MÉDECINE OPÉRATOIRE
Depuis le commencement du siècle, en France comme en plusieurs autres contrées européennes, l’opération du trépan est tombée dans un véritable discrédit. Çà et là des protestations s’élevaient contre cette proscription, venues surtout de la chirurgie de guerre. 11 arrivait même que théoriquement quelques chirurgiens admettaient le trépan, mais pratiquement ils en usaient peu. Dans les hôpitaux de Paris, les applications en étaient absolument exceptionnelles.
En France, depuis peu de temps, on a étudié le trépan à deux points de vue bien différents. Les anthropologistes' ont découvert et étudié la trépanation de la période néolithique, les chirurgiens ont montré une tendance à revenir à une tradition chirurgicale abandonnée.
Aussi, à cause de l’étrangeté de cette coïncidence, il me serait presque impossible d’appeler l’attention sur quelques éléments nouveaux relatifs à cette opération, sans parler aussi
de la question historique, ou pour mieux dire préhistoxâque, qui occupe à un si haut degré les savants.
Ce n est pas sans une surprise profonde que l’on réfléchit que la trépanation, délaissée par nous, à laquelle on revient dans une certaine mesure, à laquelle on reviendra probablement dans une proportion impossible à prévoir, que cette opération a été jugée utile et appliquée depuis la plus haute antiquité.
En effet, il est juste de dire que son origine se perd dans la nuit des temps, car il ne suffît plus aujourd’hui de remonter à Hippocrate et de rappeler, que de son temps, les doctrines nécessaires au trépan étaient absolument constituées, ainsi que Velpeau le faisait remarquer.
11 est superflu de rappeler que personne ne croit plus qu’Hippocrate ou ses seuls prédécesseurs immédiats aient formé, créé la science médicale, dont l’origine est évidemment cent fois plus reculée, puisqu’elle était à ce temps une science si perfectionnée qu’elle ne pouvait être l’œuvre ni d’un homme ni d’une époque relativement courte.
Tandis que les observations manquent encore pour en faire la preuve à d’autres égards, pour la trépanation, des observations récentes nous ont appris que cette grande opération chirurgicale avait été pratiquée fréquemment dans les temps préhistoriques.
Sur ce sujet, on peut consulter le Bulletin de la Société d'anthropologie où sont consignées les observations de MM. Prunières, Broca, Engelhart, etc.
Le mémoire de M. Prunières sur les crânes perforés et les rondelles crâniennes de l’époque néolithique, lu au Congrès de Lille en 1874, le mémoire de Mi J. de Baye, publié en 1876, intitulé la Trépanation préhistorique, contiennent les documents les plus complets sur ce sujet. Mais surtout, il faut lire le remarquable mémoire de M. Broca sur la trépanation du crâne et les amulettes crâniennes à l’époque
néolithique, mémoire communiqué au congrès de Budapest, 1876.
11 résulte de toutes ces études que de nombreux crânes des temps préhistoriques portent des trous de trépanation, des pertes de substance considérables.
Ces pertes de substance bien régulières ont toutes les apparences des perforations par trépanation. Un certain nombre appai’tiennent à des individus qui n’ont pas survécu* On peut admettre que certaines de ces opérations ont été faites après la mort. Mais le nombre est grand de celles qui portent la marque évidente qu’elles ont été faites pendant la vie et même pendant l’enfance, le crâne n’ayant obtenu son développement définitif que longtemps après que la trépanation avait été faite.
On a trouvé plus; des rondelles crâniennes enlevées au crâne ont été retrouvées soit séparées des crânes, soit contenues dans leur intérieur.
Des fragments de crânes, taillés en rond ou de formes irrégulières, quelquefois perforés pour être suspendus, ont été recueillis. Même on a retrouvé à une époque plus récente des rondelles analogues appendues à des colliers gaulois, ce qui prouve suffisamment l’importance attachée à ces fragments osseux par ceux qui les conservaient ainsi attachés à leur personne.
On a observé que ces amulettes comprennent toujours un de leurs bords appartenant au trou d’une ancienne trépanation; ce qui juge le caractère de sainteté des crânes trépanés. Nous allons le voir.
Les faits observés sont nombreux maintenant; aucun doute n’existe sur leur réalité. Mais l’interprétation de ces faits avarié. Le grand nombre de ces trépanations, l’absence de lésions osseuses au voisinage; le soin avec lequel des amulettes ou rondelles crâniennes avaient été introduites dans lé crâne après la mortj ont fait penser qu*il s’agissait
d’une pratique religieuse, d’un mode d’initiation, et non d’une pratique médicale.
Après les premières observations signalées par M. Prunières, M. Broca avait donné l’interprétation suivante : «Ces perforations pratiquées sur des crânes normaux paraissaient avoir été faites sur des sujets jeunes, ce qui permet de supposer qu’il s’agissait d’une sorte d’initiation religieuse. Des sculptures, des dessins observés dans certaines grottes prouvent que le culte des temps néolithiques s’était élevé déjà à l’anthropomorphisme*.
« Or un dieu bien défini, un dieu à forme humaine doit avoir nécessairement des prêtres initiés, et l’initiation parle sang, l’initiation chirurgicale, se retrouve, on le sait, chez un très-grand nombre de peuples même civilisés. Objecterat-on que les mutilations crâniennes, dont nous retrouvons les cicatrices, étaient trop graves pour être acceptées dans les cérémonies religieuses? Mais il ne faut pas croire que la trépanation soit par elle-même une opération bien dangereuse. Si elle est aujourd’hui très-souvent mortelle, c’est parce qu’elle est presque toujours pratiquée dans des cas désespérés. Ce qui fait périr tant d’opérés, ce n’est pas la trépanation, c’est le traumatisme cérébral dont on cherche à conjurer les accidents par cette opération. En dehors de ces cas traumatiques, la trépanation n’a qu’une gravité trèsmodérée. D’ailleurs l’exaltation religieuse ne connaît pas de limites et, si certains dieux exigent des sacrifices humains, ceux qui ne demanderaient à l’homme qu’un morceau de son crâne pourraient passer pour indulgents. Qu’est ce que l’ouvertui’e méthodique du crâne auprès de l’éventration? On sait cependant que, chez les nègres de l’Afrique occidentale, certains individus, pour s’initier à la sainteté et
t. Brocu. Bulleli/is de la Société d' anthropologie, 1874. page 199.
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pour éprouver les vertus de leurs amulettes (on gTis-gris), s’ouvrent le ventre de leurs propres mains, dévident leurs entrailles au dehors, puis les remettent à leurplace et recousent eux-mêmes leur plaie. Beaucoup de ces malheureux succombent, mais quelques-uns en réchappent et deviennent des saints dans leurs tribus. »
D’après M. Broca, le crâne d’un homme ainsi sanctifié aurait pu être découpé en rondelles ou amulettes après la mort, et ces amulettes introduites dans les crânes d’autres trépanés, après la mort, pour leur porter bonheur dans la vie future.
On trouve, en effet, des crânes qui ont subi, après la mort, des pertes de substance considérables. On retrouve, d’autre part, des amulettes taillées aux dépens de ces crânes et dont un des bords a fait partie d’un trou de trépanation.
Enfin, on trouve des crânes trépanés contenant dans leur intérieur une amulette taillée aux dépens d’un autre crâne. On conçoit qu’il y ait là le témoignage d’une série de pratiques superstitieuses.
M. de Baye insistait beaucoup sur le rôle des rondelles anciennes employées comme amulettes, coutume conservée jusque chez les populations gauloises de la Champagne. On en a trouvé suspendues à des colliers métalliques et d’autres perforées pour la suspension.
M. de Mortillet avait admis volontiers cette interprétation, carilajoutait : «La trépanation préhistorique doit, comme le reconnaît M. Broca, être surtout considérée comme un acte de consécration. Les patients, s’ils survivaient, devenaient des êtres privilégiés, des êtres supérieurs. Cette pratique s est perpétuée presque jusqu’à nous, et la tonsure des prêtres catholiques en'est encore un reflet et un souvenir. Grégoire de Tours nous apprend qu’une vague tradition dotait saint Pierre de la tonsure. De fait, dans les plus vieilles ino-
saïques chrétiennes et dans les plus anciens manuscrits, saint Pierre, ainsi que le dit l’abbé Martigny, dans son Dictio7inaire des antiquités chrétiennes, porte cet attribut comme marque de prépondérance sur les autres apôtres b»
On aurait pu faire remarquer à l’orateur que la tonsure remonte à une période bien antérieure à saint Pierre, qu’on la retrouve chez certains prêtres brahmes; et peut-être étudiera-t-on quelque jour en Orient des documents propres à éclairer sur ses rapports avec la trépanation.
M. Broca avait d’abord défendu seulement l’hypothèse religieuse pax’ce qu’il avait pensé que l’homme de l’époque préhistorique n’avait pu avoir de but médical ou chirurgical en trépanant, son degré de civilisation n’étant pas assez avancé pour cela. Plus tard, il apprit que quelques peuplades actuelles de l’Océanie emploient la trépanation dans un but thérapeutique, ce qui fournit la preuve que ces con- » ceptions théoriques et ces opérations peuvent exister chez les peuples incivilisés ; et les analogies si nombreuses que l’on constate chaque jour de plus en plus entre les sauvages modernes et nospeuplades préhistoriques sous le rapport de l’industrie, des usages et des mœurs, permettent de considérer comme fort probable que nos ancêtres de l’époque de la pierre polie pratiquaient, eux aussi, la trépanation dans nn but thérapeutique.
Il paraîtrait, en effet, que dans quelques îles de la mer du Sud, les sauvages pratiquent la trépanation du crâne par usure avec un morceau de verre pour les maux de tête, névralgie, vertiges. Ils appliquent même un appareil protecteur après l’opération.
Les Taïtiens, d’après M. Jesson, pratiqueraient le trépan dans différents cas et, en particulier, pour les fractures du crâne.