‹ Sur la SerbieChapitre 7 sur 10 · ETAT PRESENT DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

ETAT PRESENT DE L'EUROPE

Aujourd'hui cinq puissances actives, une seulement passive, et deux peuples représentant uniquement /« jorce morale, forment le véritable ensembe du système européen. Ces unités physiques et morales, parleur position, leur centralisation et les forces dont elles disposent , ont , â elles seules, le privilège d'occuper l'attention de toutes les autres, dès qu'un événement quelconque surgit au milieu de l'une d'elles.

La connaissance de ces unités, de leur élément, de la base et de la source de leur puissance , peut seule donner la véritable mesure de leur valeur , de leurs tendances et de leurs buts.

Les puissances actives sont ces états qui, à eux seuls, gouvernent l'Europe, forment sa cour suprême, enfin, de qui dépendent la paix et la guerre. Ces puissances eont : 1° la France, 2° l'Angleterre, 3° la Prusse, h" la Russie et 5° l'Autriche. Le rang assigné ici à ces puissances n'est pas arbitraire; ellns ont été classées suivant le degré des forces du principe national cliez chacune d'elles.

La Turquie est une puissance jjossive ; elle ne pèse plus dans la balance de la politique européenne; c'est sa chute seule qui occujîc les cabinets.

L'Italie et la Pologne représentent ces forces morales qui n'influent pas directement sur lEurope. mais n'en attirent pas moins son attention.

Comme facteurs des forces politiques de l'Europe, on devrait citer l'Espagne ; mais ce pays, absorbé dans sa transformation politique, dans la centralisation des divers éléments hétérogènes de nationalité , ne pèse pas dans la balance de la politique générale. L'Espagne

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n'y pèse ç2lS activement , car ses forces sont neulralisées par un mouvement intérieur : elle ne pèse pas passiçemcnl , car personne n'ose voir dans l'Espagne une proie à saisir.

La France. Ce puissant empire semble avoir été destiné par la Providence pour siéger à la première place dans la famille des peuples. La richesse du sol, ses frontières naturelles, incontestables, comme la noblesse et les sentiments généreux de ses habitants, assurent à la France sa haute position. Dès le principe, une mùme race habitait ce pays ; mais elle était fractionnée en différents'peuplcs. Depuis, cette race ayant subi une double invasion, un élément étranger y surgit, celui de la conquête , et par conséquent l'élément du privilège, de la féodalité. Il fallut une longue suite de siècles et de combats avant que les dil'férenles fractions de territoire et de populations pussent se fondre et s'unir , et avant que la nationalité française, délivrée d'un élément hétérogène, pût briller do son propre éclat. Ces luttes incessantes, cette fusion de différents partis en une grande unité, donnèrent à la France les apparences de la conquête et de la domination. Cependant toute l'histoire prouve que, hors l(;s guerres que la France soutint dans les cadres de ses frontières naturelles, elle ne combattit que pour l'intégrité de son territoire, ou pour défendre l'Europe, menacée d'une monarchie universelle : c'est ce qui explique ces longues guerres que soutint la France contre l'Angleterre et contre la maison de IIa])si)Ourg. Les guerres d'invasion sont des exceptions dont on doit chercher la raison plutôt dans le caractère individuel du souverain ([itc dans le système polili(|ut; de la France. C'est pourquoi, alors même que la Fianco

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n'était qu'une monarchie absolue, les vœux de tous les hommes pensants (car les peuples ne pensaient pas jusqu'à la révolution française) étaient pour elle : la France même à celle époque était l'esj^oir et l'alliée des faibles et des opprimés.

Mais la nationalité française régénérée dans la liberté, ayant pris un nouvel essor, les nationalités des autres peuples se réveillèrent de la léthargie dans laquelle l'entretenaient les gouvernements du droit du plus fort. Alors la France compléta sa haute mission, et sa vieille politique, appui, aux faibles et aux opprimés, devint, appui aux opprimes, alliauce aux nationalités. Le but resta toujours le même, c'était toujours : la lutte de la nationalité contre le droit et la conquête.

Chaque grande puissance a une tendance dominante , une pensée grande et invariable, une ligne de conduite tellement absolue, qu'en la quittant, elle entre dans une voie fausse. Seule entre tous les états de l'Europe, la France étant une nationahté complète, la tendance de sa politique, sa véritable mission est d'appuyer toute nationalité. Mais, comme le principe même de la nationalité est contraire à celui de la conquête, l'appui de la France ne peut être basé que sur le droit et la force morale, et non sur la force physique. C'est ainsi que l'entendait, sans doute , un des premiers publicisles de la France, en proclamant : « chacun chez soi, chacun son droit. » Ces paroles reconnaissant le droit, condamnent hautement la conquête. En effet, aulant il serait ridicule, en prenant ces paroles pour base, de vouloir s'occuper des nationalités dont les savants recherchent les vestiges, autant il serait absurde et faux de s'étavcr de cette maxime pour contester le droit et l'existence à des nationalités qui vivent et qui luttent

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uniquement parce qu'elles ont succombé momentanément sous la conquête. La pensée vitale, le but grand et réel de la politique française est donc : donner appui à toute nationalité contre la conquête, mais un appui basé sur le droit et la force morale. Tout autre appui serait déraisonnable, et cela principalement pour deux raisons : la première, c'est que toute nationalité, qu'on devrait forcement délivrer de son joug, ne serait plus une nationalité réelle ; la seconde, c'est que tout secours armé, même comme appui d'une nationalité opprimée, serait une application du principe de la conquête. LaFrance, au reste, ne peut, comme un chevalier errant, redresser tous les torts, combattre pour rendre à la liberté des nationalités qui sommeillent sous leur joug. Ce serait justifier par là l'accusation des ennemis de la France, qui lui reprochent l'esprit agitateur et l'avidité des conquêtes.

Si on pouvait douter de la véritable tendance de la France , de sa mission , on le reconnaîtrait à la haine (|ue lui portent tous les gouvernements, comme à la sympathie qu'ont pour elle tous les peuples. La France , depuis la chute de l'Empire , n'a pas fait connaître le moinrh-o désir de conquête, et cependant elle voit toute l'Europe continuellement liguée contre elle : la France n'a pas un seul allié. La chose est facile à comprendre : c'est que tous les lilats de l'Europe ont pour base la conquête, la France seule s'appuie sur la nationalité. Ou peut faciL-mcnt ranger de belles paroles, en faire un spécieux tissu politique , l'appeler: intervention d'Espagne, protocole belge, question d'Orient, traité du lojuillet, droitdo visite, etc., etc., et cependant tout cela n'est qu'une même chose , lutte de la nationalité contre la conquête. C'est ici

i3ù sir, L\ .shiiuii:.

qu'on voil ia force immense de la France, qui, dans son isolement, seule contre tous , force l'Europe entière à se liguer, et elle la contre-balance. Les gouvernements hostiles à la France n'osent l'attaquer ouvertement, car ils sentent qu'au sein même de leurs Etals dorment des nationalités qui ne sont pas encore étouffées. Au moment de la lutte, ces nationalités pourraient bien se joindre plutôt à la France . que de la combattre , que de marcher contre une bannière qui réveille en elles l'espoir de secouer le joug c[ui les oioprime.

La France n'est faible que lorsqu'elle oublie son principe , la nationalité , soit en rêvant la conquête, soit en s'iiumiliant devant elle. Lorscjue, en 18Z|0 , la question d'Orient apparut sur le Pihin , la France fui obligée de céder, car ses ennemis eurent l'adresse de faire envisager l'appui qu'elle donnait à l'opprimé comme un désir d'envahissement. C'est pourquoi la nationalité allemande, se croyant menacée, vint prêter son appui moral aux signataires du traité de Londres. Elle croyait par là repousser une invasion. La France se trompe encore, soit c[u'elle cherche à s'allier avec une puissance basée sur la conquête, soit que , pour obtenir une alliance , elle transige avec le sentiment de sa dignité, soit enfin qu'elle sacrifie dans ce but une nationalité quelconque.

Toute alliance avec un état appuyé sur la conquête ne peut qu'être passagère , car elle est contraire au principe français. Le principe delà conquête, en cherchant son appui, ne le fait que pour avoir le temps d'étouffer les nationalités qui ferjnenlent dans son sein, et, plus menaçant alors, pouvoir marcher contre la France,

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La France no peut donc, sans taire un conlrc-scns, saciifier son principe, la nationalité, à une alliance éphémère. Le sacrifice de sa propre dignité , pour réussir à former une alliance, serait encore contraire à la bonne politique , non seulement parce qu'une alliance entre États dont les principes sont oj^posés ne peut être que d'une courte durée, mais surtout parce qu'agissant de la sorte, la France perdrait tout prestige à l'extérieur , et se créerait à l'intérieur de graves sujets de discorde.

La France éprouverait les mêmes effets si elle sacrifiait une nationalité quelconque , en lui refusant ap])ui , aide et protection , basée sur la justice et le droit.

Telle était la conduite et la politique de l'ancienne France sous les Bourbons; telle doit être la conduite et la politique de la nouvelle France sous la dynastie nationale d'Orléans. La France ne peut agir autrejncnt sans renier son passé , sans renoncer à son avenir, et le gouvernement qui voudrait lui donner celte direction cesserait d'être national. L'auguste prince dont la perte aussi terrible qu'inattendue sera longtemps l'objet des vives doideurs de tout ce qui a quelqu(.' avenir dans les nationalités de l'Europe, ce prince seul peut-être comprenait parfaitement la position de la France , lorsqu'en 18/il il disait : « Longtemps la « France isolée ne doit compter que sur le sentiment « d'airain de sa dignité et les sympathies des natio- « nalités opprimées. »

Telle est la position de la France; clic doit l'accepter ou renoncer à .son principe ; elle doit lutter contre la conquête ou renier la nationalité; rester sans al-

Hance , ou renoncer à être l'espoir des nationalités opprimées.

1°VAn£^leterre. La position particulière de ce pays, ainsi que la disposition intérieure de sa population façonnée par plusieurs conquêtes , fait qu'en Angleterre le principe de la conquête existe à côté de la nationalité, et que même celle-ci lui est soumise. L'aristocratie féodale, c'est-à-dire l'élément conquérant, prit le dessus dans les luttes intérieures de l'Angleterre: il est vrai que par là le despotisme ne put se développer ; mais en revanche , la nationalité anglaise subit l'influence des tendances conquérantes. Les longues guerres qu'elle entreprit contre la France en furent le résultat; et lorsque enfin l'Angleterre fut repoussée de ce côté, elle chercha à conquérir au-delà de l'Europe. C'est ainsi qu'une population de vingt millions d'hommes commande aujourd'hui , comme l'antique Rome , à sis fois autant de sujets. La conservation de ces possessions gigantesques força l'Angleterre à mener ou à susciter des guerres continuelles. Il est à remarquer que toutes ces guerres portent un double caractère , celui de la nationalité, par les efforts extraordinaires qu'y déploya le peuple anglais, et celui de la conquête, par la ténacité dans l'entrepinse, qui caractérise les classes comme les gouvernements aristocratiques. Mais en revanche , et comme pour compenser cette énergie et cette persévérance dans les entreprises de l'Angleterre, sa nationalité, étouffée par le principe de la conquête , absorbée par lui , n'exerce aucune influence sympathique sur les sentiments des autres nationalités. Indifférente pour les autres, pénétrée par l'égoïsme, cet élément du privilège, la nationalité an-

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glaise n'a pour drapeau que son intérêt : aussi l'Angleterre, qui exerce une influence factice sur la politique générale , qui a une population surabondante , pour soutenir l'une, pour taire vivre l'autre, doit l'orcément tendre à la domination sur nier et à un commerce exclusif sur terre. Ceci est pour l'Anglelerre sa véritable tendance, la pensée unique de sa politique , car c'est là pour elle une question dévie ou de mort. Cette tendance, empreinte du caractère de la conquête, malgré les formes de légalité dont l'Angleterre cherche toujours à se couvrir , fait que les autres nationalités la jalousent presque toujours. C'est encore par cette raison que l'Angleterre se trouva toujours l'alliée naturelle de toute puissance basée sur la conquête : aussi , bien que la plupart des nationalités de l'Europe , aidées par l'Angleterre , se soient délivrées du joug de l'étranger, elles lui sont indifférentes, même hostiles.

On doit encore remarquer que toute nationalité recherchant rappuidcl'Angletcrre, lâche de l'obtenir par l'appât des gains matériels qu'elle lui offre el non par l'identité du principe. Au contraire, les états basés sur la conquête sont toujours prêts à soutenir l'Angleterre, sans craindre le contact des institutions qui dérivent de la nationalité.

Cette sympathie des gouvernements absolus et cette indifférence, cette antipathie des nationalités pour l'Angleterre s'expliquent uniquement par celte raison, que la nationalité anglaise s'est identifiée avec le principe de la conquête, qui la domine, et qu'elle tend à la domination universelle des mers el à la possession exclusive du commerce.

3° La Prusse. Cette monarchie, la plus jeune de loulcs

1Z|0 t)LK L\ ShlWllE.

flans la famille des puissances de premier rang, doit son origine à un ordre militaire. Le principe de la conquête fut donc son premier mobile, et quoiqu'il eût pris le nom de la contrée envahie , la nationalité prussienne représente toujours la race conquise. Aujourd'hui la Prusse cherchant à s'appuyer sur la nationalité, essaie de fondre en une seule unité les différentes branches de la nombreuse famille allemande et de créer une grande nationalité germanique. Les électeurs de Brandebourg eurent l^esoin de beaucoup de temps et de grands efforts, avant d'arriver à la dignité de roi de Prusse. Pour obtenir cet immense résultat de leur ambition , ils eurent besoin d'une série de grands hommes , s'appuyant sur le puissant principe de l'hérédité. Pendant tout ce temps , la politique prussienne, fidèle à sa base , la conquête , tour à tour attaquant et dépouillant les peuples voisins , agrandit l'état uniquement par la conquête. Mais comme la force est l'élément de la conquête, elle cède devant un effort plus grand de cette force matérielle : le glaive de la victoire brisa donc la Prusse d'un seul coup. On comprit alors que la conquête est une base peu sûre pour les États ; qu'une armée bien organisée, un trésor puissant, sans le sentiment de la nationalité, ne résistent pas aux envahissements d'un conquérant plus formidable. Alors on se mit à réveiller la nationalité en Allemagne: le succès fut complet en Prusse, car une grande identité existait entre le pouvoir et les habitants: aussi la Prusse, dans la guerre de l'indépendance , se j)laça à la tête de l'Allemagne , par la générosité de ses sentiments et son dévouement. Quoique le roi d'alors n'ait pas rempli tous ses engagements , étant arrêté dans son désir par ses alliés et inquiété

Sin LA SKURfK. l/jl

par lo fantôme do la révolulion , le sentlmenl do la nationalité no s'en développa pas moins en Pi'usse, et le gouvernement éclairé de ce j)ays n'en reconnut pas moins sa mission; il fixa son but et y marcha avec mesure, mais avec constance.

C'est ainsi que la Prusse, malgré les tendances personnelles de son roi, commença à s'écarter dos préceptes de la Sainte-Alliance et du principe de la conquête. L'n gouvernement fort et juste , la possibilité d'arriver à tous les grades, une ci\ilisation plus élevée et plus libérale que partout en Allemagne, et surtout 1 institution de la lamhvelir, cette armée réellemetit nationale, tous ces avantages obtenus prouvent irrévocablement que la Prusse tend à s'apj)u}er sur la nationalité : aussi entre tous les gouvernements, celui delà l'russo se montra-t-il le moins hostile à la révolution de Juillet (cependant le plus voisin, il a\aitle plus à craindre), car la victoire de la nationalité française était la moins effrayante pour le pouvoir en Prusse, qui cherche à créer lui-même une nationalité chez soi.

li'avénement au trône du roi régnant fut signalé par le libre développement de cette tendance. Ce souverain comprit que l'Autriche ne peut plus s'opposer à ce que la nationalité allemande ne vienne se former autour de la dynastie de Hohenzollern, mais qu'il a\ait à craindre ses voisins de l'est et ceux de l'ouest.

Aussi le roi de Prusse forma t-il une alliance plus étroite avec PAngleterre: vers l'est, il ne so coniente pas d'élever des forteresses, mais il caresse prosfpie la nationalité polonaise, que son père poursuivait a\ec acharnement; du côté de l'ouest , en posant la pierre de Cologne, il v rattache le sentiment de la nationa-

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lilé des Teutons (Teuschthum) , en rappelant ù l'Allemagne les dévouements communs elles victoires remportées pour le Lien de la patrie germanique.

La tendance de la Prusse, sa grande et unique pensée politique , est de réunir en un seul corps la grande lamille allemande, divisée entre tant de gouvernements divers, au profitde tantde vues particulières, La Prusse donc, repoussant la conquête et s'appuyant sur la nationalité, cesse de la détruire parmi les Polonais, pour s'y préparer un allié, si leurs tendances politiques et le désir d'employer leurs forces lui en donnent la garantie, contre la puissance du Nord, puissance redoutable, car elle est basée sur la conquête et la nationalité.

ll° La Russie. Cet état doit parliculièrement son immense étendue et son degré de puissance à ce que la nationalité russe, formée sous le joug d'une conquête étrangère, s'accoutuma à remettre aveuglément toutes ses forces à la disposition du pouvoir. Ce pouvoir, d'origine nationale, avantmême qu'il passât dans une race étrangère, abusa singulièrement des forces nationales, en les dirigeant vers la conquête , afin d'en disposer plus arbitraireuient. C'est ainsi que le principe de la nationalité, en Russie, n'étant pas garanti contre les abus du pouvoir, devint, sous une volonté absolue, un instrument actif de la conquête. L'oppression de l'intérieur y faisait naître non seulement le désir , mais encore la nécessité d'une action à l'extérieur : c'est la source des guerres continuelles de la Piussie et de ses conquêtes. Les temps de repos y sont marqués, soit pardes exécutions terribles, sanglantes, des sujets, soit par la mort violente des souverains.

La Russie se contentait longtemps de s'emparer d'un

pays, de le réunir à ses aulres provinces sans chercher à dénationaliser, à fondre dans sa population la population conquise. Dans cette vue , Pierre 1" prit le nom de czar de toutes les Russies , et ses successeurs travaillèrent à soutenir dans les populations slaves, soumises à la Turquie et à l'Autriche, le sentiment de la communauté de race. On avait cru longtemps qu'il suffisait de s'emparer d'un pays et de sa population, d'en tirer des impôts et des recrues, de s'en assurer la possession par de vains et misérables protocoles , une ligne /•o//^'^eou«o/>v?sur lacarte, pour que ce paysetcette population oubliassent leur passé, cessassent d'être ce que la Providence les avait faits, else laissassent façonner, parla force brutale, à l'oppression et à la violence de l'étranger. Mais de nos jours on vit qu'une nationalité longtemps engourdie , abrutie même, pouvait se réveiller soudainement et devenir menaçante pour son oppresseur: aussi l'empereur Alexandre commença t-il l'œuvre de la fusion des ])opulalions conquises dans la population russe , en chercliant à captiver les cœurs de ses nouveaux sujets par une douceur hypocrite. L'Europe a pu voir ses menées en Pologne comme parmi les Slaves méridionaux. Mais l'insurrection de Pologne éclaira la Piussie. C'est pourquoi, aujourd'hui l'empereur iNicolas n'essaie plus de gagner les Polonais, il veut les détruire : pour obtenir ce grand but,illui faut (kl temps. — Il s'efforce également d'absorber les populations do l'Kstonie et de la Finlande, bien qu'il déploie sur ce théâtre moins de sévérité; il efface avec la môme persévérance les souvenirs et les libertés des Cosaques. — Justpi'à présent le cabinet de Saint-Pétersbourg a peu dévié de sa ligne de conduite vis-à-vis les Slaves du midi et de roccideui ; re))eii(l;iiil

ilih SUR LA si;nRn:.

il y a une forle nuance clans la conduite tenue dans ces deux populations. Le cabinet de Sainl-Pétcrsbourg', se fiant justement à l'aclion de l'Autriche, qui détruit tout sentiment de nationalité parmi les Slaves qui lui obéissent, se contente ici de l'influence qu'il y exerce au moyen de certains membres du clergé et de certains savants stipendiés. Parmi les Slaves soumis à la Turquie, longtemps le cabinet russe se contenta d'employer les mêmes influences; mais il commença à prendre une part plus active à leurs affaires, dès qu'il vit surgir ici la nationalité serbe. On a vu plus haut quels résultats amenèrent les intrigues desRodofmikin, des Filipowiç, des Leonti, desNedoba, etc., etc. Aujourd'hui, la nationalité serbe apparaissant plus menaçante , une dynastie nationale à la tète, le cabinet de St-Pétersbourg, pour n'être pas repoussé, a dû prendre des mesures plus violentes. Ne se contentant plus de menées sourdes, de déclarations détournées, sur /a coniinitnaiité de religion et de race, de corruptions exercées sur le clergé et quelques mécontents, rivaux du pouvoir national naissant, le cabinet de Saint-Pétersbourg imposa à la Serbie son protectorat, et pour renverser la dynastie, embrouiller dans son germe la nationalité serbe, il employa à cette œuvre ses agents les plus déliés. L'Europe ne devra même pas s'étonner si, dans le cas où les menées des Wastclienko, des Titow, des Dolgorouki, des Liewen, nourries par le trésor impérial, ne suffisaient pas, on voyait apparaître ces agents à la tête des bataillons russes , afin de délivrer la Serbie du joug des anarchistes, desréi'oltés, et la réunir à la nièrc-cglise, a la mère-patrie des Slaves,

La Russie donc, en obéissant à sa tendance conquérante, a pour but principal de détruire les nationalités

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qui lui font obstacle : la nalionalilé polonaise et la iialionalilé serbe. Elle y emploie des moyens analogues; elle essaie de détruire la nationalité polonaise , jiarce qu'en la laissant libre elle ne pourrait plus la comprimer; elle essaie de s'attacher la nationalité serbe , en répandant l'idée de la communauté d'église et d'origine. Ces deux manières d'agir, l'une violente, l'autre hypocrite, ont besoin de temps pour réussir. Le cabinet de Pétersbourg sème la discorde en Europe, pour détourner son attention, et gagner le temps qui lui est indispensable dans la réalisation de ses projets gigantesques.

5° VAutviclte. Née par la violence, basée sur la violence, l'Autriche représente essentiellement le principe du plus fort, le principe de la conquête. L'histoire de l'Autriche, ou plutôt les annales du cabinet de \ienne, présentent une suite non interrompue d'hypocrisie et de trahison, de violence et d'oppression. Sans nationalité, sans force matérielle , l'Autriche, par la force intellectuelle de son cabinet, est parvenue au rang de puissance de premier ordre.

L'adage, iufelix Austria mibe, peut suffire au vulgaire; mais en parcourant l'histoire , en méditant la vie des Frédéric, des Maximilien, desFertlinand, des Léopold, des Joseph, des François, on y trouvera des exemples d'hypocrisie, de cruauté, d'impiété, et non de vertus domestiques.

Longtemps la maison d'Autriche rêva une monarchie universelle : de là ces guerres continuelles avec la France. Dès que l'Autriche eut reconnu la chimère de ce rêve, elle tourna tous ses edorls contre le principe de la nationalité. Cette politique lui était imposée impérieusement par le besoin de sa propre conser\ation ;

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car , ne possédant pas une seule province qui n'eût appartenu à une nationalité endormie ou opprimée , l'Autriclie sait parfaitement bien que le jour où une nationalité quelconque, au nom de son principe, ouvrira la lutte contre le principe de la conquête, elle rentrera dans le néan"", d'où l'ont fait sortir l'astuce et la violence. La connaissance de sa position et du danger qui la menaçait, fit que l'Autriche ne cessa de miner sourdement ou de combattre ouvertement la Pologne et la France.

Contre la Pologne, elle employaplus d'hypocrisie et de circonspection ; car cette nationalité, plus rapprochée des populations asservies par l'Autriche, parla même, était plus menaçante pour elle. Contre la France, l'Autriche paya d'audace et la combattit ouvertement; car ses intrigues ne pouvaient pas réussir dans une société, dont la stabilité était garantie par l'hérédité du trône.

Mais aujourd'hui l'Autriche affaiblie voit avec effroi de tous côtés les progrès que fait le principe de la nationalité ; elle voit la nationalité triomphante en France ; elle voit la Prusse abandonnant le drapeau de la conquête, pour marcher sous celui de la nationalité ; elle voit la Russie exerçant , il est vrai, le droit de la conquête, mais agitée par les progrès immenses que le principe de la nationalité fait dans son sein; elle voit en Pologne la nationalité vaincue , mais encore vivace et menaçante ; elle voit enfin dans son propre sein se réveiller des nationalités qu'elle avait crues détruites et extirpées à jamais.

Telle est la situation de l'Autriche, et, pour comble de désespoir, elle voit la Turquie, cet état également

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basé comme elle sur la conquête, succombant sous les efforts (les nationalités réveillées.

Celte situation et la connaissance du danger qui la menace, fait que l'Autriche, qui autrefois luttait à main armée contre toute nationalité , combattait toute apparence de révolution, aujourd'hui, calme et résignée, contemple les événements, ne s'emporte, ne s'émeut, qu'à l'aspect d'une circonstance qui menace de troubler l'ordre actuel des choses. L'existence même de l'Autriche y est attachée , aussi sa seule et unique pensée politique est de conserver en Europe le statu

(lltO.

La Turquie. Cette puissance fondée uniquement par la force matérielle , commença à tomber dès que sa base vint à lui manquer. L'Autriche appuyée également sur le principe pur de la conquête , peut néanmoins exister plus longtemps, quoique disposant d'une moindre force physique. L'Autriche a à son service une politique astucieuse , qui lui permet d'agir et do se conserver plus facilement. La Turcpiio, au contraire, chez qui le principe de la conquête n'est que la force matérielle , dont l'action est plus difficile , et soumise à plus de dangers, la Turquie est plus rapprochée de sa chute.

Le principe de la conquête a ceci de particulier, qu'il ne soulfre point le repos. Sitôt que l'état basé sur la conquête cesse de s'accroître, la puissance du principe s'alfaiblit et disparaît. La 'l'urriuie et l'Autriche en sont des exemples frappants. Pour la nationalité, au contraire, exister, persévérer, est un progrès, un développement de nouvelles forces.

La juste appréciation des alTaircs nlalives à la Turquie, des motifs qui en précipitent la chute , est csscn-

illS SUR LA SERBIE.

tielle ; cependant cette appréciation est très rare. La Turquie tombe sous les elTorts , excessivement distincts, de la conquête et de la nationalité. Toute la difficulté de bien juger la question turque , appelée question d'Orient, vient de ce qu'on ne distingue pas ces deux actions, qu'on les confond , qu'on les prend pour l'action unique de la conquête, c'est-à-dire pour l'œuvre de la Russie. Cette première erreur en fait commettre une autre , qui est de considérer l'occupation de Constantinople comme toute la question de l'Orient : on oublie, ou l'on ignore, que la question de Constantinople ne peut être résolue que par les populations qui l'avoisinent.

La Turquie succombe sous les efforts de la Russie, ce qui est l'action du principe de la conquête : mais la Turquie succombe aussi sous l'action du principe de la nationalité , qui s'est réveillée dans la population conquise, d'origine slave.

Cette différence des deux principes qui agissent contre la Turquie, la Russie seule l'apprécie à sa juste valeur, et c'est pourquoi sa conduite politique en Orient seule est bonne. Le reste de l'Europe ne discerne })as l'action des deux principes. On prend les mouvements nationaux slaves pour des mouvements simplement russes, et on suit pour cela, en Turquie, une politique chancelante et fausse. A deux reprises différentes, la Russie était maîtresse de Conslanlinoplc et à deux reprises elle s'en dessaisit. Ceci prouve évidemment qu'elle sentait bien que la population slave était encore loin d'être russe : pour y arriver, la Russie dut recourir à l'intrigue, au temps. L'Europe a recours aussi au temps, elle ne l'emploie pas comme la Russie , actii'emeiit , en protégeant la nationalité slave ; l'Europe

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emploie le temps passivement , en prolongeant l'existence de la Turquie. Il n'y a donc pas de doute, que la Russie sera victorieuse (si la nationalité slave n'a pas encore développé assez de forces viialos , ou si malheureusement elle lesdélruit par des dissensionsintestines) , car la Russie connaît le terrain sur lequel elle opère , tandis que l'Europe, ne le connaissant pas, agit souvent d'après les désirs de la liussie. On doit même reconnaître qu'une fois que l'occupation de Constantinoplc représente la question de l'Orient pour l'Europe, elle ne peut agir autrement que passivement. De là même cette conviction, que gagner du temps est tout pour l'Europe, car on y comprend parfaitement bien que personne par la force, appuyée sur le principe de la conquête seulement , ne peut empèclier la Russie de s'emparer de Constantinoplc. C'est encore à cela qu'il faut attribuer l'hostilité de l'Eiu-ope contre tout mouvement national slave; ne le comprenant pas, elle le pr(;nd pour un mouvement provoqué par la Russie , pour détruire l'ordre de choses présent et lui livrer les rives du Bosphore.

Il est d'autant plus difficile de préserver la Turquie de sa chute, qu'elle y est poussée par des causes intérieures, plutôt encore qu'extérieures : c'est plutôt une prostration de forces à l'intérieur, qu'une conséquence de l'action des dissolvants de l'extérieur.

Pour sauver cette puissance, il faudrait un concours de circonstances bien extraordinaires et surtout la présence aux affaires, des hommes comme Ibraiùm, Sokoli , les Kouprouils sous la direction d'un nouveau Soliman. Mais aujourd'hui la Turquie, dans sou état de délabrement, ne pèse [)lus activement dans la balance

460 SUR l.A SERBIE.

de la politique européenne : en revanche elle roccupe passivement. C'est que la Turquie est une proie riche et facile; c'est aussi le champ où luttent le plus ouvertement entre eux , les principes de la nationalité et de la conquête.

L'Italie et la Pologne. La preuve la plus évidente de l'erreur de ceux, pour qui les faits et les forces matérielles sont tout, est l'influence qu'exercent sur la politique de l'Europe , l'Italie et la Pologne. Ces deux peuples, diplomatiquement, c'est-à-dire physiquement, n'existent pas : leur puissance ne peut s'évaluer, ni par la richesse de leurs trésors, ni par le nombre de leurs bataillons; pourtant que la moindre apparence de mouvement se manifeste chez ces deux peuples , les cabinets changent à l'instant de volonté et fixent sur eux toute leur attention. Bien plus, il suffit d'une difficulté survenue entre la nationalité et la conquête, c'est-àdire entre la France et la Sainte-Alliance , et aussitôt la première parle de fllalie et de la Pologne , tandis que la seconde est en proie aux inquiétudes et aux soupçons. Les matérialistes politiques les plus obstinés ont beau nier l'existence et la valeur de la force morale, ils sont forcés de reconnaître que la nationalité , qui n'est qu'une force morale , n'en est pas moins une force terrible , capable de pulvériser leur idole, la force physique , la conquête.

Aussi, lorsqu'après la révolution de juillet, imitant la France , l'espoir et la protectrice des nationalités, l'Italie montra des désirs d'indépendance, l'Autriche s'y précipita en armes, quoiqu'elle eût reconnu la révolution <lc juillet. Le prince de Melternich apprécia parfaitement bien sa situation, en préférant la guerre

à une Insurrection. Sa conduite ne fut pas moins claire envers la Pologne, lorsqu'il conclut contre elle le traité de Mûnchen-Gra^tz , comme aussi lorsqu'il dit au duc d'Orléans à Vienne, qu'il emploierait, contre la Pologne insurgée, le dernier é eu et le dernier soldat de l'empire.

La Pologne a encore cet avantage sur l'Italie et occupe pour cela ù un })lus haut degré l'attention de l'Europe, que, tandis que l'Italie menace uniquement l'Autriche que personne ne craint, la Pologne, outre l'Aulrichc, entrave encore les mouvements de laPiussie, que tout le monde craint. Par sa situation , la Pologne n'a de sympathie que dans les nationalités, et là seulement elle peut compter sur quelques secours : c'est la soui'ce de la sympathie entre la France et la Pologne. Les autres puissances se contentent de l'existence actuelle de là Pologne torturée. Elle les couvre contre l'ambition de la Piussie et cependant ne les expose pas aux Irais et aux dangers d'une guerre , qui pourrait éclater à la suite d'une insurrection nationale. Lu Pologne seule doit juger si son triste état lui convient, si elle doit endurer les tourments continuels , cette dénationalisation graduelle, incessante, sans tenter une résistance , fût-elle même désespérée. La Pologne seule peut juger combien il lui reste de force vitale, si elle suffira pour parer aux coups qu'on lui porfe, si elle ne succombera, ne périra pas, si elle ne perdra pas confiance en elle-même, dans ses forces, dans sa nationalité.

L'étranger ne peut ni donner, ni enlever, ni rendre à un peuple sa nationalité : Dieu seul donne la nationalité... l n peuple, paisa [)roprelàclielé, peutla/y^fY/zï», mais ce n'est que par une lutte nationale, spontanée,

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