s'organisait sérieusement, que la dynastie nationale serbe devenait un centre, un guide, un drapeau pour tous les Slaves méridionaux, alors la Russie dut recommencer ses intrigues.

Pour troubler la prospérité serbe , pour la priver de son influence sur les populations slaves , pour la replonger dans l'abîme de l'anarchie, la Russie chercha à rendre odieux le prince Milosch à ses compatriotes; elle chercha à renverser son autorité. C'est dans ces intentions qu'elle y envoya l'ancien héros de la Serbie, Georges Tcherny.

Il est donc facile de comprendre comment Georges, séduit par le mysticisme de l'hétérie , n'était ici que

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l'instrument de la Russie , lui qui s'était déjà laissé prendre à ses promesses et qui avait un penchant pour les Russes.

La conduite de Milosch dans cette circonstance aussi est facile à expliquer.

La nationalité serbe étant l'unique base do sa politique, il repoussait avec la plus forte aversion tout secours, toute intervention de l'étranger. Le but de sa politique étant l'indépendance de la Serbie , pour grouper autour d'elle toutes les populations slaves du midi et relever le puissant empire serbe d'Etienne Duclian le Fort, il devait recourir au même moyen que la Russie : au temps.

Sachant que la Turquie n'était plus en état de s'opposer à la Serbie , Milosch ne voulut pas s'unir aux Grecs, dans la crainte de précipiter la chute de l'empire Ottoman , car il prévoyait que les conséquences en seraient défavorables à la Serbie. En effet, le sentiment national , éveillé à peine parmi les Slaves méridionaux, n'avait pas encore pénétré dans les esprits; il était donc à craindre qu'un cabinet rusé n'en profitât pour soulever les jalousies de ces différentes populations contre les Serbes.

Donc, pour consolider sa propre autorité, pour dévelojipcr les forces de la Serbie, pour inspirer de la confiance aux Slaves , pour leur faire comprendre le besoin d'union , Milosch avait besoin de temps. Pour le gagner, l'existence de l'empire Ollonian , sa protection oflicicllc, étaient absolument nécessaires.

Tels pouvaient être les motifs de la |)olitique extérieure du prince Milosch : à l'intérieur, la Serbie conservait encore beaucoup d'clc-menls anarcliitiucs, que la présence de l'ancien chef national [xunait éveiller;

enfin peut-être une animosité personnelle, le désir tle venger la mort de son frère, porta le prince Milosch à ordonner la mort de Tcherny, dont il envoya la tête à Constantinople.

Quoi qu'il en soit, l'exécution de Georges aliéna beaucoup de cœurs à Milosch; mais le peuple en général lui conserva son affection , car il sentait tout ce qu'il devait au prince , non seulement pour avoir reconquis l'indépendance nationale, mais encore pour la lutte qu'il soutenait contre les grands , qui désiraient succéder aux pri^iléges des spahis.

Le prince JMiloscli continuait à faire administrer le pays militairement; car il sentait que sans un pouvoir fort, et même absolu, un pavs qui avait subi un aussi long esclavage, qui depuis tant d'années vivait dans des convulsions continuelles, un tel pays avait besoin d'une administration très forte pour s'organiser , pour prétendre à un avenir. Heureusement, la dernière campagne n'avait élevé aucun rival; tous les succès étaient l'œuvre de Milosch; le peuple ne voyait de salut qu'en lui , et personne n'était assez fort pour espérer pouvoir balancer son influence.

Cependant, tel est le penchant fatal vers l'anarchie dans un pays qui n'a pas l'habitude de sa liberté, que la Serbie, bien qu'elle fût sous un pouvoir militaire, a été exposée plusieurs fois à des troubles sérieux.

La plus importante émeute fut celle de Miloï Diak , en 1820 : il compta jusqu'à 5,000 hommes sous les armes. Toutefois les sages mesures du prince, sévèrement exécutées par le knes Vouchiç, y mirent bientôt lin.

A cette époque, la Russie, voyant, à ce qu'il parait, que des efforts intérieurs à main armée seraient im-

puissants contre Milosch , entreprit de le gagner. La mort de l'empereur Alexandre servit de prétexte à ce changement de la })olitique du cabinet russe.

En effet, au mois de mars 1826, il exigea du divan la mise en liberté des délégués serbes détenus à Constantinople depuis 1821. En outre, lors des conventions d'Akerman (1826), les plénipotentiaires russes stipulèrent que les droits et les franchises que réclamaient le s Serbes leur seraient accordés, d'après la teneur du traité de Buckarest. On doit cependant observer qu'on ne fit pas la moindre mention à Akerman de l'hérédité du trône, proclamée par la nation, dans la dynastie de Milosch. Aussi les Serbes, dans leur assemblée de cette même année 1826 à Belgrade, confirmant leur ancienne décision, prêtèrent un nouveau serment de fidélité au prince Milosch, ainsi qu'à ses descendants.

Enfin le traité d'Akerman, ratifié par les deux empereurs, fut officiellement publié à Belgrade le 14 octobre 1826. LeprinceMilosch, pour donner à cette solennité plus d'éclat, convoqua une .isscmblée nationale. Il y exposa aux Serbes , dans un discours très habile , le tableau de leur passé et leurs progrès successifs , qui leur promettaient dans l'avenir une patrie indépendante, libre et puissante. Il y parlait à plusieurs reprises de leur soumission envers le sultan , de leur reconnaissance envers l'empereur de Russie ( mais s'abstenant de; parler de l'unité de race et de l'unité de foi ) ; il appuyait principalement sur la nécessité d'union , de soumission et d'assistance à l'autorité nationale ; il ajoutait enfin qu'il fallait envoyer une dé- ])utalion à Conslantiuoplc , conformément aux désirs des cours euro/jcc/incs, à rcllct d'obtenir de la Sublime Purlc une sanction déhnilivc.

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Le même jour, le sénat, les knes et les députés serbes dressèrent , au nom de l'assemblée nationale, l'acte de soumission et de fidélité de tous les Serbes, pour eux et leurs descendants, envers la personne du souverain prince Miiosch et ses descendants.

Cet acte, officiellement relu en public , fut remis entre les mains du prince avec huit cents signatures.

On procéda alors à l'élection des députés qui devaient se rendre à Constantinople pour y obtenir la sanction de l'indépendance de la Serbie.

C'est ainsi que les mesures sages et la persévérante fermeté du prince Miiosch forcèrent la Russie ellemême à s'intéresser jîour lui et à réclamer pour les Serbes la reconnaissance de leurs droits.

Miiosch ne changea pas dans sa conduite; il ne se laissa pas gagner par les caresses de la Russie ; il continua à proclamer hautement sa soumission envers son suzerain légitime, en y ajoutant l'expression de sa vive reconnaissance envers son protecteur, l'empereur de Russie.

L'arrivée des envoyés serbes à Constantinople semblail annoncer que cette affaire touchait à sa fin ; mais il en fut autrement : car l'empereur de Russie , s'apercevant que les esprits fermentaient dans son armée, voulut l'occuper à l'extérieur. A cet effet, trouvant des raisons dans les articles captieux du traité d'Akerman, Nicolas déclara la guerre à la Turquie.

Par suite de cette déclaration, les nouveaux envoyés serbes furent aussitôt arrêtés le 20 décemlîre 1827.

Au commencement de 1828, l'armée russe passa le Danube et fit de grandes pertes en hommes; ce qui peut-être repondait aux vues de son souverain. Mais ce qui est encore à remarquer dans cette guerre, c'est

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que ni le prince Milosch ne profita de cette occasion pour s'unir à la Russie, ni celle-ci ne chercha à l'y engager. Toutefois, pour donner à l'Europe une preuve du dévouement du prince Milosch à la Russie, elle lui demanda un corps de troupes auxiliaires. Le prince Milosch s'y refusa sous prétexte qu'il avait les Bosniaques à observer.

Tout le monde sait combien en automne et en hiver les Russes eurent à souflfrir du manque de vivres et de fourrages ; ils en demandèrent au])rince Milosch.

Il refusa d'en fournir, prétextant sa fidélité pour le sultan, son suzerain légitime. Cette manière d'agir de la part de Milosch n'a pas besoin de commentaire; on y voit la crainte de la Russie et le désir de conserver la Turquie.

Le prince Milosch savait parfaitement bien que ce n'était qu'à l'ombre du pouvoir du sultan qu'il pouvait développer des forces suffisantes dans son pays pour pouvoir menacer tous les étrangers qui possèdent ou qui cherchent à s'emparer de la Slavie méridionale.

Au printemps 1829, la Russie recommença la guerre en faisant encore de plus grands ellorts.

Le nouveau général en chef, le maréchal Dicbilsch , par une marche hardie, vint dicter la loi au sultan elfrayé, sous les murs mêmes de Conslantinople. La Porte consentit à tout, et la paix fut signée, le 1/i septembre 1829 , à Andrinoj)le.

Ce traité n'apporta pas de changement à la j)osition de la Serbie ; à son sujet la Russie avait plutôt exprimé des vœux qu'imposé des conditions : aussi les affaires traînèrent-elles en longueur jusque vers la fin de l'année 1830. Mais dès que l'empereur Mcolas eut connaissance des événements de juillet, il se prépara, pour

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n'être pas surpris par leurs suites. A cet effet, voulant être tranquille en Orient, Nicolas, en vertu du traité d'Andrinople, exigea que la Porte terminât ses démêlés avec les Serbes.

Le sultan, entièrement à la merci de la Russie, grâce à l'incurie des autres cabinets de l'Europe, rendit, le 22 novembre 1830, un hattiscberiff au pacha de Belgrade , par lequel les droits et les privilèges des Serbes furent reconnus. Mais cette ordonnance dépassa même les désirs de la Russie, car le sultan y reconnut Milosch Obrenoviç prince héréditaire de la Serbie , et en conséquence lui expédia son bérat (diplôme).

C'est ainsi que ce pays, après vingt -six ans de combats, de sacrifices et de persévérance, arriva au terme de ses vœux. L'indépendance serbe était reconnue ; la nationalité serbe était constituée par l'avènement de la dynastie nationale des Obrenoviç. Il faut encore reconnaître ici l'immense mérite du prince Milosch , qui parvint à obtenir cette garantie de l'indépendance de son pays sans effusion de sang , sans l'exposer à des chances douteuses.

Le hattiscberiff et le bérat du 22 novembre 1830 forment la base des relations officielles entre le sultan et la Serbie.

Les ordonnances postérieures^ ces deux écrits, s'appuyant toujours sur leur autorité, en sont le complément, le développement. La nationalité serbe apparut ainsi parmi les Slaves du midi, spontanément et presque sans qu'on s'y fût attendu. L'Autriche et la Russie, puissances qui n'ont pour base que la conquête, surprises de voir surgir leur adversaire, s'empressèrent delà combattre, mais chacune à sa manière. L'Autriche, affaiblie par la fermentation des nationalités

comprimées clans son sein, et craignant déjà pour son existence, se mil à combattre la Serbie avec astuce et taquinerie. Empêcher toute aide, refuser tout secours que l'humanité môme commande , calomnier dans les journaux les hommes éminents de la Serbie, attaquer jusqu'à la réputation de leurs femtoes, et surtout défendre sérieusement l'introduction de tout écrit serbe, sous le prétexte que c'était de la propagande russe, telle était la conduite de l'Autriche , conduite entièrement défensive.

La Russie, au contraire, forte de sa nationalité, mais qu'une dynastie étrangère exploite à son profit et dont elle fait un instrument de conquête ; la Russie, pour ne pas perdre parmi les Slaves méridionaux la position supérieure qu'elle a conquise par tant d'années de travaux et d'intrigues, n'hésita pas à prendre l'offensive contre la Serbie. Il est vrai qu'elle marche secrètement à son but et qu'elle n'emploie pas la force : c'est que l'intrigue sert mieux ses vues que la violence. Aidée de toutes les ressources de sa politique machiavélique , elle poursuit avec une infatigable activité sa marche oflfensive.

Durant toute la campagne contre la Pologne, la Russie , absorbée tout entière par la conquête et par l'établissement de la conquête dans ce pays, avait détourné des alTaires serbes sa dangereuse influence. L'effet moral produit par la révolution de juillet, les insurrections italiennes, la fermentation des esprits en AJlemagiie , et surtout la révolution de Pologne, interrompirent également en Serbie les intrigues autrichiennes. Enfin, ia Turquie, occupée d'elle-même, luiiiéo par sa propre corruption intérieure , par ses dangereuses réformes , était dans un état de faiblesse

76 SLR LA SERBIE.

complète. La Serbie donc, tranquille du côté de l'étranger, s'organisait à l'intérieur, consolidait sa force gouvernementale, sans laquelle une indépendance politique est impossible, même chez. des populations où le sentiment de la nationalité est le plus développé.

Le prince Milosch profita habilement de la situation politique de l'Europe pour organiser son pays. Mais les hommes puissants qui l'avaient aidé plus particulièrement à le délivrer espéraient obtenir des privilèges tout-à-fait semblables à ceux dont jouissent les boyards en Valachie, ou que possèdent les magnats en Hongrie. Ils croyaient pouvoirremplacer les spahis turcs qu'on avait expulsés , et leur succéder dans leurs droits féodaux des tiinars et des zianiets. Ils commencèrent même à exiger du peuple l'accomplissement des anciennes coutumes, des dîmes et des corvées. Mais le prince Milosch supprima ces abus , proclama tous les Serbes libres et égaux , soumis à la même loi et au môme impôt, et détruisit tous les privilèges, toutes les prérogatives qu'on commençait à établir. C'est ainsi que le prince Milosch, aimé par le peuple, devintpourlespuissantsde sonpays un despote, un pacha chrétien. C'est ainsi que prit naissance cette ojjposition qui, avec des dehors libéraux, s'appuyait uniquement sur des amours-propres personnels froissés et des vues féodales déçues.

En 1831 et 1832, cette opposition était bien faible ; car d'un côté, le prince Milosch, en appelant au service les hommes les plus puissants, les avait captivés, et de l'autre les Etats voisins n'agissaient pas encore et ne se mêlaient pas des affaires de la Serbie; mais les choses changèrent bientôt.

Depuis l'année 1831 , l'influence de la Russie devint

Sl'R LA SERBIF. 77

(l'aulanl plus puissante en Turquie, que le cabinet moscovite avait rais tout en œuvre pour gagner le divan l't ùter à la Porte toute pensée de profiter de la guerre • le Pologne. Aussi, lorsque l'ambassadeur français , le général Guilleniinot, eut exposé à la Porte l'absolue nécessité pour elle de profiter de cette guerre contre la Russie, pour tomber sur celle-ci, les i»inislres turcs, vendus au czar, remirent à l'ambassaileur russe ]<:■ mémoire de M. Guilleminot , qui fut aussitôt rappelé par son gouvernement. Des indices bien graves font supposer que c'est aux intrigues de la Russie que l'on doit attribuer la guerre qui éclata alors entre le sultan et Méhémet-Ali. Par cette guerre, la Russie empêcha qu'il ne vînt à l'esprit de la Turquie d'exécuter la grande pensée du général Guilleminot, et de Jetez- à traue/s les plaines de la Russie 100,000 infatigables cavaliers. Aujourd'hui, comme alors, les éléments de ce mouvement existent, les mômes circonstances naîtraient à sa suite; mais aujourd'hui, comme alors, on manque d'hommes qui puissent comprendre et qui veuillent réaliser cette gigantesque pensée.

La guerre de la Turquie contre Méhémet dépassa l'espoir de la Russie ; car non seulement pendant le moment de son danger et de son alFaiblissement, la Turquie ne put rien entreprendre contre elle, mais après la perte de la bataille de Koniah ( 21 décembre 1832) , le sultan, repoussé, il est vrai, à Paris et à Londres, se jeta entre les bras de l'empereur Nicolas. Le czar s'empressa d'accorder le secours qu'on lui demandait. Le 20 février 1833, une partie de la flotte russe jeta l'ancre à l'entrée du Bosphore, et, le 5 avril, 10,000 Russes débarquèrent sur la rive d'Asie, en face de Térapia. Pendant tout cc temps , jusqu'à l'arrivée

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des Russes, le banquier de Conslantinople avait

nolisé deux vaisseaux , à condition que leurs équipages seraient consignés à bord et eux prêts à mettre à la voile à tout moment; ces vaisseaux étaient préparés , non poiirporfer,mais ]^o\\v emporter le siiJfnn et sa fortune. Les Russes étant arrivés, le sultan salua cette nouvelle par de bien vives acclamations, et les vaisseaux cessèrent d'être nolisés ; mais le peuple, le divan même, montrèrent un profond désespoir à la vue de leurs anciens ennemis , campés aux portes de la capitale. Profitant de l'affaiblissement de la Porte, le prince Milosch se fit délivrer par elle un nouveau lialti-shérif , qui non seulement confirmait tous les privilèges accordés au prince et à la Serbie , mais qui lui restituait les districts bosniaques qu'on lui avait enlevés anciennement. A l'occasion de ce hatti-shérif, le prince Milosch, que les murmures de son peuple, mécontent de n'avoir pas été réuni depuis longtemps en assemblée nationale, commençaient à inquiéter, convoqua cette assemblée pour le 1" février 1834. Elle fut moins nombreuse que les précédentes; car Miloscli ne réunit que les hommes les plus marquants et les plus éclairés du pays, pour leur soumettre les bases d'une nouvelle organisation du gouvernement , afin d'agir par leur influence sur les esprits des masses. Le discours que le prince prononça mérite d'être étudié : c'est avec le plus grand art qu'il y parla de son entière soumission au sullan , de toute sa reconnaissance à l'empereur de Russie ; mais il ne cacha pas en même temps aux Serbes que leur existence n'était assurée que par la possession des forteresses que les Turcs leur avaient remises, tandis que Relgrade, qui reste uniquement entre leurs mains, n'a pas été rendue aux Serbes; car

Sun LA SERBIl:. 79

telle a été la volonté de l'empereur Nicolas , grand fjrotecteiir de la Serbie, Le prince Miloscli annonça en outre que le tribut à payer ei la Turcpiie était lixé à 2,400,000 piastres turques ( 600,000 IV. ) ; la liste civile à 2,000,000 de piastres turques (plus tard on la porta aussi à 2,400,000 ) ; que les corvées exigées du peuple étaient abolies; que les Serbes étaient égaux devant la loi ; enfin qu'avec le temps on introduirait graduellement des améliorations dans la justice et dans l'administration.

Ces déclarations du prince Miloscli, détruisant le dernier espoir des notables qui désiraient des privilèges , éveillèrent chez eux de mauvaises dispositions contre le chef de l'Etat. La Russie, plus libre alors, tourna de nouveau son attention sur la Serbie ; et pour y exploiter ces germes de mécontentements, elle promit auxSeibes mutins de les appuyer contre le pouvoir légal du prince. Les mécontents, pour augmenter leur influence au détriment de celle du souverain, habilement conseillés par la Russie, surent donner à leurs exigences un dehors libéral. On demanda au prince de publier une constitution qui assurât à chacun le droit de propriété, la liberté individuelle, le droit d'être jugé avant que de pouvoir encourir unecondamnation, enfin qui fixât un budget annuel. Mais toutes ces demandes ne servaient que de prétexte pour faire passer l'essentiel , c'était de créer un sénat nommé par l'assemblée (skupchina) et qui contrôlerait les actes du gouvernement. L'(.'sprit clair\oyant de Milosch ne lui permit pas de se tromper sur la portée de ces prétentions , et il les rejeta toutes. D'ailleurs , étant sûr de l'amour du peuple, il comptait pour p(;u cette opposition, qu'il regardait avec quelque raison comme un instrument

80 SLR LA SKRRIK.

de l'intrigue de l'étranger, comme un effet d'un orgueil personnel , enfin comme le désir erroné de libertés imprudentes.

Dans le courant de cette même année 1834 , le prince Milosch reprit enfin par la force les six districts bosniaques que le pacha de Zwornik s'obstinait à garder malgré les ordres du sultan. Ce pacha avait même emprisonné les envoyés serbes qui venaient réclamer auprès de lui le pays que le sultan rendait à la Serbie. C'est donc en exécutant les ordres du sultan que le prince Milosch conquit les districts en question , employant tantôt les armes, tantôt le secours de la famine contre' les Turcs qui occupaient le pays.

En attendant, la haine des notables contre Milosch, excitée par la Russie, grossissait, et les éléments d'une révolution menaçante se réunissaient. Aussi , au commencement de 1835, éclatèrent en Serbie de grands troubles. Momentanément effrayé, Milosch voulut fuir ; mais le peuple de Kragoïevaç se montra tellement dévoué au prince , qu'il demeura, et que les chefs du mouvement durent se soumettre à son autorité. Il est à remarquer que dans cette circonstance, au milieu du camp môme des révoltés, Georges Protiç , ayant proposé d'éloigner Milosch du trône, souleva un mécontentement général; car, dit un témoin oculaire, on savait déjà apprécier toute la ijaleiir crime dynastie, et combien il fallait de sacrijices pow rétablir.

Ces troubles apaisés n'en firent pas moins faire à Milosch de sérieuses réflexions. Pour satisfaireà l'opinion , et peut-être pour la rectifier par l'excès du remède , il se décida à proclamer , dans une assemblée nationale, une constitution ultrà-libérale , espérant peut-être guérir par là les Serbes du désir

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d'une charte ; peut-être aussi espérant que les cours de Constantinople et de Pétersbourg s'opposeraient à son établissement, et que pour lui il aurait toujours le mérite de l'avoir proclamée. Quoi qu'il en soit, le prince Miloscli ouvrit l'assemblée par un discours extrêmement adroit, qui fut suivi de la lecture d'une charte constitutionnelle, que toute l'assemblée s'empressa de signer, le 3 février 1835. Cette charte, d'un libéralisme outré, ridicule, surtout pour l'état naissant de la Serbie, renfermée dans lli chapitres, était en grande partie une imitation de la charte française ; la chose la plus remarquable , c'est que le prince Milosch prenait le titre de prince de tous les Serbes. On décida en outre que le code Napoléon devait être traduit, et dorénavant serait la loi d'après laquelle on jugerait en Serbie. Cette manière d'imiter les institutions françaises, sans que la France ait fait les moindres frais pour étendre son crédit, est une preuve frappante de l'influence morale que cette nation exerce sur tous les autres peuples. La facilité avec laquelle le prince Milosch consentit à donner à cette charte une portée aussi libérale, confirme la pensée que Milosch agissait dans la conviction que SCS voisins demanderaient son abrogation , le délivreraient dos entraves qu'elle mettait à son autorité , et qu'il n'en serait que plus populaire.

Eflcctlvement, avant que l'assemblée se fût séparée, le prince Milosch reçut des notes menaçantes de la Turquie, de l'Autriche et de la Russie, qui lui demandaient des explications sur la nouvelle constitution ; le sultan somma môme Milosch de se rendre à Constantinople. Ne pouvant pas éluder cet ordre, il essaya de gagner du temps, et n'y obtempéra que vers la fin

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d'août. Pendant son séjour à Constantinople , sa souplesse lui gagna le sultan, et son or proba])lement le divan , car le prince Milosch fut très bien traité , et à son départ de Constantinople on le décora de l'ordre de l'empire. Plusieurs décorations turcs furent encore distribuées, d'après le désir du prince , aux Serbes qui l'accompagnaient. Ceux d'entre eux qui furent oubliés dans cette circonstance, blessés dans leur étroit amour-propre, redoublèrent de liaine contre Milosch.

A son retour de Constanliiiople, certain delà bonne volonté du sultan , ayant une autorisation de Pétersbourg , le prince Milosch ne regarda plus la charte qu'il venait de proclamer que comme une lettre morte. Cette manière d'agir offensa gravement les anciens chefs du mouvement qui avaient provoqué l'établissement de la charte; mais, ne se sentant pas la force de lutter contre leur souverain, ils quittèrent la Serbie et se réfugièrent en Piussie.

L'Autriche , toutefois, craignant le développement de la nationalité serbe , et ne se sentant pas la force de l'étouffer, voulut au moins la surveiller de près. Le cabinet de \ ienne fut violemment blessé du titre de prince de tous les Serbes que Milosch s'était donné : aussi les journaux autrichiens ne lui épargnèrent point l'injure. Le prince Milosch, sans s'inquiéter de ces démonstrations, poursuivant toujours son idée d'une Slavie indépendante, à la suggestion de son secrétaire, M. Jivanoviç , faisait publier d'anciens manuscrits slaves, et propageait la connaissance de l'ancienne indépendance de ces peuples, en présentant la Serbie comme le centre de cette nouvelle patrie. Le cabinet de Vienne demanda à plusieurs reprises l'éloignement de

M. Jivanoviç (il était Serbe, sujet de l'Autriche, d'autant plus dangereux pour elle) ; mais le prince Milosch s'y refusa toujours, ajoutant que M. Jivanoviç n'était pas seulement son secrétaire, mais que c'était encore son ami. Alors le prince de Metlernicli, en 1836, mettant de côté tous ses anciens griefs contre la Serbie, envoya un consul à Belgrade , et fit remettre des décorations autrichiennes au prince Milosch, que naguère encore les journaux de Vienne appelaiant crûment un rustre , un bouvier.

Mais, en attendant, à Constantinople, l'influence de M. Bouteniew, ministre de la Russie , avait déjà ruiné le crédit de Milosch. Le divan fit paraître un firman par lequel on blâmait sévèrement la conduite absolue du prince serbe. Cet écrit ne fut pas publié ; mais on n'en sut pas moins que la Porte censurait vivement le prince Milosch. Ceci engagea ses adversaires à l'attaquer avec plus de violence. On attribua à M. Zorytch, Russe et instituteur des enfants du prince, d'avoir donné au public la connaissance de cette pièce. En surveillant de plus près la conduite de M. Zorytch, on a dû se convaincre qu'il envoyait à Pétersbourg des rapports sur la conduite du prince Milosch. Pour se défaire d'un observateur aussi incommode , non seulement le prince le renvoya de chez lui, mais il lui fit quitter le pays. Cependant M. Zorj Ich ne tarda pas d'y rentrer comme secrétaire du consulat russe. C'est alors que le prince Milosch , considérant sa dangereuse position, minée par les intrigues de la Russie , par les menées de l'Autriche, menacée par l'insolence de ses adversairos, so tourna vers l'Anglcteiro , pour lui demander un consul à Belgrade. L'Angleterre , à cette époque, voulant suivre plus allentivonirnl h» question d'Orient,

Sll SUR LA SERBIE.

venait de créer plusieurs consulats dans ces contrées: pour la Bosnie et l'Albanie, on nomma le prince NicolasWasowiç, vice-consul britannique à Novvi-Bazar; àBclgradc, le colonel liodges, fait consul, bientôt après fut nommé consul général : il avait déjà rempli des missions confidentielles de lord Ponsonby.

D'un autre côté , soit que le prince Miloscli sentît le besoin de satisfaire de quelque manière l'opinion publique , soit qu'il ne voulût que gagner du temps en se servant d'un prétexte illusoire, toujours est-il qu'en février 'J837 il fit venir de la Serbie autrichienne deux jurisconsultes, afin qu'ils rédigeassent les bases d'un statut organique qui pût remplacer l'œuvre avortée de 1835. \ la suite de longs débats, on convint d'adopter en entier le code criminel autrichien, ainsi que le code civil, en y introduisant certains changements, et qu'alors celui-ci remplacerait le code Napoléon, jugé tout-à-fait inapplicable à la Serbie. Les bases de la constitution , présentées à la commission par M. Jivanoviç , y firent élever une discussion très animée. Une partie de la commission, avec Ephrem , frère de Milosch, commençant déjà à agir contre lui, trouvait qu'on donnait au souverain un pouvoir trop étendu. Le prince Milosch, offensé par ces propos, fit dissoudre la commission et renvoyer dans leur pays les légistes autrichiens. Les adversaires de Milosch, s'armant de sa conduite comme d'un prétexte très plausible , résolurent de tenter une démarche fort dangereuse , en portant leurs plaintes devant un monarque étranger contre leur proj^re souverain. Ces mécontents se rendirent donc au camp de Woznosensk, où se trouvait alors l'empereur Nicolas. 11 s'empressa d'accueillir les plaintes des Serbes que

SUR LA SEUBIK. 85

la haine égarait, et après les avoir comblés de caresses et de faveurs, il envoya à Belgrade, pour juger la question , son aide-de-camp , le prince Dolgorouki. Il serait superflu de faire remarquer combien la démarche des Serbes était erronée et dangereuse ; comme aussi il faut croire que personne ne manquera d'observer que la Russie condamna à Conslantinople , par son ministre, M. Bouteniew, la constitution de 1835 et ses auteurs , précisément les mêmes à qui Nicolas accorde à Woznosensk toute sa protection. En 1835 , la Russie menaçait de son courroux des rebelles fauteurs d'idées démagogiques; en 1837, la Russie favorise ces mêmes hommes et menace leur souverain parce qu'il est trop absolu. Cette conduite variable, et qui semble anlilogique à ceux qui comprennent mal la Russie , paraîtra seulement vraie et claire pour celui qui a bien compris le but de la Russie : détruire la nationalité en Serbie en y entretenant continuellemenl des troubles.

Le 13 octobre 1837, le prince Dolgorouki arriva à Belgrade et y fut reçu avec les plus grands honneurs; à sa suite aussi revinrent les adversaires du prince Milosch. Ceux d'entre eux chez qui la haine du souverain n'avait pas altéré l'amour du pays, devaient être singulièrement affectés d'y rentrer presque en le menaçant, et à la suite d'un étranger. La conduite du prince Milosch vis-à-vis du prince Dolgorouki fut très adroite; il protesta de son dévouement pour l'empereur Nicolas , d'une entière obéissance à ses ordres, sauf les devoirs que lui, prince Milosch , avait à remplir vis-à-vis du sultan, dont il était le vassal. Probablement d'après la volonté exj)rimée parle prince Dolgorouki , on fit revenir en Serbie les légistes qui avaient

travaillé au statut organique, et on reconstitua la commission qui avait été dissoute à cette occasion. Le prince Milosch adhéra d'autant plus volontiers à ces exigences , qu'il y voyait un moyen de gagner du temps, pouvant encore, en dernier lieu , dissoudre la commission si elle lui était hostile.

Le consul russe, M. Wastchenko , arrivé, le 10 février 1838, à Belgrade, commença dès ce moment à agir ouvertement contre le prince Milosch, tandis que le consul anglais, M. Hodges, s'employa aie soutenir. La politique anglaise à cette époque se trouvait en présence , sur plusieurs points, avec la politique russe. En effet, les agents russes parcoiu^aient alors les Indes; sous les murs de Hérat , dans des camps ennemis, MM. Simonitch et Mac-Neil luttaient entre eux; l'Angleterre envoyait à Constantinople un général polonais; la capture de Vixen occupait tous les esprits; enfin entre Londres et Pétersbourg on échangeait des notes très acerbes. Si ces nombreux germes de discorde n'ontpas encore amené jusques aujourd'hui de rupture entre les deux États, ce n'est pas parce que les affaires ont changé , mais parce que les hommes qui les dirigent ne sont pas à leur hauteur; ils préfèrent donc assoupir toutes ces questions , les remettre à un autre temps , n'ayant pas le courage ou l'intelligence d'eu tenter la solution. On envoya alors à Pétersbourg le hautain lord Durham. Mais celui-ci, gagné par les avances de l'empereur Nicolas, qui sut flatter son amour-propre , oublia les griefs dont l'Angleterre lui avait confié la réparation ; en revanche , cédant aux insidieuses demandes du czar , lord Durham sacrifia le général polonais, qui, privé de la protection anglaise, dut bientôt quitter Constantinople. Le général russe

Srn LA SERBIE. 87

Simonitch fut rappelé de Hérat, quoiqu'à la vérité le général Duhamel vînt l'y remplacer ; M. Mac-Neil quitta aussi ces contrées. Mais en ])assant par Pétersbourg, il y subit une telle influence, que ses amis mêmes ne le reconnaissent ]ilus. Les rapports et les démarches tentées par le capitaine Witkiowicz pourront profiter un jour à la Russie ; mais lui , rebuté , a fini par se donner la mort. La capture du Vixen fut déclarée légale. En Serbie, enfin, le colonel Hodges, ne comprenant qu'un intérêt matériel , commercial , dut succomber sous les efforts de son adversaire , M. Waslchenko, qui, y voyant un intérêt majeur, la nationalité serbe, déployait une énergie analogue à la valeur de l'intérêt russe.

En attendant, les adversaires du prince Milosch, ne croyant pas que la constitution à laquelle on travaillait à Belgrade produisit jamais un résultat favorable pour eux, se mirent à intriguer directement àConstantinople. Via suite de leurs plaintes, le sultan enjoignit au prince .Milosch de députer une commission à Constantinople, afin d'y élaborer une charte pour la Serbie. Le prince Milosch, obtempérant aux ordres du sultan, envoya à Constantinople des délégués qui finirent par tracer une constitution sur les bases qui leur avaient été fournies par la Russie et la Turquie. F.e sultan , après avoir sanctionné ce travail, fit publier un hatti-shérif, le 26 décembre 1838, qui renfermait cette nouvelle constitution. Elle entravait tout-à-fait l'action du prince en soumettant son pouvoir au contrôle du sénat. Le prince perdait toute son influence , car il était obligé de ratifier toutes les dis|iositions du sénat: elles y passaient à la pluralité des voix, tandis que les choix des ministres, fies sénateurs devaient être ratifiés par l'as-

semblée générale; enfin, d'après cette charte, toute la population, d'après l'usage russe, était divisée en onze classes. Il n'est que trop facile de deviner la pensée qui fit imposer à ce pays une organisation aussi anarcliique. Comme autrefois la Russie conservait à chaque député en Pologne l'infâme droit du liherum veto , de même ici elle l'enlevait au prince , qui ne pouvait pas être accessible à ses offres , et le remettait aux sénateurs plus faciles à séduire. Cette malheureuse charte, qui, renversant le pouvoir souverain , ouvrait la voie à tous les abus, à toutes les intrigues et à toutes les dissensions, ébranlait dans ses fondements la nationalité serbe. Cette charte , modèle d'astuce et d'hypocrisie d'un voisin dangereux, fut proclamée à Belgrade le 22 février 1839.

Ce fut un coup terrible pour le prince Milosch, qui, dans un moment, perdait pour lui et pour la Serbie tous les fruits de ses longs et de ses laborieux efforts. Ln quart de siècle d'un travail pénible disparaissait devant l'intrigue russe. Le prince Milosch , toujours fidèle à sa résolution de ne s'appuyer que sur la nationalité , avait jusqu'alors fait les plus grands efforts pour éloigner des aflaircs de son pays la dangereuse influence de la Russie. Lne fois qu'il eut reconifu que la Serbie ne pourrait lui résister par les moyens légaux , car il prévoyait que la Russie entraînerait bientôt contre lui la Turquie, le prince Milosch chercha alors un appui étranger. Il se tourna vers l'Autriche; celleci le repoussa avec dédain , et les ennemis de Milosch exploitèrent cette démarche en répandant parmi le peuple serbe que le prince voulait se soumettre aux Allemands. Il ne restait plus à Milosch que la protection de i'An2;leterre et de la Fi-ance. Le consul de

sur. LA SliRIÎIE. 89

cette dernière, M. Duclos, venait d'arriver à Belgrade.

L'Angleterre , ne considérant la Serbie que sous le point de vue commercial, y attachait peu d'intérêt, bien que sur un autre point elle déployât la vigueur qui la caractérise; car c'est alors même que, pour protéger la Turquie , l'Angleterre proposa des moyens audacieux : elle voulut ou feignit de vouloir, conjointement avec la France, occuper les Dardanelles, et en accordant la naturalisation au général polonais Chrzanovvski, et en l'envoyant à Constantinople, elle menaça directement la Russie.

Mais ces démarches n'effrayèrent point cette puissance, qui, profitant de son influence à Constantinople, redoubla d'activité, et réussit, grâce à un concours de circonstances heureuses. Au moment où la Russie minait le pouvoir du prince Milosch , témoignant à la Porte parla son dévouement, parce qu'elle concourait à humilier un homme qui toujours avait tendu à s'émanciper, elle poussait la Turquie à la guerre contre Méhémet-Ali. Flattant habilement les passions du sultan, la Russie lui fil accroire qu'il soumettrait aussi facilement le rebelle Arabe , qu'il avait brisé le pouvoir de l'orgueilleux raya. L'imprudent sultan crut avidement à ces perfides conseils , car ils flattaient son amour-propre et satisfaisaient sa haine. Tout le monde sait que la Turquie affaiblie, croulant partout, avait besoin d'un long repos pour s'organiser à l'intérieur, créer de nouvelles forces et restaurer l'empire. Tout mouvement pour la Turquie , dans cet état de transition , était mortel : le conseiller était un acte de folie ou de trahison. Ce n'était cependant pas assez pour l'ennemie de la Turquie ; en la poussant à la guerre , non seulement on choisissait lo moment où l'armée

turque se trouvait dans l'état le plus déplorable , mais encore les officiers européens attachés à cette armée semblaient avoir la mission de neutraliser son action. Cette assertion, toute grave qu'elle est, ne paraîtra pas hasardée à cens qui considéreront que d'api^ès les avis de ces officiers : 1° les batteries de campagne turques étaient composées de pièces de différents calibres ; 2° qu'au moment d'entrer en campagne, ces pièces n'avaient que quelques dizaines de coups à tirer. Les remontrances qui furent faites relativement à cette organisation, ou pour mieux dire à cette désorganisation de l'armée, étaient reçues froidement par le général commandant : « Car, disait-il, en ayant dans » ses batteries des pièces de différents calibres, on » peut tirer à différentes distances. » Il repoussait également la seconde objection, disant que ce nombre de coups était suffisant pour une bataille, où on se procurait des munitions chez l'ennemi, sinon on en faisait confectionner en marche pendant les repos ; a au reste, que ce devait être bien, puisque c était le conseil » des offjcierseuropéeiis. » La supposition que ces officiers, en donnant aux Turcs de tels conseils, avaient pour mission de les amener à une catastrophe dans l'intérêt de la Piussie , cette supposition semble naturelle. Mais ce qui peut paraître bien extraordinaire, c'est que le général Chrzanowski, qui se trouvait alors au camp des Turcs, et signalait ces énormités , qui sautent aux yeux du militaire le moins instruit, reçut un ordre de l'ambassadeur anglais, lord Ponsonby , de se rendre immédiatement à Bagdad, précisément au moment où les hostilités allaient commencer.

En Serbie , cependant , les éléments d'une nouvelle révolution s'amoncelaient ; car si , d'un côté , le prince

SUR LA SERBIK. 91

Milosch désirait se délivrer des entraves que la charte lui imposait , d'un autre côté, les Serbes eux-mêmes, irrités de ce que les puissances étrangères avaient réglé leur sort, s'indignaient surtout du silence de la charte sur l'existence des assemblées nationales (skuptchyna), ce qui semblait indiquer leur suppression. A ces diverses raisons intérieures , nationales , venaient encore se joindre les menées des agents diplomatiques étrangers. Ainsi le consul anglais, soutenant le prince Milosch, proclamait que le salut de la Serbie était dans un gouvernement despotique ; le consul russe, au contraire, défendant les droits du sénat, trouvait que le pouvoir du prince n'était pas encore assez limité; le consul autrichien trouvait tout mauvais, sans avenir, car pour lui la nationalité serbe n'était qu'un rêve creux; enfin le consul français, sous prétexte que toute cette affaire n'intéressait son gouvernement que fort médiocrement, se tenait tout-à-fait à l'écart.

Les débats entre le prince Milosch et le sénat devenaient de jour en jour plus vifs, et les deux partis ne songeaient qu'aux moyens de s'abaisser mutuellement. Au milieu de ces démêlés, le sénat, prétextant que ses membres manquaient d'habitations convenables , se décida à transporter sa résidence de Kragoïevaç àBelgrade. Jusque là, Milosch, par diverses raisons, pour être à l'abri de l'influence diplomatique européenne et de l'influence matérielle du pacha, comme aussi pour se trouver plus au centre de la Serbie et plus à portée des forces nationales, avait fait de Kragoïevaç sa capitale; mais, dans cette circonstance, obéissant à une mauvaise inspiration , il suivit le sénat à Belgrade. Peu de temps après leur arrivée dans cette ville , de graves dissensions surgirent entre le prince

elle sénat, car celui-ci exigeait que Milosch présentai les comptes des dernières années de son administralion. Se voyant ainsi menacé, Milosch recourut au cabinet de Saint-Pétersbourg, mais on l'y repoussa; car du moment où la Russie avait à ses ordres le sénat, cet instrument d'anarchie , Milosch lui était inutile. Il se tourna alors encore vers l'Autriche; mais repoussé également, il recourut aux moyens extrêmes et se mit à conspirer, poussant le peuple et l'armée à venir le délivrer de l'oppression du sénat que les étrangers lui avaient imposé. Les troupes se soulevèrent donc en plusieurs endroits, le '2li mai 1839, dans l'intention de rendre la liberté à leur prince. Mais, à Belgrade, Milosch ne disposait pas de forces assez nombreuses pour pouvoir résister au sénat. Il lut donc forcé par lui de se rendre dans la citadelle auprès du pacha pour s'y disculper; on l'y garda à vue, et on l'obligea à donner le commandement des troupes au sénateur, M. \ ouchiç Perichiç. Celui-ci, à la tête des troupes qui obéissaient au sénat et de nombreuses milices, marcha droit contre les partisans de Milosch, les entoura et les força à se rendre. Le même succès couronna les efforts de Vouchiç tentés contre les soulèvements qui s'étaient manifestés sur d'autres points en faveur de Milosch: de sorte que bientôt ce prince n'eut plus d'espoir de pouvoir résister à ses ennemis. Alors les Serbes qui avaient pris les armes contre Milosch pour la défense de la char le, demandèrent une assemblée (skupchin). Dès que les députés se furent réunis , on commença à examiner la conduite de Milosch; et comme il arrive d'oi'dinaire dans les assemblées qu'animent les passions des hommes, les Ser])es, oubliant tout ce qu'ils devaient à leur prince, se souvenant seulement de ses

SUI\ L.V SEUBlli. P3

abus, voulurent le punir sévèrement, comme fauteur des derniers troubles. Mais les vieillards, parmi le peuple, et les hommes de conscience dans le sénat, craignant que les passions, aveuglant le jîeuple , ne le portassent à attenter môme à la dynastie, ce qui n'aurait pas manqué de faire arriver la dangereuse intervention russe , tâchèrent d'apaiser les esprits en engageant l'assemblée à se contenter de l'abdication de Milosch. Celui-ci, de son côté, ne voyant pour lui aucun es])oir de salut, consentit volontairement à l'exil et abdiqua le pouvoir en faveur de son fds aîné , le prince ]\hlan. L'acte d'abdication et un écrit adressé à son fds, le prince Milosch les signa le 13 juin 1839, et deux jours plus tard il quitta la Serbie, se rendant avec son second fils, le prince Michel, dans ses propriétés en \ alaciiie.

La tumultueuse assemblée qui Ibrçait son souverain à abdiquer ne fit cependant point de difficulté pour reconnaître le successeur du prince Milosch, bien que ce fût le prince Milan, un enfant mineur et maladif, « tant, dit un témoin oculaire, les esprits étaient frappes (les avantages qn ''assnre T ncrédilè. » L'assemblée nomma une régence, composée de l'oncle du prince, Ephrein Obrenoviç, de M. Abraham Pelronieviç, homme distingué par ses lumières et son haut savoir, et de M. VouchiçPercichiç, excellent patriote et le meilleur guerrier de la Serbie. Cette même assemblée ayant rédigé un rapport détaillé sur les derniers événements, une dépulation fut envoyée à Constantinople pour le faire approuver et demander l'expédition du bérat pour le nouveau prince. Avec les mômes instructions, se rendit à Pétei'sbourg >L Zorylch , cet ancien insli-

9l\ SUR LA SERBIE.

tuteur renvoyé des enfants deMilosch, aujourd'hui attaché comme secrétaire au consuhit russe.

L'expulsion du prince Milosch, quoique violente, révolutionnaire, par conséquent contraire aux principes professés par la Porte et par le cabinet de Saint- Pétersbourg, n'en fut pas moins avidement acceptée et ratifiée, car elle était le fruit des instructions que ces cours donnaient à leurs agents en Serbie, La Turquie , ébranlée par sa guerre avec Méhémet-Ali , accorda sans hésiter toutes les demandes des Serbes , et confirma le nouveau prince de Serbie. La Piussie envoya également son adhésion à tout ce que l'assemblée nationale de Belgrade avait arrêté ; en même temps , pour faire voir que tous ces changements n'étaient que son ouvrage , le czar nomma M. Wastchenko consul général, et lui accorda une de ces nombreuses plaques qui brillent ( souvent sans beaucoup d'éclat moral ) à la cour de Saint-Pétersbourg. Le consul anglais , M. Hodges , vaincu avec le prince Milosch , qu'il soutenait, demanda son rappel ; quant à l'influence française, il faut l'avouer avec peine, elle était tellement inoffensive, qu'aucun journal du temps ne dit ce que devint M. Duclos, consul français.

Les événements cependant changèrent encore l'état des choses ; car , au moment où les délégués serbes revenaient de Gonstantinople avec la confirmation du prince Milan , celui-ci se mourait à Belgrade le 8 juillet : au -même moment on y reçut la nouvelle de la mort du sultan Mahmoud et de l'avènement du sultan Abdoul-Medjid. Dans une circonstance aussi grave , la régence réunit en conseil le sénat et y adjoignit le métropolitain Pierre Jovanoviç. Malgré l'élément anar-

SIJH LA SKRBIli, 95

chique , les haines personnelles, les vues ambitieuses dû quelques individus, le sénat reconnut l'absolue nécessité de conserver la dynastie nationale et de respecter le principe de l'hérédité : par conséquent, on proclama prince de Serbie le fils cadet de Miloscb , le prince Michel. Mais les difficultés n'étaient pas tranchées par là, car le prince Michel se trouvait alors en Valachie auprès de son père, qui déjà, le 27 juin, avait protesté contre son abdication forcée et avait envoyé cette protestation à Constantinople et à Pétersbourg : il se plaignit ici très amèrement du consul général, M. Wastchenko. Aussi, dès que les députés serbes furent arrivés auprès de leur nouveau souverain, le prince Michel, non seulement Milosch s'opposa au départ de son fils , mais encore il renouvela sa protestation, en y ajoutant que son abdication était d'autant moins obligatoire maintenant pour lui, qu'il ne l'avait faite qu'en faveur du prince défunt. Le confident de Milosch, M. Spachiç, porta cette protostation à Constantinople, où il devait, au moyen de l'or, obtenir les voix du divan. Mais la Porte se trouvant, à cette époque, altérée par la mort du sultan, par la perte de la bataille de Nézib et la défection de la Hotte, s'empressa de terminer les affaires de la Serbie , en reconnaissant le prince Michel et ordonnant le silence à Milosch.

Quant à la Russie, elle tenait alors une autre conduite : tancUs qu'à Constantinople M. Boutenievv, et à Belgrade M. Wastclienko, se déclaraient ouvertement et définitivement contre Milosch, M. Ti'ow, consul général russe à liucharest, soutenait ses espérances et l'appuyait de tout son crédit auprès du prince Ghika (1).

(I) On croil cependant que ceUe condescendance de M. Titow pour

96 SUR LA SKRBIE.

Définitiveinent cependant , la Russie se déclara contre Milosch, satisfaite, pour le moment, des dissensions qu'elle avait semées en Serbie.

Différents éléments de discorde se réunissaient pour troubler de nouveau ce malheureux pays. Milosch, ne se contentant pas d'intriguer à l'extérieur, faisait un appel à ses partisans de l'intérieur et préparait les esprits à une guerre civile. La régence et le sénat étaient partagés en deux partis : les uns, avec M. \ ouchiç à leur tète, ne mettantplusde bornes àla violence de leurpassion, voulaient expulser du pays toute la famille Obrenovviç : les autres, avecEphrem, frère du prince Milosch, jiourchef, soutenaientla dynastie. :vlais, en agissant ainsi, Ephrem travaillait pour lui; il comptait que Milosch ne laisserait pas partir le prince Michel, et qu'alors le trône de Serbie lui reviendrait. Cette pensée ayant été devinée par ses adversaires , ils parvinrent à faire prendre à l'assemblée deux mesurcsbien graves. Ils voulaient d'abord qu'on élut dans le sénat, parmi les partisans de ^ ouchiç , des commissaires qui devaient parcourir le pays, dans le but ostensible de chercher à connaître l'esprit du peuple et à le familiariser avec la connaissance de la constitution ; mais, au fond, ces commissaires devaient pousser les esprits à la haine des Obrenovviç et réveiller les sympathies pour la famille Tcherny. On décida ensuite d'envoyer une nouvelle dépulation auprès du prince Michel pour lui signifier

le i)rince Milo'ch ne provenait pas de ses iiislniclions , mais étnit la conséquence de l'argent que le prince <léchu lui avait donné : on ajoute même que c'est cet argent que M. Vouchiç avait en vue lorsque, en 1843, il reprocha à M. le l)aron Lieven , pendant le dernier séjour de celui-ci à Belgrade, qu'il fcrnail des intrigues en Serbie, avec M. Tilow, en faveur du prince Milosch.

blU J.V SliUBlJi. t)7

que , si dans quatorze jours il n'était pas arrivé à Belgrade, on procéderait à la nomination d'un nouveau prince. A cet ed'et, on fit venir la famille Tchcrny en Serbie : on excepta cependant le souverain actuel de la Serbie, le prince Alexandre Géorgeviç Tcherny.

Cette déclaration produisit tout son effet : iMilosch ne s'opposa plus au départ de son fils, elle prince Michel reçut officiellement le pouvoir souverain. Mais cette circonstance ne désarma pas les partis, car en mettant en avant le prince Michel, chacun avait son but particulier : Eplirem crovait, sous le masque du prince Michel, travailler pour lui même : \ ouchiç , de son côté, n'accepta la domination du prince Michel que par respect pour le pouvoir héréditaire, qui représentait lindépendance de la Serbie , mais au fond il eût désiré que Milosch lelinl son fils et que les Serbes pussent proclamer sou\erain le prince Alexandre Géorgeviç. Les conseils mêmes, que la princesse Lubiça donnait à son 111s avaient pour but plutôt le retour de Milosch que lélévation au trône de Serbie du prince Michel. C'est ainsi qu'il se trouvait au début même, seul, sans appui, au milieu de nombreuses intrigues et de partis exaspérés l'un contre l'autre.

Malgré les intrigues de Milosch, afin d'obtenir l'approbation de la Porte, nécessaire au prince Michel comme souverain de la Serbie , ce prince se rendit à Conslantino})le accompagné de sa mère , la princesse Lul)iça, d'un commissaire turc et des délégués serbes. Lo j)rince Michel n'arriva à Constantinople avec tout ce cortège que vers la lin de novembre \H'M) : l'acte même qui confirmait Michel dans sa dignilé de prince de Serbie ne fut expédié ([u'en jan\ier IS/iO. f o jeune sultan montra beaucouj) de s\iiij)athie j)oiir son \as5al

98 SUR LA SEUBIli.

aussi jeune que lui : non seulement il lui donna la décoration de l'Empire, mais il reconnut le prince souverain et lui accorda le titre de /nouc/ii'r. A la demande de M. Bouleniew, on envoya de Pétersbourg au prince Michel la décoration de Ste-Anne. Des relations locales remarquent bien que ce n'était pas une récompense pour des services rendus , mais une amorce que le cïar tendait au souverain serbe. Après un séjour de quelques mois , pendant lequel la princesse Lubiça avait essayé d'obtenir la grâce du sultan pour Milosch (ce qui exaspéra davantage contre lui les esprits en Serbie), le prince Michel, ayant quitté Constantinople, arriva à Belgrade au commencement de mars. Au milieu de l'assemblée nationale , après la lecture du hatti-shérif etdu bérat, le prince Michel jura la charte constitutionnelle de la Serbie le 15 mars 18^0.

Toutefois l'animosité des partis devenait de plus en plus violente; mais ce qui finit par porter l'exaspération à son comble , c'est qu'au moment même où Ephrem , avec la princesse Lubiça , devait tenter un mouvement pour renverser leurs ennemis, ceux-ci obtenaient un rang plus élevé, et cela contrairement à la constitution. La Porte, tout en reconnaissant le prince Michel souverain et majeur et en faisant dissoudre la régence, lui attacha cependant deux conseillers; cette nomination était tout-à-fait illégale, car le statut organique , accordé par le sultan défunt à la Serbie , lui assurait qu'aucun emploi ne pourrait y être créé que par le prince même de la Serbie. Cette nomination était encore d'autant plus désagréable au prince que les deux conseillers qu'on lui donnait étaient MM. V ouchiç Perichiç et Abraham Petronieviç , sans contredit les hommes supérieurs de la Serbie , mais

SUR LA SEBBIE. 99

connus pour ennemis des Obrenoviç. C'est ainsi que la Turquie, en suivant l'insidieux conseil de la Russie, jetait en Serbie de nouveaux germes de troubles. En entretenant dans ce nouvel état des dissensions continuelles, on l'empêchait de se développer, on étouffait son influence naissante. La nomination de ces conseillers dévoilait d'autant plus le but qu'ils n'avaient été créés que pour être un élément de discorde de plus , car cette charge ne leur accordait qu'une voix consultative , et le prince n'était pas obligé à suivre l'avis des conseillers.

Leur nomination produisit à l'instant de tristes effets. Dès le lendemain le parti des conseillers, se sentant renforcé par là, voulut, au moyen d'une résolution de l'Assemblée nationale , éloigner, tant du sénat que d'auprès du prince, ses adversaires et notamment Ephrem, l'oncle de Michel. Le tumulte occasionné par là — car à son tour le prince voulut alors renvoyer les conseillers — se fût changé probablement en un drame sanglant, si le prince Michel n'eût obtempéré aux coîi' seils de M. Wastcheuho et n'eût cédé. Cette condescendance étonna le public d'autant plus qu'on savait que le prince Michel avait rejeté les avis du commissaire turc Ncdim-ElTendi , qui représentait au prince que par sa résistance il heurtait la volonté du sultan. Le prince Michel ayant cédé, le calme se rétablit, et, avant que l'assemblée se séparât , les partis ennemis firent entre eux la paix : mais celle-ci, comme toutes les paix de ce genre , ne devait servir que de masque aux partis pour leur donner le lemps de se fortifier, de mieux se préparer et de pouvoir agir avec plus de chance de succès.

Il est dinicilc dr n»- pas reconnaître, d«us font*' ((H**

100 i>lK LA bliRBlL.

affaire, l'adroite direction que sut lui donner la Russie, et, tout en condamnant la perversité de cette puissance, de ne pas rendre justice à la persévérance avec laquelle elle poursuit son but : détruire l'indépendance de la Serbie, absorber sa nationalité. C'est en soutenant l'amour- propre , les vues personnelles de quelques individus , en exploitant le patriotisme instinctif mais peu éclairé des autres , que la Russie , cette puissance basée sur l'absolutisme, se donnant pour le représentant de la légitimité, a fini par renverser d'une manière violente, révolutionnaire, le prince Alilosch , reconnu par elle de la manière la plus solennelle. Maintenant elle fait remettre tout le pouvoir au jeune et inexpérimenté prince Micbel ; elle fait dissoudre la régence , mais de suite elle lui fait donner deux conseillers dont les droits sont mal définis ; et ces conseillers on les prend entre les plus cbauds patriotes , mais les adversaires connus de la famille Obrenoviç. Ce que la Russie avait prévu ne manqua pas d'arriver : le prince Micbel, invoquant le bérat qui le déclarait majeur, repoussait légalement les conseillers qu'on lui imposait : eux aussi, s'appuyant sur la nomination du sultan, défendaient légalement leurs droits : par conséquent, des deux côtés on s'appuyait sur le droit, on reprochait l'illégalité à son adversaire. En ajoutant à ces motifs les anciennes haines, toutes les passions humaines, on pouvait prévoir une crise immanquable et très imminente. Mais les deux partis s'étant mesurés, ne se trouvèrent pas assez forts, et, pour s'assurer la victoire , ils s'adressèrent à l'étranger dans le but d'y chercher du secours. C'est précisément ce que le cabinet de Pétersbourg demandait, afin de pouvoir se mêler toujours aux affaires de la Serbie , les em-

SUR i.v si;nnii-. 101

brouiller, attiser le feu de la discorde, qui, après avoir détruit les forces nationales, ferait de la Serbie une proie facile pour la Russie.

La paix étant faite, beaucoup de sénateurs ot de députés, profilant des fêtes de Pâques, se rendirent chez eux dans l'intérieur du pays. Alors on comuienra à y travailler les esprits, en répandant que le prince Michel était prisonnier, puisqu'il avait auprès de lui deux conseillers que les étrangers lui avaient imposés : ces intrigues étaient dirigées par la princesse Lubiça, mère du prince Michel, et par Ephrem , son oncle. Enfm, le 1" janvier, des troubles éclatèrent sur plusieurs points. Ils avaient pour objet : 1° de demander le rappel du prince Milosch ; 2° d'éloigner et de faire juger les deux conseillers. Ceux-ci , prévenus à temps du soulèvement, se démirent de leurs charges : mais, sûrs d'être appuyés, ils protestèrent contre la violence entre les mains du pacha de Belgrade et du consul russe , demandant aux deux cours que justice leur fût faite du prince Michel. Le pacha de Belgrade, Chosrew et M. Wastcbenko saisirent avidement une circonstance aussi favorable, qui promettait à l'intrigue une ample moisson : à cet elï'et ils transmirent sur-le-champ à Constantinople, l'un au divan, l'autre à l'ambassade russe , la protestation des deux conseillers qui se démettaient de leurs places.

En attendant , le prince Michel marcha au-devant de la population insurgée qui s'était armée, soi-disant, pour le délivrer de la dépendance dans laquelle les deux conseillers le tenaient. La présence du j>iincc Michel fit rentrer tout dans l'ordre : cependant il crut devoir se rendre au vœu îles Insurgés et transporter sa résidence à Kragoïewar : il se trouvait par là moins

102 91R I.A StRBIE.

exposé à l'influence étrangère et plus à même de disposer des forces nationales de l'intérieur.

A l'arrivée des nouvelles de Belgrade à Constantinople , le sultan nomma Moussa-Effendi , son commissaire, pour examiner les dissensions élevées en Serbie. Mais, soit pour abaisser le prince Michel aux yeux des Serbes, soit pour encourager les conseillers dans leur résistance , le sultan adjoignit au commissaire turc M. Antiç, représentant du prince Michel à Constantinople et connu par ses sympathies pour les deux conseillers. En apprenant la décision du sultan, le prince Michel protesta contre cette mesure comme illégale , car le statut constitutif et tous les fnmans rendus en faveur de la Serbie lui assuraient que la Turquie ne se mêlerait pas des affaires intérieures du pays. Mais on ne tint pas compte de cette protestation, et le prince Michel, malgré son opposition , fut obligé de se rendre à Belgrade , car Moussa répondait à toutes ses objections que , d'après les instructions du Divan , il ne pouvait traiter qu'avec le prince lui-même et en présence du consul russe. Le prince Michel, avant que de se rendre à Belgrade, y convoqua les députés de l'Assemblée nationale. Sur la demande de Moussa , pour que l'Assemblée fît connaître ses désirs , les députés demandèrent : \° que les deux conseillers et leurs partisans fussent jugés par les tribunaux du pays ; 2° que le prince Milosch pût rentrer en Serbie. Celte dernière demande fut rejetée péremptoirement par Moussa et par M. Wastchenko, qui ajoutèrent que le prince Milosch ne pourrait jamais revenir dans le pays : mais ils consentirent à la première demande. Les conseillers alors exprimèrent le vœu d'être bannis purement du pays, sans être traduits devçint les tribunaux natio-

SUR I.A SJiHBlK. 103

naux. Les députés refusèrent de consentir au désir des conseillers, car ils y voyaient une dérogation à la charte ; de cette manière les esprits s'envenimaient de plus en plus, et leur haine réciproque facilitait le jeu de l'étranger.

C'est alors que la princesse Lubiça voyant que, par les voies diplomatiques , elle n'obtiendrait pas le retour de son mari, se mit à fomenter de nouveaux troubles. Le complot fut si bien conduit qu'il éclata avant qu'on en eût soupçonné l'existence : une population armée entoura Topchider (habitation du souverain près de Belgrade), demandant à grands cris l'éloignement des personnes qui étaient auprès du prince Michel et le rappel du prince Milosch. A la tête des insurgés se trouvaient le colonel Michiç et le capitaine Peketa ; mais la direction de la conspiration venait de la princesse Lubiça. Ce mouvement, quoique très bien combiné , ne réussit pas , car toute la masse des insurgés se sépara à la vue du prince Michel entouré de la force armée. On sévit alors contre quelques individus pour l'exemple, et on ferma les yeux sur les principaux personnages compromis dans cette échaulTourée.

Malgré ces troubles , les négociations du gouvernement serbe avec Moussa-EfTendi , touchant l'éloignement des conseillers , se poursuivaient. D'un côté , Moussa ne pouvait se résoudre à abandonner des jiersonnes investies d'emplois par la Porte ; de l'autre , le prince demandait avec d'autant plus d'opiniâtreté l'éloignement du pays de tous ses adversaires qu'il s'appuyait sur la demande faite par les tiépulés de l'Assemblée nationale. Mais , comme alors la paix de l'Europe se trouvait menacée, la Russie, absorbée par dus alfaires plus graves, n'avait paa le loisir de s'occu-

!()/{ su p. i..\ sininr,

pcr de celles de la Serbie : la Turquie, de son côté inquiétée en Asie et ne pouvant plus agir par ellemême, ces deux puissances résolurent de suspendre toute décision. A cet elFet, le grand-vizir écrivit au pi'ince Michel que , la pi'ésence du commissaire turc n'étant pas nécessaire pour le moment en Serbie , Moussa-Effendi était rappelé et que , pour conserver la tranquillité au pays, les personnes qui avaient été accusées devaient le quitter en attendant. En vertu de ce document officiel, MM. Voucliiç et Petronieviç , plusieurs sénateurs , employés et leurs partisans quitté-, rent Belgrade à la fin d'octobre I8/1O, se rendant, les uns à \ idin , les autres à Constantinople : personne n allât en Russie.

Dès que l'Europe se fut remise de la secousse que le traité du 15 juillet lui avait fait éprouver, la Russie reporta son attention sur la Serbie. Dans le courant de l'année I8Z1I , l'aide de camp de l'empereur Nicolas, le baron Liéven , arriva à Belgrade pour obtenir du prince Michel le retour des Serbes qui avaient été bannis l'année dernière. Après quelques difficultés le prince Michel fut obligé de se rendre au désir de sa puissante protectrice. Mais le sultan, soit en vue d'humilier davantage son vassal, soit par bienveillance pour les sénateurs serbes présents à Constantinople , soit aussi que la Russie l'y engageât sous main , exigea non seulement qu'il fût permis aux bannis de rentrer dans leurs foyers, mais encore qu'ils fussent replacés dans leurs anciennes positions, et qu'on leur tînt compte de toutes leurs pertes. Ces exigences sont d'autant plus suspectes qu'elles étaient d'un côté très dures, et que de l'autre elles permettaient au prince Michel de les refuser légalement, comme impossibles. Les né-

sin i.A sr.nniE. ]05

gocialions à ce sujet traînèrent en longueur ; mais la Serbie gagna par là beaucoup, car MM. ^ ouchiç et Pelronieviç eurent le loisir de connaître, ])endant leur séjour prolongé à (lonslantinople , la politique européenne de plus près, d'éclairer et de rectifier leurs sentiments purs et patriotiques. C'est là qu'ils finirent par comprendre que l'ennemi principal , l'ennemi actif et dangereux pour leur patrie était laRussie.

Enfin, après de longues hésitations , après avoir même refusé pendant quelque temps à MM. Vouchiç et Pétronieviç le retour en Serbie, le prince Michel l'accorda à tous les exilés sans distinction : ce qui eut lieu au commencement de 18/12. Afin d'arranger définitivement toute cette afl'aire , le sultan délégua en Serbie son commissaire, Schekib-EtTendi, avec des pouvoirs extraordinaires. Celui-ci, après avoir terminé les affaires de la \alachie, où le prince hospodar Ghika fut déposé (d'après le vœu de la Russie, qui gagne dès qu'elle agite ces malheureuses contrées) , se rendit à Belgrade ; mais une révolution y avait éclaté avant son arrivée , le 31 août. Par suite de ce mouvement l'assemblée nationale ayant été réunie , elle éloigna du trône la famille Obrenoviç, et appela pour y monter la famille Gcorgc\iç Tcherny , remettant le pouvoir entre les mains du prince Alexandre, fils de l'ancien chef de la nation, Georges Tcherny , le 14 septembre l8/i*2. Schekib-Elfendi, à son arrivée à Belgrade, reconnut le nouveau souverain , qui fut bientôt confirmé par le sultan.

Le temj)s seulement donnera le dénoûment de circonstances bien graves, que dilléientes raisons ont réimies pour menacer, en dépit des cabinets de l'Europe, ce statu quo objet de leurs soins, de leurs

vœux et de leurs terreurs continuelles. Mais d'avance on peut se rendre compte de la ligne de conduite que vont suivre les différentes puissances qui interviendront dans les affaires de la Serbie, si l'on pose nettement leur tendance , leur position et leur but.

Dans la question d'Orient , le but de la Russie est clair, précis, tout le monde le connaît : c'est d'occuper Constantinople , de rendre la Mer Noire un lac russe. La. position de la Russie lui permet de suivre son plan avec une habileté et une persévérance admirable. La Russie ne craint pas une guerre d'invasion , tout le monde le sait, et les catastrophes de 1709 et de 1812 sont là pour intimider les esprits les plus audacieux. Mais celte position de la Russie change dès qu'on emploierait contre cet empire une attaque à l'intérieur. C'est pourquoi l'Europe entière , attaquant la Piussie , ne l'empêchera pas d'arriver à Constantinople; ce n'est qu'en préparant une insurrection en Pologne, et en soutenant les nationahtés réveillées des Slaves du midi, qu'on peut obtenir ce résultat. La Russie le sait, elle connaît sa situation: aussi la ^e«ddnce de sa politique est simple, toujours la même, quoiqu'elle paraisse multiforme. La Russie veut absorber la nationalité de la Pologne , comme elle en a conquis le territoire; la Russie veut absorber la nationalité des Slaves du midi etnotammentlanationalité serbe , comme déjà elle dirige les affaires intérieures de ces pays. Avant que d'abattre par la force la Pologne, la Russie la corrompit surtout en y soutenant et en y propageant le système ultra-libéral , c'est-à-dire anarchique, comme le plus subversif: maîtresse du pays, la dénationalisation par la corruption n'allant pas assez vite, la Russie dénationalise aujourd'hui la Pologne

9UB LA SERBJli. 107

par la force , attaquant également le sentiment religieux, comme le sentiment national. Par la même raison, la Piussie agit avec la même persévérance pour absorber les nationalités slaves méridionales , et la tendance de sa politique y subit les mêmes phases qu'en Pologne. Les autres nationalités (notamment les Bulgares) ne se réveillant pas, la Russie se contente de l'influence qu'elle y ex(uce par le clergé grec, qui lui est acquis; mais en Serbie, la politique russe a pris différents aspects, quoique sa tendance ait toujours été la même , absorber la nationalité serbe. A cet effet la Russie, sous le gouvernement de Georges Tcherny , soutenait tantôt le pouvoir et tantôt les mécontents; elle les abandonna lorsqu'elle se fut emparée enfin de l'esprit du chef national; elle sacrifia les Serbes par le traité de Bukarest de 1812, qui ne stipula pour eux que la vie , la liberté de conscience ou celle de l'expatriation. En 1813, elle crut donner le coup de grâce à la Serbie en paralysant tout l'élan guerrier de Georges Tcherny, en l'empêchant de combattre les Turcs et le portant à abandonner son pays et à se retirer en Russie. Pendant que les Turcs abusaient de leur victoire, pendant que les Serbes soutenaient une lutte très douteuse, la Russie resta inactive, croyant qu'ils succomberaient ; mais les vovant victorieux elle intervint pour se mêler de leurs affaires: n'ayant pas pu les embrouiller, en poussant les Serbes dans les mouvements d'\psilanly et des Grecs, elle fit surgir en Serbie Georges Tcherny. Depuis, par les traités d'Akermtm ( 1826 ) . d'Andrinople ( 182î> ) , et d'Lnkiar- Skelessi (1833) . que la Russie invoque comme base d<-' son fatal j)roteclorat , elle ne fil rien jiour la Serbie que d'obtenir par de^ iransiàctious diplomatiques la

108 sun LA SF.r.niE.

consécration do l'état de choses existant; tandis que les efforts du prince Miloscli seuls dotèrent la Serbie d'une dynastie nationale héréditaire et assurèrent par là son indépendance. C'est alors que tous les efforts de la Russie se concentrèrent contre le pouvoir national ; c'est alors que la Russie , tantôt par elle-même, tantôt poussant la Turquie, toutes les deux puissances absolues , prenant le masque du libéralisme , cherchèrent à propager , à développer l'anarchie en Serbie. C'est ainsi que les hommes qui forcèrent le prince Milosch à publier la charte de 1835 furent appuyés par la Russie; mais en 1836 elle les blâma, et autorisa Milosch à considérer la charte comme une lettre morte; en revanche, ces mécontents, blâmés en 1836, furent reçus avec les plus grandes faveurs en 1837 , à ^A oznosensk, et rentrèrent en Serbie à la suite de l'aide de camp de l'empereur de Russie; la charte de 1838, annulant presque le pouvoir du prince, le soumettant au sénat, donna la victoire aux mécontents. En 1839, l'assemblée nationale força le'prince à abdiquer, ce que la Russie approuva : depuis, à deux reprises, cette assemblée donna au pays de nouveaux souverains qui furent toujours confirmés par le suzerain. Lorsqu'en 18ZiO, le prince Michel allait mettre fin à tous les troubles, on fit naître la querelle au sujet des conseillers, ce qui amena au trône le prince régnant, Alexandre, en vertu des mêmes droits que les Serbes avaient exercés pour le prince Milosch et le prince Michel. Le choix du prince Alexandre était tellement légal que le sultan le confirma. Or, aujourd'hui la Russie prend la défense, on ne sait trop de quel droit, car les Serbes sont tranquilles; la Porte n'offense pas les droits religieux et politiques dont uniquement la Russie est garante , et

SUR 1.A blil'.lUl:.. 109

aucun article de traité ne constate sa protection sur le souverain de la Serbie , que /a r?ia(se\\e n'a demandé, que Jamais elle n'a l'ait obtenir à ce pays. Il est donc clair que les intrigues de la Russie en Serbie n'ontpour but que d'étoulTer sa nationalité par les troubles et j l'anarclile, pour parvenir à l'absorber, parce que la nationalité serbe cmpèclie la Russie d'arriver à Constantinople. Oui, tant que la Russie n'aura pas dénationalisé la Pologne , qui est, comme les Russes le disent, son boutel (Ceschu'e ; tant que la Russie n'aura pas étouflé, absorbé la nationalité serbe, elle n'arrivera pas à son but, la possession de Constantinople.

Après la Russie, c'est X ylntriche qui est la plus intéressée dans la question serbe; mais cet intérêt n'est pas celui qu'on lui suppose. On ne pénètre pas assez dans cette question, on se contente de la juger superficiellement, d'après les apparences. Les uns disent: Les empiétements de la Russie» étendent son influence sur le Danube, ce lleuve autrichien, cette grande artère • de la monarchie, la Russie sera maîtresse du commerce autrichien; les autres , plus avisés, voient dans les empiétements de la Russie une marche vers la possession de Constantino[)le , et par là une menace directe contre la puissance de l'Autriche. Ces deux raisonnements sont très clairs ; ils sont à l'ordre du jour et à la portée de tout le monde; cependant l'Autriche tient une conduite tout-à-fait contraire à ce que le sens commun semble lui inthquer si clairement. S'ensuivrait-il que le cabinet de \ ienne ne fût composé que d'hommes plus ignorants que le public ? c'est iinpossiblv; — ou bien d'hommes vendus (1) à la Russie?

(I) I.e prince (ii> MeUcriiicli lnurhc, il esl vrai, une pension de la Itussie, mais il pc lui est |ias vendu.

no SUIV LA SERBIE.

ce n'est pas plus vraisemblable : — pour s'en convaincre il n'v a qu'à examiner la tendance , Vu. position elle but de l'Autriche. Cet état, agglomération de diflerentes nationalités engourdies, qu'il exploite, ayant pour principe la conquête, sa tendance naturelle est de s'agrandir et de combattre le principe qui lui est contraire, la nationalité : aussi l'Autriche, tant que ses forces le lui permirent, fut evahissante; toujours elle fut et elle est hostile à toute nationalité, qu'elle stigmatise du nom d'esprit révolutionnaire. Le concours de ces deux circonstances fit que l'Autriche, sans prendre une part active dans les affaires serbes , y intriguait continuellement, mais à l'ombre, pour ne pas faire surgir des questions imprévues qu'elle ne se sentait plus la force de maîtriser ; car la position de l'Autriche devient de jour en jour plus critique; les ébranlements de l'Europe y produisent des contrecoups menaçants. Depuis le congrès de \ienne, l'Autriche n'est occupée qu'à lutter contre le développement de l'esprit d'indépendance et de nationalité; mais la révolution de Juillet et l'insurrection de la Pologne lui prouvent que cet esprit, bien loin d'être dompté , se propage. Or, l'Autriche, placée entre la France, où la nationalité a vaincu, et la Russie, qui a vaincu ce principe , l'Autriche , quoique composée aux trois quarts de populations slaves, mais chez qui la nationalité se réveille , est jetée forcément vers la Russie, qui, puissance à la vérité slave, mais basée sur la conquête , lui est moins dangereuse que la France , nationalité victorieuse. Le but, pour l'Autriche, n'est plus d'acquérir , c'est d'exister ; par conséquent elle veut, par-dessus tout, conserver à l'extérieur le statu

SUR LA SERBIE. Ul

quo , et à l'intérieur étouffer rintel/i^'ence ( den geist dâmpfen (1) ). Mais sitôt que la Russie montre son courroux à l'Autriche , celle-ci suit l'impulsion russe, car d'un côté la Russie combat, il est vrai, l'esprit révolutionnaire, mais d'un autre, elle peut menacer l'Autriche d'appuyer contre elle le réveil des idées slaves dans les populations qui la composent. La conduite de l'Autriche en 1833, lorsque les Russes débarquaient à Térapia, sa conduite en 1840 , lors du traité de Londres, et enfin celle qu'elle tient aujourd'hui envers le prince Alexandre, sont des preuves irrécusables de sa politique dans l'avenir.

Comme le reste de l'Europe, l'Autriche prévoit la possibilité de la chute de la Turquie, et , dans ce cas, la politique vraie et saine lui coii:mande d'appuyer la Russie ; car si la Turquie tombait sous 1 effort d'une nationalité développée dans son sein, l'Autriche serait menacée immédiatement du même sort : elle est donc l'ennemie forcée, l'ennemie acharnée de la Serbie, qui semble devoir être cette nationalité qui peut renverser un jour la Turquie : l'Autriche donc appuiera toujours la Russie dans la question d'Orient. U«ns un démembrement de la Turquie pur la Russie , l'Autriche peut espérer raisonnablement — la nationalité serbe étant comprimée — que le vainqueur lui abandonnera cette province , et pour le moins la Bosnie , lllerzégovinc et le Monténégro. Tels doivent être les rêves de grandeur de l'Autriche. Pour elle alors, le pis-aller est de voir le colosse du Nord plus formidable que jamais , pesant sur elle de tout

(1) Se trouve liltéralemenl d'insi les instructions des buuts employés militaires et civils de l'F.mpire.

J:12 Sun l\ bjiiuui-.

son poids, la réduisant à l'état de puissance secondaire, mais ne la détruisant pas ; tandis que si l'esprit de nationalité qui agite la Serbie aujourd'hui se développait , il menacerait l'existence même de l'Autriche (1). Par conséquent l'Autriche, dans toute ques- 1 tion, non seulement est forcée , mais est portée à suivre la politique de la Russie, et cela plus particulièrement dans la question serbe, qui est la véritable I question d'Orient, où les buts des deux puissances non seulement ne s'excluent pas , mais s'entr'aident : le but de la Russie, la possession de Constantinople , assure le but de l'Autriche, qui est d'exister. Pour la question secondaire, la question de commerce, de la navigation du Danube, l'Autriche montre assez de prévoyance pour calmer les inquiétudes de ceux qui pensent que sa politique est antilogique. L'Autriche avait émis la première la pensée du canal de Kustendji, pour échap])er aux vexations de la Russie entravant le commerce du Danube, par la possession de l'île de Soulina; mais ce projet, avant mécontenté la Russie, fut abandonné. Aujourd'hui l'Autriche veut échapper au monopole de la possession ( ensablement, tracasseries, fortifications , constructions illégales à Soulina) de l'embouchure du Danube par la Russie, en détournant le commerce de rx\llemagne

()) En 1835, un homme d'Etat répondit à Vienne même, aux observations qu'on lui faisait sur la conduite serviie de l'Autriclie vis-à-vis de la Russie : « Que voulez-vous ! il est vrai que la Russie peut nous » réiiuire au rang de puissance de dcuviémc, même de troisième rang; » mais l'esprit révolutionnaire, qu'elle combat, peut nous faire périr. » Le statu qiio est tout pour nous, car si l'Empire croule après la 1) mort du prince-chancelier, il peut s'en consoler; on dira : « L'Em- » pire est tombé lorsque le prime do Meltemicli lui a manqué. »

SUR LA SEUBIli. 1 1 3

au moyen d'an cliemin de 1er conduisant de \ iennc à Triestc , et le commerce de la Hongrie au moyen d'un chemin de fer unissant le Danube à Fiume. La grande route, Ludoviça-strasse, entre Agram et Fiume, unissant la mer au Danube, par ses affluents la Kulpa et la Sava , est le précurseur certain du futur chemin de fer.

"V An^iletcrrc , grande puissance par la force de son peuple et la persévérante habileté de son cabinet, a aussi dans la grave question de l'Orient sa tendance, sa position et son but. Mais malheureusement l'Angle- Icrrc ne comprend pas la puissance de l'élément serbe : elle le croit sans valeur, ou bien elle n'y voit qu'un instrument de la Russie devant lui ouvrir les portes de Constantinople. Par cette raison , au lieu d'appuyer la nationalité serbe, l'Angleterre la regarde presque avec défiance et suit les a\is de l'Autriche, qu'elle croit être trop intéressée pour ne pas avoir une politique saine, c'est-à-dire anti- russe. L'Angleterre donc, ne voyant pas de force dans l'élément serbe, ou môme y voyant plutôt une force auxiliaire de la Russie, ne peut qu'être convaincue qu'un jour Constantinople tombera entre ses mains. Par conséquent, aujourd'hui elle suivra l'exemple de l'Autriche , soit hostilité, soit ignorance de la Serbie, etj)lus tard, après avoir lutté énergiquement pour retarder la chute de l'empire turc, le jour de la crise arrivé, l'Angleterre tâchera au moins de rendre la port du conquérant la moins formidable. Si tl'un côté l'Angleterre pressent que sa position en Asie lui prépare un jour une lutte a\ec la Russie , elle ne peut s'empêcher do reconnaître que cette même position lui prépare une lutte plus immédiate contre la France, à cause de la position do la

lili SUR LA SEUlîlJi.

Méditerranée , où se trouve , pour l'Angleterre , le but de la question d'Orient, Alexandrie. Rien ne peut compenser certainement la possession de Gonstantinople : aussi l'Angleterre, pour le défendre , restera fidèlement unie à la France. Mais au moment où elle verra l'impossibilité d'empêcher les Russes d'y arriver, l'Angleterre, pour avoir Alexandrie, obtenir le plus qu'elle pourra de l'héritage du sultan et pour pouvoir \ combattre avec avantage la France sur la Méditerranée, s'unira étroitement à la Russie. Ainsi, ne perdant pas de vue la tendance , la position et le but de l'Angleterre , on se rendra raison facilement de la ligne de conduite qu'elle tiendra dans ses rapports avec la Serbie. Au reste, l'Angleterre sait que dans la lutte qu'elle peut engager contre la Russie, si celle-ci a la Pologne qui la gêne, elle aussi a l'Irlande : c'est, au reste, ce que le cabinet de Saint-Pétersbourg a rappelé en 1836 à celui de Saint-James.

La tendance, la. position et le bat de la France se trouvent résumés dans l'émancipation des nationalités soumises et envahies. La mission de la France est noble, grande , sublime : elle doit émanciper l'humanité du joug de la conquête, comme autrefois la religion émancipa l'humanité de l'esclavage. Lorsque la France paraît comprendre sa mission, elle est.terrible dans son isolement même : c'est ainsi que le sentait cet auguste prince, le duc d'Orléans, naguère encore l'espoir des nationalités. Mais lorsque la France oublie sa bannière, appui aux faibles, alliance aux nationalités, elle devienttimide à l'extérieur et éprouve à l'intérieur des tiraiilemenls qui paralysent même ses forces maténeîles. Le roi des Fiançais, pénétré de sa haute mission , véri- ^..blt? clicf d'une iiouvcllo rclision no!iii<|nr , a'.uiil,

partout où il y a des nalxonalilés exploitées par la conquête, des agents dans tout ce qui porte un cœur généreux, pourrait ébranler tout pouvoir qui, abusant de sa force, voudrait opprimer le faible. La France a déjà de beaux exemples à imiter dans l'ère nouvelle de sa politique généreuse : l'apparition seule des colonnes françaises sauva l'indépendance d'un peu])le voisin : l'occupation d'Ancùne arrêta la marclie des Autrichiens. Ainsi deux fois la force brutale rétrograda devant la force morale. Aussi la France comprend la nationalité serbe , mais elle la sent plus qu'elle ne la connaît : et quoique « la plus étrangère a la question, géograpliiquement et commercialement la moins intcres-' sée, » comme le disent les savants du jour, mais qui n'ont pas le sentiment de la grande mission française, la France appuie le plus franchement les Serbes. Cet appui ne peut qu'être moral, car sans cela la France, recourant aux armes, même pour faire de la propagande, changerait le sublime drapeau de la nationalité contre la hideuse bannière du principe de la conquête. Mais, dans la noble attitude de l'appui moral , si une main étrangère voulait river les fers des Serbes, la menace de la France suffirait : probablement elle se verrait appuyée par la Prusse, aussi désintéressée que la France dans cette question, et dont la force est puisée dans le sentiment national d'une armée de citoyens. Toutefois, pour que l'inlluence française, son appui moral, puissent produire un effet salutaire, la France doit être représentée (surtout en Orient) p,ar des hommes français d'origine et de sentiments, par des hommes qui comprennent sa grande mission, lu fassent comprendre aux nationalités où ils se trouvent et

116 SUR LA si:iiBii:.

leur inspirent la confiance que la France no transigera, ne démentira jamais son principe.

Si la Turquie n'avait à craindre que la force matérielle de son ennemie, on pourrait être sûr que la Russie n'obtiendrait aucun résultat de ses menaces. En effet, comment pourraient-elles s'exécuter, sans parler de l'impossibilité pour la Russie de faire marcher ses troupes contre la Serbie ? car ce serait violer les traités; mais les distances sont énormes : il luj faudrait beaucoup de temps, et le temps, en politique, est déjà beaucoup. Une surprise par mer contre Constantinople est aussi impossible, car les flottes anglaises et françaises sont plus préparées que celles de la Russie. Mais son influence domine dans le Divan , et la question serbe y sera résolue d'après le vœu du czar.

La Serbie, par conséquent, ne peut compter sur per- ' sonne, et cependant, petite province, ignorée jusqu'alors, elle tient l'Europe en suspens: les Serbes, dans le moment, ont entre les mains non seulement leurs destinées, mais peut-être encore celles des autres. Ils ne doivent pas se faire illusion : la Russie les menace , l'Autriche s'unit à elle ; la Turquie finira par céder à la Russie ; l'Angleterre suivra l'Autriche ; et la France, après les avoir soutenues et assistées, ne j^ourra que les abandonner, car, s'opposant à l'intervention armée des autres, elle ne saurait intervenir en armes. Cependant la position des Serbes est-elle désespérée? Is'on — comme celle de tout peuple qui veut résister ; et les Serbes ont prouvé au monde qu'ils peuvent, o'eiiletif et savent résister. En effet, pour ne jjas allumer en Europe un incendie dont on ne peut pr(>v(^ir les suites, pour

I ne pas effaroiiclicr les aulros puissances , ni la Russie, ni l'Autriche , sans compter que la première n'a pas encore étouffé la Pologne et que la seconde n'ignore pas que ses colonies militaires sont composées de Serbes, n'enverront pas leurs armées en Serbie. Il ne resterait alors pour la combattre que le sultan, si, cédant aux menaces de la Russie, il se déclare contre le prince Alexandre. Dans ce cas, il faut croire que de son côté la France et l'Angleterre , pour éviter une guerre , ramèneraient le sultan à une décision plus pacifique. Si, au reste, la guerre devait avoir lieu, les Serbes peuvent avoir la conviction que ce n'est pas à leur désavantage qu'elle tournerait. Ce n'est donc pas la force que les Serbes ont à craindre, c'est l'intrigue, c'est contre elle qu'ils doivent tourner tous leurs efforts. L'or de la Russie, celui de la famille Obrenovlç et peut être aussi celui de l'Autriche , sont les armes qu'on emploiera en Serbie. Ceux-lù mêmes qui aujourd'hui sont à la tête de ses affaires savent , par expérience , que la Russie, môme sans or, sait faire naître des troubles et sait les exploiter. Lorsque les menées, l'or de l'étranger et de la famille déchue, exploitant les pas- ! sions, les alliances et les relations personnelles, la cupidité, la haine, la vengeance et l'égoïsme ambitieux , auront semé les troubles, attisé le feu d'une guerre civile, c'est alors que l'étranger, couvert de la légalité au-dehors et au-dedans, fort de la faiblesse nationale, interviendra en Serbie et la courbera sous le joug qui assurera à ses ennemis le plus d'avantage dans l'avenir. Pour échapper à cette catastrophe, horrible et inévitable, Serbes, il n'y a qu'un seul moyen : Restez nuis et résistez.

Afin de rendre notre pensée plus claire, afin de pouvoir expliquer les raisons de la conduite des différentes puissances, non seulement dans la question d'Orient, mais dans la politique en général, qu'il nous soit permis d'en préciser les motifs. Ce n'est pas dans le despotisme ou le libéralisme, mots dont on a tant abusé, qu'il faut les chercher. La politique européenne obéit à une autre influence : elle prend sa source dans le principe de nationalité ou dans le principe de conquête, qui, à eux deux, forment la base des divers Etats de l'Europe. Pour bien saisir celte différence de l'origine même des puissances européennes , il est nécessaire de jeter un coup-d'œil rapide sur le passé, et y puiser des faits qui prouveront l'existence et la lutte incessante entre le principe de la nationalité et celui de la conquête.

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