Bulletins de la Soc. d’anthropologie, 1876, page
En considérant ces faits, M. Broca en revint à penser que les individus atteints d’affections convulsives, les épileptiques, pouvaient être l’objet de la trépanation qui ouvrait la porte à l’esprit du mal renfermé dans la tête. De tout temps, le vulgaire a attribué ces affections nerveuses à l’action d’un esprit, et il est possible que ces superstitions aient fait considérer comme saint le crâne où aurait résidé cet esprit, dieu ou démon.
M. Prunières, de son côté, pensait qu’à l’âge de pierre, les fractures du crâne étaient aussi traitées par la trépanation.
Les cas compliqués de convulsions ayant été guéi’is par l’extraction des esquilles, on en serait arrivé à traiter par la perforation du crâne les maladies convulsives elles-mêmes.
On peut admettre sans doute, avec M. Prunières, que le trépan ayant été appliqué pour guérir des maladies convulsives, son intervention heureuse ait pu revêtir un caractère religieux; beaucoup de peuples considèrent, en effet, les maladies convulsives comme ayant une sorte de caractère religieux. L’épilepsie, pour l’antiquité, n’était-elle pasunemaladie divine : divinus morbus (Platon) ; deifica lues (Apulée) ; morbus herculeus (Aristote); morbus sacer, etc.? Vénérer les débris du crâne de personnages saints et opérés, a pu être la suite de cette conception ; puis on a attribué à ces débris des propriétés curatives contre les lésions qui avaient été guéries par l’opération ; et ces propriétés, on les a attribuées au crâne en général; de là, la part des amulettes, et surtout l’introduction des fragments de crâne dans les remèdes curatifs des affections convulsives. Tous les anciens auteurs, jusqu’au dix-huitième siècle, donnent des formules contre l’épilepsie, qui contiennent la poudre de crâne humain, préparée avec la boîte crânienne d’un jeune homme mort de mort violente; pour d’autres, il faut qu’il n’ait jamais été inhumé. Cette substance est propre contre l’épi-
lepsie, l’apoplexie et les autres maladies du cerveau, dit Nicolas l’Emery, docteur en médecine. {Traité universel des drogues simples, Paris, Laurent d’Houry, MDCXCIX.)
Un grand nombre d’autres préparations antiépileptiques doivent leur vertu à la même substance ; et M. Prunières pense que là, comme pour un certain nombre de remèdes populaires, la tradition a traversé les siècles en conservant leur .'superstition primitive.
Pour la même raison, M. Broca a longuement cité le travail de Taxil * au dix-sèptième siècle, qui conseille le traitement de l’épilepsie par la trépanation faite à l’aide du râpage, trépanation complète ou incomplète. Pour lui, les convulsions de l’enfance étaient confondues avec l’épilepsie.
Les plus complets développements ont été donnés à ses opinions par M. Broca, dans son dernier mémoire.
On pourrait le résumer ainsi : La trépanation était une opération chirurgicale appliquée à une maladie médicale. C’était pour remédier aux convulsions, et surtout chez les enfants, qu’elle se faisait. Les maladies convulsives excitent toujours la surprise, la peur chez les assistants, rendent les sujets qui en sont atteints un objet d’admiration superstitieuse. Aussi, les guéris par trépanation, ou malgré la trépanation, étaient des êtres sacrés, et des fragments de leur crâne, découpés après la mort, servaient d’amulettes; celles-ci devaient être enlevées sur les bords de l’ouverture de trépanation. Ces amulettes même pouvaient être placées, après la mort, dans le crâne des autres trépassés, sans doute comme un viatique. On voit, par cette coutume et par les sculptures, la preuve que l’homme des cavernes avait atteint la notion du Dieu protecteur.
Quant au mode opératoire, il était le résultat d’un grat-
1. Jean Taxil. Traité de T Epilepsie, maladie vulgairement appelée, au pays de Provence, la goutette aux petits enfants. Lyon, 1603, un volume petit in-8.
tage méthodique par lequel les couches externes étaient plus entamées que les profondes. Il n’y a pas de pi’euves que la trépanation, à cette époque, ait été employée contre les fractures du crâne.
Il est possible que l’opération ait été faite par râclage, à l’aide d’une pierre tranchante, comme le croit M. Broca; mais il est certain que l’homme de l’âge de pierre employait un autre procédé dans la trépanation post mortem, pour détacher les fragments aptes à lui servir d’amulettes, et dès lors il faut encore se demander quel était ce procédé.
Il est probable, selon moi, qu’ils devaient avoir un second procédé de trépanation peut-être beaucoup plus facile. Pour la preuve, il est regrettable que nous manquions de détails sur les manœuvres des sauvages qui trépanent; mais à défaut de ces documents, je crois qu’on pourrait utiliser davantage les deux études courtes, mais instructives, que nous avons sur ce sujet, et parmi lesquelles M. Broca a seulement cité le mémoire de M. Amédée Paris.
On avait autrefois considéré, bien à tort, la coutume de la trépanation de certaines tribus algériennes, commune dans ces peuplades, comme un reste de l’art chirurgical arabe, celui-lâ même n’étant qu’un héritage d’Hippocrate. Il est facile de voir qu’Hippocrate considérait la trépanation avec une certaine défiance, que n’ont pas les Algériens actuels, et que, du reste, cette opération est bien différente de celle d’Hippocrate,
« La trépanation, dit M. Amédée Paris dans son excellent mémoire ‘, est pour les médecins indigènes de l’Aouress, une opération qui a pour but d’enlever au crâne une plaque osseuse carrée. Cette opération est le privilège de certains médecins; elle les distingue seule de leurs confrères du voi-
1. Mémoire^ sur la Trépanation céphalique, pratiquée par les médecins indigènes de 1 Aouress, tribus des Ouled-Zian et des Beni-Ferrah, province de Gonstantine, par le Amédée. Paris, 1S65.
sinage, et nous pouvons le dire de tous ceux de l’Algérie. »
J’appelle toute l’attention sur ce fait de la trépanation de forme spéciale carrée. Cette même forme a été signalée (Broca) par M. Squier, au Pérou, sur un crâne trouvé dans un ancien tombeau.
Puis, ce sont des individus spéciaux qui la pratiquent avec une certaine solennité, en vertu de secrets transmis par héritage, et l’auteur ajoute : a Nous aurions été heureux de garder en notre possession les instruments que nous avons dessinés; mais ceux qui nous ont été montrés passaient pour être sacrés; ils étaient, déplus, la propriété exclusive d’une famille de médecins qui se les transmettaient comme un héritage, en même temps qu’ils enseignaient aux leurs les moyens de s’en servir.» Les Algériens observés par M. Paris circonscrivent, par quatre traits d’une scie droite, un carré du crâne.
Le mémoire du docteur L. Th. Martin ‘ est, à certains égards, beaucoup plus explicite et plus intéressant. Selon lui, la coutume est localisée chez les Kabyles de la montagne, descendants des Berbères. Bien que la coutume chez eux tende à disparaître, l’opération est encore fort usitée pour les moindres traumatismes du crâne.
Le procédé opératoire est décrit d’une façon complète et il est bien remarquable. Il exige plusieurs temps, d’abord la dénudation et la rugination de la partie à trépaner. Onia panse de façon à pourrir l’os, puis on procède à la trépanation proprement dite. Celle-ci consiste à circonscrire une pièce osseuse, par une série de trous que l’on fait avec une pointe métallique enfoncée par un mouvement de rotation rapide. On circonscrit ainsi une plaque de forme arrondie
1. Trépanation du crâne telle qu’elle est pratiquée par les Kabyles de TAouress, Lettres à un confrère, par le D' L. Th. Martin. Montpellier, 1867.
gue l’on ébranlera facilement si les trous sont assez rapprochés ; et s’il existe entre eux des ponts osseux assez considérables, ils seront coupés avec une petite scie à lame courte. Les différents instruments employés sont décrits et figurés avec soin.
Après l’opération, les pansements varient un peu. Pour attirer au dehors le sang extravasé, on lave la plaie avec le liquide suivant : lait de femme propre (ayant fait ses prières), du beurre et du safran.
Les thébibes, opérateurs spéciaux qui font le trépan, sont considérés comme des hommes religieux, des prêtres dont ils portent le nom; ils sont vénérés la ronde.
Beaucoup de Kabyles, souvent les opérateurs eux-mêmes, ont été opérés plusieurs foisj ils considèrent l’opération comme de peu de gravité, et s’y soumettent de sang-froid à tous âges.
Au point de vue de la médecine opératoire, il est important de signaler ce fait qu’ils cherchent à éviter les sutures.
Notons en passant que souvent le goudron ou la résine forment les éléments du pansement à la fois antiseptique et par occlusion.
Mais surtout le caractère saint de la trépanation éclate partout. Sainteté des opérateurs, sainteté des instruments sainteté du pansement même ; car on n’ignore pas que le lait, et surtout le beurre, font partie nécessaire des plus solennels sacrifices en Orient.
Enfin, le procédé opératoire des thébibes ne manque pas d’analogie avec^ la trépanation par la tarière, telle qu’elle est décrite dansGelse. On sait qu’Hippocrate n’en parle pas.
Pour notre part, il nous paraîtrait facile d’expliquer l’application de ce procédé combiné au grattage ultérieur des bords du trou, et nous inclinerions volontiers à croire que c est ainsi qu opérait l’homme de l’époque néolithique, plutôt que par le grattage pur. Ce procédé est applicable à
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tous les Ages. Il cadre beaucoup mieux avec la régularité des rondelles enlevées. Le grattage aurait difficilement donné le même résultat.
Il est probable qu’on peut le faire aisément avec une pointe aiguë, sans trop de souffrance pour le patient.
Remarquons aussi que les Kabyles de l’Aouress appartiennent à des peuplades venues du Nord, probablement, et
Fig. I. — La figure 1 représente la pièce obtenue par la trépanation, faite à l’aide du silex par perforations successives. L’artiste a donné à l’orifice profond peut-être, un peu trop de régularité, mais l’évasement des bords du trou est très-fidèlement rendu.
qu’on peut établir, sans exagération, un rapport entre les coutumes persistantes des anciens Gaulois, cités par M. de Mortillet, et celles de nos montagnards.
J’avais été si frappé de ce mode d’opérer des thébibes, que j’ai voulu voir le résultat qu’il donnerait s’il était pratiqué à l’aide d’une pierre taillée ou non, et j’ai pu me convaincre d’abord, qu’avec un silex même brut, l’opération était
possible, presque facile. J’ai pu trépaner ainsi un crâne d’adulte très-dur, très-résistant. Puis, j’ai vérifié un autre fait.
J’avais pensé que la série de ces trous circonscrivant la pièce osseuse à enlever devait laisser une série de dentelures sur les bords du trou. Si le bout tranchant de la pierre est un peu large, il n’en est rien, car toutes les dentelures se confondent, et la perte de substance présente des bords évasés, en pente, en quelque sorte, A cet état, son aspect est absolument celui que présentent les trépanations crâniennes préhistoriques, et certaines ouvertures plus larges que l’on observe aussi. Ce mode de trépanation, très-rapide chez l’enfant, est très-praticable chez l’adulte.
En outre, il permet l’ablation d’une rondelle. Le grattage expliquerait peut-être la trépanation; il n’expliquerait pas la taille des amulettes. Tandis que le procédé par perforations successives s’applique aux deux opérations. Nous pouvons donc admettre, d’après ces essais, que la trépanation préhistorique pouvait être faite par cette méthode.
Est-ce à dire qu’elle n’aurait jamais été faite que comme cela? Nous ne le croyons pas. Ne voyons-nous pas aujourd’hui que les sauvages actuels qui trépanent ont plusieurs procédés? N’y a-t-il pas chez certaines tribus, comme au Mexique, la trépanation cari’ée; ne voit-on pas certains sauvages trépaner par le grattage avec des tessons de bouteille, tandis que les tribus algériennes que nous venons de citer trépanent par perforations successives, ou avec la scie en carré ?
J’incline à penser, toutefois, que le procédé que j’indique devait être plus commun, parce que, d’une part, il était plus rapide, et parce que, d’autre part, beaucoup de perforations qui ont été figurées ont tout à fait l’aspect de celle que j'ai obtenue moi-même dans mes essais.
D autres reprendront ces recherches avec de nouveaux matériaux, car il est bien probable que l’étude de la méde-
cine opératoire dos sauvages nous donnera la clef des coutumes chirurgicales préhistoriques.
Jusqu’à présent, au sujet des maladies traitées par la trépanation, on sait peu de chose. La trépanation paraît s’adresser surtout aux traumatismes du crâne, cependantles douleurs de tête et les convulsions paraissent être du domaine des opérateurs spéciaux qui trépanent.
On peut conclure de cette courte étude sur la trépanation préhistorique, que la trépanation du crâne a été faite de toute antiquité.
11 est évident, d’après cela, comme d’après des documents de toutes sortes, que l’opération par elle-même est peu redoutable. Les traditions de confiance en la trépanation et d’insouciance de ses dangers se sont perpétuéesjusqu’à nos jours dans les tribus algériennes, dans certaines peuplades sauvages.
Peut-être, en y regardant de près, retrouverait-on cette trépanation banale et spéciale chez les peuples civilisés. Les circulatores que cite Velpeau d’après Silvaticus n’étaientils que des thébibes fort dégénérés?
On verra plus loin, à l’article traitement, comment dans les mines de la Cornouailles il existe une véritable tradition du trépan pour les traumatismes ne manquant pas d’analogie avec celle des Arabes. La tradition se perd, paraît-il, mais cependant elle se manifeste encore.
Il est bien difficile de décider quels étaient les cas de trépanation pour l’homme préhistorique; cependant, en tenant compte des observations de sauvages modernes, il est rationnel dépenser qu’il a dû trépaner pour des traumatismes, quoiqu’on n’en ait pas fait la preuve.
Dans des cas de localisation motrice ou d’êpilepsie traumatique, il aura guéri des blessés. Par la suite, on aura trépané pour la céphalalgie et les maladies convulsives, comme cela a été encore fait par des chirurgiens civilisés.
Les maladies convulsives inspirent toujours la crainte, l’étonnement, prennent un caractère saci’é qu’elles donnentà ceux qui en sont affligés. De là la sainteté delà trépanation et peut-être la coutume de la perforation du crâne pour une initiation religieuse. J’avoue que cette première hypothèse de M. Broca me séduit beaucoup , ainsi que le rapprochement qui en a été fait avec la tonsure actuelle des prêtres. Celle-ci poui-rait être un reste, Lien dénaturé, d’une coutume primitive.
Il est bien remarquable en effet que les auteurs chrétiens ont beaucoup varié sur l’explication de la tonsure. Ils sont loin de s’accorder sur l’époque à laquelle on l'a vue apparaître. Ils la justifient par des raisons variables et qui ne s’imposent guère.
Il paraît bien certain que cette coutume, rapportée aune période chrétienne presque récente, était en usage dès les premiers temps du christianisme, car saint Pierre aurait été tonsuré.
Puis on apprend que la tonsure, à l’instar de bien d’autres pratiques religieuses du christianisme, avait été faite dans l'Inde depuis une haute antiquité, sans que l’explication en soit donnée.
N’estdl pas permis de supposer que la tonsure est un adou^ cissement de l’initiation barbare par le trépan, et d’expliquer ainsi l’origine d’une pratique singulière, qui n’est susceptible d’aucune explication raisonnable, et qui a épuisé la sagacité des chercheurs érudits, sans doute parce que son origine, comme celle de la trépanation, se perd dans la nuit des temps?