LES CENTRES CORTICAUX MOTEURS DU CERVEAU EXISTENT
QUELLE EST LA DÉTERMINATION LA PLUS PRÉCISE qu’on en AIT FAITE?
Il serait superflu de s’étendre aujourd’hui sur la démonstration des faits suivants.
La doctrine des localisations cérébrales est justifiée. Il existe une région de l’écorce du cerveau où sont réunis les centres des mouvements volontaires.
On sait que cette existence des centres moteurs n’est admise que depuis une époque récente. Elle date surtout des expériences physiologiques très-précises de Hitzig, de Ferler et des recherches d’anatomie pathologique toute moderne, à laquelle M, Charcot et ses élèves ont pris une si large part.
Le centre de localisation de la parole (circonvolution de Broca) présente, pour lui seul, une histoire distincte et antérieure à celle des centres du mouvement volontaire.
Les observations physiologiques et pathologiques modernes ont établi d’abord l’excitabilité de la surface du cerveau en certains points. Elles ont fait voir que leur destruction expérimentale ou pathologique entraîne une paralysie des muscles animés par ces centres moteurs. L’excitation artificielle ou pathologique de ces centres moteurs agite ces muscles de convulsions.
Ces observations ont montré, non l’identité, comme quelques-uns le croient à tort, mais l’analogie du cerveau de certains animaux et du cerveau humain. L’analogie consiste surtout en ceci : chez les deux êtres la surface du cerveau est
excitable ; mais, la différence existe dans certains résultats de l’excitabilité.
Pai’ exemple, il est établi chez les animaux que les centres moteurs peuvent être suppléés. Les pai’alysies à la suite de la destruction d’un centre cortical moteur ne sont pas permanentes. Au bout de quelque temps, les mouvements correspondant à ce centre sont restaurés.
Cependant, à mesure que l’on monte dans l’échelle animale, cette suppléance devient plus difficile, et, sur le singe, elle serait beaucoup moins saisissable que chez le chien. Les belles expériences de Ferier semblent le démontrer.
Cet auteur a montré aussi que, pour ce cerveau plus compliqué que les autres, la décomposition de ces centres est beaucoup plus complète. L’excitation bien limitée de certaines parties des centres donne lieu à des mouvements partiels très-limités de certains groupes de muscles.
Il est probable que chez l’homme, a fortiori, cette décomposition est plus complète encore . Certaines raisons pathologiques font que, dans les observations de pathologie médicale, ces décompositions des centres ne sont pas toujours faciles à observer; le département occupé par la lésion étant assez uniformément pris, dans une certaine étendue, comme le département artériel. A cet égard, les observations de pathologie chirurgicale peuvent avoir quelque analogie avec les expérimentations ; et, l’on verra plus loin des documents sur les décompositions des centres, très-variables, observées dans certains traumatismes. Les points touchés du cerveau sont très-divers en situation, en étendue, et les troubles de la motricité qui en résultent sont aussi très-divers dans leurs formes et leur étendue, beaucoup plus variés et décomposés qu’en pathologie médicale.
On pourra étudier encore, sur ces cerveaux compliqués, des troubles de dégénérations secondaires, observées de la sorte :
Traumatisme, compression momentanée du centre, paralysie. La compression est supprimée, le mouvement fait retour. Mais les parties touchées, irritées, subissent une dégénération; et probablement après elles les faisceaux conducteurs; et la fonction motrice est abolie pour la seconde fois, et définitivement; la paralysie revient. Les observations où ce fait est noté servent encore à démontrer que la suppléance des centres n’est pas aussi facile qu’on l’a voulu dire.
On conçoit que je n’aille pas bien loin dans la démonstration de l’existence des centres moteurs, d’autant plus que je n’ai besoin ici que des propositions les plus générales et non des détails.
Peu m’importe, en effet, le siège exact ; que les centres moteurs occupent le tissu nerveux immédiatement sous-jacent à la pie-mère, ou que les sources des mouvements volontaires soient situées un peu plus profondément, mais restent toujours périphériques, et en réalité superficielles.
Je rappelle toutefois les conclusions de M. Charcot sur la présence des cellules géantes dans les circonvolutions pariétales et frontales ascendantes, et dans le lobule paracentral, qui peuvent constituer une présomption anatomique sérieuse en faveur du siège en ces points des centres moteurs.
Au surplus, je renvoie le lecteur, pour plus ample informé, aux publications les plus récentes et les plus complètes sur la question ; il y trouvera tous les documents et une bibliographie dont je ne m’occupe pas ici
On a fait grand bruit de quelques objections aux conclusions de ces travaux, ce - qui avait permis de dire qu’une seule localisation était connue, la localisation de la parole.
t. Fritsch et Hitzig, Reichert und du Bois Reymonds. Archiv., 1870.
Ferner. Functions of the Brain. London, 1876 et Brüish medical journal, avril 1878. '
Charcot. Leçons sur les localisations dans les maladies du cerveau, recueillies par Bourneville, 1876.
Carville et Duret. Arch. de Physiologie. 1875.
Les objections annoncées comme redoutables ne m’ont pas paru renverser les propositions principales.
Il y a sans doute des contradictions dans les faits, des erreurs possibles dans les détails; mais les points principaux sont acquis, et ils ne seront pas écartés par les contre-expériences.
Parmi celles-ci, citons en exemple celles de M. Onimus, qui paraissent avoir beaucoup d’importance.
Que dit-il? Il cherche à établir, d’une part, que les expériences les plus concluantes pour les localisations cérébrales ont été faites à l’aide des excitations électriques. Puis il ajoute : la vérité est que ces excitations ne se localisent pas. C’est vers la base du cerveau que retentissent toutes ces excitations de la convexité, cause énorme d’erreur.
Mais les expériences ruinent cette nouvelle hypothèse substituée au résultat d’expériences communes et nombreuses. Le fait seul que l’expérimentateur peut limiter à volonté le résultat de ses excitations, c’est-à-dire le mouvement, répond à cette objection. Il peut séparer en quelque sorte les groupes musculaires. Il est impossible d’imaginer qu’une excitation irradiée au loin fasse cette besogne. Il est singulier de voir ainsi les argumentateurs préférer supposer à la base du cerveau une région motrice inconnue, plutôt que d’accepter les faits qui se passent sous leurs yeux, à la surface convexe du cerveau.
Il faut tenir compte cependant de ce qui peut être fondé dans la critique, et accepter que les premières expérimen-
Lépine. Des localis niions dans'les maladies cérébrales. Th.rt’agr., 1875.
Charcot et Pitres. Contribution à l'étude des localisations dans l’écorce des Hémisphères du cerveau {Revue mensuelle de médecine et de chirurgie, janvier 1877).
Pitres. Recherches sur les lésions du centre ovale des Hémisphères céré ■ braux, étudiés au point de vue des localisations cérébrales. Thèse de Paris, 1877.
Louis Landouzy. Contribution à l’étude des convulsions et paralysies liées aux méningo-encéphalites fronto-pariétales. Thèse, Paris, 1876.
tâtions ont eu trop de tendance à agrandir la région motrice; cela ressort de la comparaison des expériences premières de M. Perrier avec ses publications récentes. L’anatomie pathologique humaine semble apporter une preuve précieuse à l’appui de cette idée.
Le champ figuré pour les expériences de Perrier est sensiblement plus grand que celui assigné aux centres moteurs parla pathologie humaine. Le centre de rotation des yeux, attribué au pli courbe, n’a pas été retrouvé sur l’homme, Pour Perrier même, ses nouvelles publications le rapportent nettement à la vision et non aux mouvements des yeux. Il en est de même pour les mouvements de l’oreille; aux centres qui leur étaient attribués, il rapporte les phénomènes de l’audition.
M. Pitres a donné, pour l’homme, de nombreuses observations démontrant qu’il ne fallait attribuer à cette région aucun phénomène moteur; je tiens à insister sur ce point.
En effet, pour ces raisons, j’ai pensé qu’il était préférable de ne pas agrandir démesurément l’étendue de la région motrice, et je donnerai pour guide, à peu près, les conclusions de l’excellent mémoire de MM. Charcot et Pitres, dont on ne saurait trop recommander la lecture.
Avant d’indiquer succinctement ces centres; pour remettre en mémoire l’anatomie des circonvolutions cérébrales, je mets sous les yeux du lecteur deux excellentes figures demi-schématiques empruntées à un mémoire * de M. Pozzi. Mon excellent "collègue et son éditeur de la maison Asselin m’ont gracieusement autorisé à les reproduire.
La première, n° 4, indique les scissures qui séparent les circonvolutions ; l’attention doit se porter surtout sur la scissure de Holando, centre de la région motrice.
1 . Des localisations cérébrales et des rapports du crâne avec le cerveau trépan, par M. Pozzi. {Archives générales de médecine,
Le deuxième, no 5, montre des circonvolutions, parmi lesquelles il faut remarquer surtout les circonvolutions frontales et la pariétale ascendante.
Pour MM. Charcot et Pitres, la zone motrice du cerveau de l’homme comprend les deux circonvolutions ascendantes,
B'ig. 4. — Sillons entre les circonvolutions.
le lobule paracentral, et peut-être aussi les pieds des trois circonvolutions frontales.
Voilà pour la réalité d’une zone motrice et pour son étendue. Pour sa décomposition en centres, voici ce qu’ils ajoutent :
1® Les centres moteurs, pour les mouvements des deux
membres du côté opposé, siègent dans les deux tiers supérieurs des circonvolutions ascendantes et du lobule paracentral {pa, fa, fig. 6).
2“ Les centres, pour les mouvements des muscles innervés par le facial inférieur, siègent dans le tiers inférieur des mêmes circonvolutions.
CV^OIVIO-
Fig. 5. — CircoûvolutioQS cérébrales.
3 Le centre cortical, pour le mouvement isolé du membre supérieur du côté opposé, siège dans le tiers moyen de la circonvolution frontale ascendante [fa].
Ces paralysies s’allient entre elles de la façon suivante : souvent la face est paralysée avec le membre supérieur ; le membre inférieur conservant sa motilité.
Fréquemment la paralysie porte sur les deux membres du côté opposé, à l’exclusion do la face.
On ne voit pas la paralysie do la face et d’un membre inférieur, ce qui indique nécessairement l’éloignement des centres de ces deux mouvements.
Fig. 6. — Circonvolutions motrices, d’après Charcot et Pitres.
Ajoutons :
4“ Le centre qui tient la parole sous sa dépendance est sur le pied de la troisième circonvolution frontale gauche. (Circonvolution de Broca) (/'3).
Il suffit de jeter les yeux sur la figure qui accompagne (n“ 6) le texte, pour voir assez exactement la région des centres moteurs, son étendue relative et sa situation au niveau de la voûte crânienne.
Les centres moteurs, d’après Ferrier, sont un peu différents, et comprennent davantage de terrain sur les première et deuxième frontales, et un peu sur le lobe pariétal, en arrière de la pariétale ascendante.
Jambe et pied, sommet de la pariétale ascendante et un peu en arrière.
Bras et jambe simultanés, pied de la première frontale et sommet de la frontale ascendante.
Extension braâ et main, pied de la première frontale. Flexion de l’avant-bras et supination de la main. Frontale ascendante en arrière de la deuxième frontale.
Élévation et abaissement de l’angle de la bouche, tiers inférieur de la frontale ascendante.
Mouvements de la langue, pied de la troisième frontale.
Rétraction de l’angle de la bouche. Extrémité inférieure de la pariétale ascendante.
Mouvements de latéralité de la tête et des yeux, avec élévation des paupières et dilatation des pupilles ; pied de la deuxième frontale.
Mouvements de la main et du poignet, tiers moyen de la pariétale ascendante.
Vision, région du pli courbe.
Audition, 1’'® et 2® circonvolutions temporales.
On peut résumer dans la figure suivante 7, à peu près les centres, suivant Ferrier.
Autour du sillon de Rolande RR’ les circonvolutions teintées en noir sont motrices. En arrière de celles-ci , se trouvent autour de la scissure de Sylvius S’ des raies horizontales qui indiquent la région dévolue aux fonctions de vision.
Enfin au-dessous de S et S’ les lignes verticales indiquent à peu près la région de l’audition.
Cette figure schématique n’a pas de prétention à la précision. Elle montre approximativement, d’après Ferrier,
la région motrice, et accolée en arrière et au-dessous d’elle, la région des fonctions sensorielles, que quelques auteurs ont crue motrice, 'S et S’.
La région motrice seulement est fort analogue à celle reconnue par MM. Charcot et Pitres ; M. Ferrier l’étend en avant un peu plus que ne le fait notre figure, où la première circonvolution frontale est défectueuse.
Figure 7. — Autour du sillon de Rolande RR’ circonvolutions à raies noires et hachures verticales ; circonvolutions motrices. Centres de la vision audessus et en arrière de la scissure de Sylvius S, sur le pli courhe hachures horizontales. Centres de l’audition au-dessous S’, nouvelles hachures verticales. Première et deuxième circonvolutions temporales.
! Si on examine ces données, on voit que tout en étendant un peu la région, les résultats se rapprochent beaucoup de ceux tirés de l’anatomie pathologique, et, à notre point de vue, ils suffisent amplement à justifier les indications que nous donnons plus loin. Selon les paralysies données, il faut découvrir par le trépan les régions suivantes :
MEMBRE INFÉRIEUR : Sommet de la région (sommet de la pariétale ascendante).
MEMBRES SUPÉRIEUR ET INFÉRIEUR : Sommet de la région pariétale ascendante, à cheval sur les deux circonvolutions.
MEMBRE SUPÉRIEUR SEUL : Ticps moyen (partie moyenne frontale ascendante).
MEMBRE SUPÉRIEUR ET APHASIE : Tiers inférieur et en avant du sillon (tiers inférieur, frontale ascendante, pied de la troisième circonvolution).
PARALYSIE FACIALE : Extrémité inférieure et en avant (tiers inférieur, frontale ascendante, et pied de la deuxième frontale).
APHASIE : Point le plus inférieur et antérieur de la région (pied de la troisième frontale).
La lecture des observations pourra montrer encore que le centre du membre inférieur est situé vers la partie supérieure de la région motrice.
En posant ces jalons pour les observations, il serait peutêtre bon de rappeler que ce ne sont pas les parties superficielles seules qui tiennent le mouvement sous leur dépendance; que si les parties conductrices situées au-dessous sont atteintes, ces mouvements sont compromis, bien que les parties superficielles soient intactes. De là naissent les faits en apparence contradictoires. Mais je ferai remarquer que le traumatisme agissant toujours du dehors au dedans, cette notion a beaucoup moins d’importance que pour les faits de la pathologie médicale, et je passe à l’examen des cas qui nous prouveront que la pratique nous réserve un nombre de faits considérables, où les lésions des centres moteurs seront observées.